Bye Bye Elvis

Caroline De Mulder · Chapitre 12 sur 41

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Bye Bye Elvis

La tonte

 

Vingt minutes plus tard, Natalie Wood ressort en trombe de la chambre, le visage fluet et l’œil noir. Elle s’en prend au Gars qui monte la garde devant la porte, C’est quoi son problème à ton patron ? Il a peur du loup, ou quoi ? Les mains partout oui, mais zéro action. Le Gars se confond en excuses, mais ça ne la calme pas, elle continue à crier, Il est pas censé être le roi du pieu, le king de la queue ? Mais il ne veut pas me baiser, Quoi, il va aller raconter dans tout Hollywood que je ne suis pas assez bien pour lui ? Pas assez belle ? Pas assez sexy ? Le Gars bien embêté essaie de lui dire que jamais Elvis ne ferait une chose pareille, tandis que les autres, gênés, débarrassent le plancher. Elle ne se calme pas et ricane, bande de pédés de pédales de braguettes réformées. Quand elle le somme de lui prouver le contraire, le Gars n’ose pas refuser. Très étonné, il se retrouve sur elle – en un mouvement, elle a fait valser ses bas et essaie de lui défaire son pantalon, et elle le guide en elle et ils besognent furieusement, il y a le bruit des respirations et celui du gros bracelet de Natalie Wood qui claque contre le sol, dessous elle cache son poignet déformé. Au bout de quelques minutes ils coulent de partout, elle lui gueule que c’est n’importe quoi vraiment, il ne sait pas s’y prendre, et lui de son côté s’inquiète de ne pas avoir mis de préservatif. Elle se dégage, remet rapidement ses bas, S’il veut sortir avec moi de nouveau, il faudra qu’il aille jusqu’au bout, Ah oui, et dis-lui aussi que je suis le meilleur coup d’Hollywood, et elle sort en claquant la porte. Quand le Gars regarde du côté de la chambre à coucher, il voit qu’Elvis se tient dans l’entrebâillement. Elvis referme doucement derrière lui et n’en parlera jamais.

Son intégration dans la petite société hollywoodienne laisse à désirer. Accompagné de ses cousins Gene et Junior – Gene pas très malin et Junior pas vraiment normal – Elvis pas du tout sophistiqué s’était tout de suite fait remarquer. À peine arrivés, ils avaient claqué sept cent cinquante dollars en voitures tamponneuses et presque autant en victuailles foraines. Ricanement généralisé : les ploucs, les bouseux débarquent de leurs collines, et c’est déjà à qui se moquera le plus cruellement, à qui racontera sur leur compte les anecdotes les plus piquantes. Elvis s’entoure, recrute toujours davantage de Gars dévoués.

Quant à sa carrière, il n’a pas apprécié que pour le bout d’essai, le producteur lui ait tendu une guitare de pacotille. À ce sujet, il s’est montré avec le Colonel clair comme de l’eau de roche. Il ne veut pas jouer dans des films pour pousser la chansonnette, il veut être James Dean, Marlon Brando, sinon rien. D’ailleurs il a étudié l’un et l’autre, et il sait exactement ce que les femmes aiment en eux, Nous sommes sombres et moroses, Il y a en nous quelque chose de menaçant, Nous ne sourions pas, et ça leur plaît infiniment.

Ça leur plaît tant qu’il doit quitter le Knickerbocker Hotel, pris d’assaut et envahi par les fans. Il se réfugie dans le penthouse du Beverly Wilshire, appelé aussi la Grange à visons, tant il y traîne de starlettes, de petites figurantes, de jolies filles en quête de rencontres intéressantes qui, invariablement, veulent percer au cinéma. Quand Elvis se sent seul, il envoie un Gars en lever une dans le hall de l’hôtel. Il est obsédé par les femmes à visage de poupée, les peaux de porcelaine, les reines de beauté, petites et menues. Brunes avec de beaux yeux doux et un cul rond. Pieds soignés, ongles impeccables. Les enfants sages, qui lui rappellent son innocence, les filles très jeunes, qui n’attendent de lui qu’un baiser et une caresse. Trop jeunes pour le comparer à d’autres. Ce qu’il aime par-dessus tout c’est, dans son pyjama de soie et de froissement, rester au lit avec elles, écouter du gospel, regarder des films qui les font pleurer, et leur chanter des douceurs en faisant les yeux de velours, manger et parler jusqu’au matin. Il aime s’enfermer avec elles pendant des jours et des nuits derrière les tentures fermées et d’épaisses couches de papier alu sur les vitres, ne plus tenir compte de l’heure et du temps qui passe, ne plus tenir compte du dehors des fans du Colonel des Gars, redevenir vulnérable, un enfant avec une femme qui la veille encore jouait à la poupée.

Il arrive sur le plateau du Cavalier du crépuscule les dents refaites, la racine du nez retouchée, les cicatrices d’acné effacées. Il a les cheveux teints en marron hermine – noir à l’écran. La politesse parfaite du bon fils pauvre, chapeau à la main, oui m’dame non m’dame merci pardon pardon pardon. Et des rêves de grandeur mais aucune idée de rien. Paniqué, il avoue à celle qui interprète sa mère dans le film, Je ne sais pas bien comment faire pour que ça sonne vrai. Maternelle, elle l’aide. Elle lui fait répéter ses répliques et le rassure et parfois lui caresse les cheveux.

Quand il revient à Memphis, il remarque aux yeux de Gladys des cernes anormaux. Elle ne se prive pas de lui faire remarquer qu’il ne vit pas selon Jésus, avec toutes ces femmes et toutes ces nuits où il revient à pas d’heure. Et Elvis l’écoute respectueux l’œil baissé jusqu’à ce qu’il explose et jette contre le mur un plat de tomates, et la porcelaine se brise, il y a des éclaboussures rouges et du jus coulant en rigoles le long des murs. Il a des sautes d’humeur. Il peut se montrer arrogant, donner des ordres à ses Gars, mais l’instant d’après, c’est un gamin effrayé qui essaie de se rattraper, de vous faire plaisir, il est aux petits soins, à votre service, il propose d’aller vous chercher un burger ou vous bourre de petits gâteaux. Elvis parfois pleure des heures dans les bras du pasteur, Pardonnez-moi, Mon Père, je suis le jeune homme le plus misérable que vous ayez jamais vu, Je fais toutes les choses que vous m’avez appris à ne pas faire, et je ne fais pas celles que vous m’avez recommandées.

Aussi, Elvis abuse. En ce début d’année 1957, elles lui en veulent toutes autant qu’elles sont – et peut-être précisément parce qu’elles sont un certain nombre. June Juanico blessée ne prend plus ses appels. Dottie Harmony ne s’est pas remise de son horrible séjour chez les Presley où tous les soirs on lit cette grande Bible dorée, et c’est des bondieuseries à n’en plus finir – pas remise des pancartes, Dottie rentre chez toi ! Barbara Hearn est furieuse d’avoir reçu pour Noël un vulgaire rasoir, sans savoir qu’il avait été choisi pour elle par Dottie. Sans compter toutes les filles de passage, toutes celles qui veulent moins s’offrir que le prendre, les fans les starlettes les aventurières les pécheresses les folles avec leurs mains et leurs griffes et leurs cris et leur manie de vouloir lui arracher ses vêtements. Les tabloïds publient des photos de filles par séries entières, il y en a tellement, qu’on l’hospitalise quelques jours pour épuisement.

Sans compter les petites filles sages, auxquelles il lance sans sourire de longs regards létaux à la Rudolf Valentino, Tu as les plus beaux yeux que j’aie jamais vus et quand tu seras grande tu seras à moi. Elvis a le don de faire sentir à chaque femme qui passe qu’elle seule existe et pendant les heures ou les minutes qu’il lui accorde, sa fidélité est absolue. Son amitié aussi. Il invite à des soirées pyjama trois petites de quatorze ans, Heidi Gloria Frances, avec lesquelles il se livre à d’intenses batailles de polochons et à des courses dans les couloirs. Ils se lavent mutuellement les cheveux après s’être baignés dans la piscine, ils se taquinent, jacassent comme de vieilles femmes, se racontent leurs petites histoires. Il leur montre comment se maquiller les yeux, il aime par-dessus tout le fard à paupières, l’eye-liner, les mirettes badigeonnées de noir, ça fait aux trois gamines des têtes d’enfant avec des yeux de gazelles effarées. Lui-même se charbonne le regard, on ne peut pas imaginer de fisdepute plus joli que celui-là. Ils se poussent dans l’eau, enfants terribles, ricanent, détalent. Se bécotent un peu, puis quand ça devient trop sérieux, elles le repoussent en piaillant, jamais il n’insiste. Souvent il leur tend la joue, dans la voiture, au billard, partout. À trois ou quatre heures du matin, avant que Gladys ne se lève, il embrasse chacune, Je t’aime, À demain, et un Gars les reconduit chez elles.

Audubon Drive, les plaintes de voisinage se multiplient et les policiers n’en peuvent plus d’évacuer toutes ces folles qui enlèvent le haut et se vautrent dans des gazons saccagés, tout ça ressemble à la fin à un gigantesque lupanar en plein air. Elvis achète alors Graceland, une demeure blanche à colonnes, de style colonial géorgien. Dans le salon, un énorme canapé blanc, derrière lequel des tentures rouges sont commandées par un bouton. En face, une cheminée géante en verre fumé. Une grande table en noyer, surmontée d’un chandelier en forme d’étoile et entourée de chaises à assise de velours rouge. De l’autre côté du salon, au-delà des vitraux représentant des paons, il y a la salle de musique avec son piano et son poste de télévision ivoire. Dans cette salle de musique, la baraque où Elvis est né aurait tenu tout entière. Et il en pleure presque, Nous les Presley nous allons vivre ici, Je n’arrive pas à y croire. Souvent Vernon lui demande, Mais qu’est-ce qui s’est passé, El ? Aux dernières nouvelles je travaillais dans une usine de boîtes de conserve, et toi tu conduisais un poids lourd. Et souvent sa mère lui répète, Je n’en reviens pas, Je n’en reviens pas. Tout ça leur est arrivé sans qu’ils comprennent, comme tombés là-dedans, dans tout ce bonheur. Et les voilà dans ce palais tout blanc, si grand, une vraie maison de riches, avec un parc, Je pourrais m’éteindre comme une lumière, repartir aussi vite que je suis arrivé.

Elvis veut que sa mère ait la plus belle chambre de tout Memphis, il veut aussi une fontaine à soda, un distributeur de glaces, et un lit rond de deux mètres cinquante de diamètre. Il veut que tout soit parfait. Il a entendu dire que les oies entretiennent merveilleusement les gazons et il va sur-le-champ s’en procurer dans le Mississippi, seize en tout, qu’il installe à l’arrière de la Cadillac avec un Gars chargé de les faire se tenir tranquilles. À peine celui-ci est-il assis qu’elles l’attaquent violemment, de ses bras il se protège la tête et crie derrière pendant que ça rit devant, elles couvrent de fiente acide le cuir de toute la banquette arrière.

Il y a aussi à Graceland des chèvres et des poules, que Gladys nourrit en cachette de son fils. Ancienne pauvre désormais sans voisins, elle se sent terriblement isolée. Tous les jours, elle promène son caniche Duke au bout d’une laisse de faux diamant. De temps en temps, Vernon l’emmène faire un tour dans la Cadillac rose qu’Elvis lui a offerte alors qu’elle n’a pas le permis. À part ça, Gladys est assise du matin au soir dans la cuisine de Graceland, sur la même chaise et devant la même fenêtre. Elle boit de la bière, s’enfile des prises de tabac, se mange les sangs se bouffe le foie se demande ce que fait Elvis et avale une multitude de pilules amaigrissantes, de la Dexedrine prescrite par le médecin. Elle veut être mince et belle, rayonner sur les photos de famille plein les magazines, la maman parfaite joyeuse aimante d’un fils exceptionnel. Elle cache ses bières derrière les bouteilles de lait et de Coca-Cola, puis les boit en les dissimulant dans un sac de papier brun. Elle a toujours aimé faire la cuisine, mais depuis qu’il y a Alberta, elle n’a plus préparé un seul repas. Déjà en 1954, dès les premiers succès, Elvis lui avait acheté deux mixers électriques, un pour chaque côté de la cuisine, il voulait lui éviter de se déplacer d’un bout à l’autre. Il ne faut pas qu’elle ait à se préoccuper de quoi que ce soit, qu’elle se salisse les mains, plus question de nourrir les poules ou de pendre le linge. Gladys ne quitte plus qu’occasionnellement sa robe de chambre. Elle a des cernes comme du vieux sang séché sous la peau, si profonds si noirs. Elle paraît enflée. Elle vieillit à une vitesse. Elle a quarante-cinq ans.

C’est que son petit va bientôt partir tout à fait, faire le soldat en Allemagne, en plein territoire ennemi. Elle n’en finit pas de perdre Elvis et il n’en finit pas de partir, de plus en plus loin. Elle arrive maintenant à le rouler : quand elle lui dit qu’elle ne comprend rien à ses analyses médicales, il la croit sur parole et se laisse tromper par ses accès de joie et de folie, qui virent aux larmes dès qu’il a le dos tourné. Elle s’est toujours méfiée comme de la peste du Colonel Parker, mais Parker a le dernier mot et pour lui, c’est indispensable : Elvis doit partir et revenir en héros, en symbole à poil ras. Hors de question de se défiler pour soi-disant subvenir aux besoins de ses parents, le public n’avalera pas. Il faut qu’Elvis incarne la quintessence du bon garçon américain : Rôle magnifique ! Coup de pub terrible ! Et ça tombe on ne peut mieux : il devient de plus en plus difficile pour Elvis de faire un concert. Il ne s’entend plus, d’ailleurs personne ne l’entend, chacun n’entend plus que ses propres hurlements et, au mieux, ceux du voisin. Ça tient de la scène de guerre, et dans la salle sous feu d’artillerie, on se demande comment autant de bruit ne fait pas de morts. Quant à Elvis, l’œil en détresse, il se cramponne au micro et imperceptiblement recule pour s’abriter du côté de ses musiciens.

Ce qu’ont rêvé successivement ses camarades de classe, ses employeurs, ses premières petites amies, leurs mères, et maintenant l’Amérique profonde, se réalise enfin : on lui coupe très court les cheveux. Les journalistes se bousculent pour immortaliser la tonte. Parmi les officiers présents à la cérémonie d’accueil, il y a Walter Alden, dont la petite fille âgée d’un an s’appelle Ginger. Au moment de partir, Elvis demande à Anita Wood de n’aimer que lui, il embrasse avec tendresse sa mère dont les yeux marron sont gros de larmes et, d’un geste gracieux, il salue sa limousine, Au revoir mon beau fisdepute noir.

Il est toujours en formation au Kansas, quand Gladys fait un malaise. Il jure de déserter si on ne le laisse pas rentrer et, mon capitaine, Ça sera du meilleur effet dans les journaux, Elvis Presley qui déserte parce que son officier, quoi votre nom déjà, l’empêche de s’occuper de sa mère malade. On le laisse partir. Il reste plusieurs jours au chevet de Gladys. Elle le rassure : elle va mieux, elle pourra rentrer bientôt. Elvis respire. Gladys est enflée de partout, on a dû lui scier toutes ses bagues car ses doigts trop étranglés se nécrosaient. Le 12 août à minuit, Elvis lui demande si elle veut qu’il reste, elle répond que non mon fils, Je vais mieux, Va te reposer. Veillera-t-il le lendemain à ce que d’autres patients reçoivent toutes les belles fleurs qui l’entourent, toutes ces fleurs des blanches des rouges des jaunes ? Elvis promet et embrasse et négligemment emporte une rose blanche. Toujours grand nerveux, il aime avoir quelque chose entre les doigts. Il rentre et se met au lit, gentiment torture la fleur en regardant un peu la télévision avec son cousin Billy Smith, ils sombrent tous deux, Billy au pied du lit sur un tas de couvertures. Soudain, Elvis se relève et hurle en plein rêve, son propre cri le réveille. Quelque chose cloche, dit-il, J’ai un drôle de pressentiment, et il se rendort.

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