Bye Bye Elvis
L’âme sœur
Dans la chambre tout en similicuir écarlate et sombre, on se serait cru à l’arrière d’une limousine géante. Priscilla en culotte et soutien-gorge blancs, les yeux perdus dans un loup de maquillage, prend une pose suggestive sur le lit démesuré. Allongée sur le côté, elle laisse couler ses grands cheveux ouverts sur le satin, lui caresse une jambe par-dessus le drap, remonte. Elle a tort, bien sûr, elle le connaît. Il dégage doucement la main, sans regarder, il lit, calé dans un amoncellement de coussins. Qu’elle écoute donc ça : Celle qui est ta véritable âme sœur est en réalité un ange du Ciel, un des Attributs de Mon Divin Soi, venu à toi pour t’apprendre à purger ta personnalité, ce qui te permettra d’exprimer Mon Saint Amour. Sans l’écouter, elle le regarde, humiliée. De toute façon, il est trop tard, ils ont déjà pris leurs somnifères, alors quand bien même elle parviendrait à l’intéresser, ils s’éteindraient à la première caresse. D’habitude, elle s’endort à poings fermés aux premières phrases de l’ennuyeux charabia. D’habitude, Elvis alors la réveille, tient à ce qu’ils partagent, et trop nombreuses sont celles qui seraient heureuses de partager. Mais aujourd’hui, elle ne s’endort pas, peut-être parce qu’elle a pris un ou deux coupe-faim de plus que les autres jours. Elle pose de nouveau sa main sur la jambe d’Elvis, remonte, suave avec une espèce de colère. Il pose sa main sur celle de Priscilla, la serre un peu trop fort, Tu ne m’écoutes pas, Tu ne m’écoutes jamais. Elle sait, pourtant, qu’il passe par une phase de purification mentale et physique. Pourrait-elle, s’il lui plaît, arrêter de le tenter ? Et, accessoirement, l’écouter ? Mais elle lui dit avec une douceur féroce qu’elle ne comprend pas, elle ne comprend rien à ces. Radotages. Puis la voix montant et soudain debout, que d’ailleurs elle ne les supporte pas. Ça la rend malade de l’écouter parler et parler et rabâcher et prêcher, elle devient dingue et dingue. Joignant le geste, elle s’arrache les cheveux, Mais qu’est-ce que ça t’apporte ? Allez, dis-le moi ! Qu’est-ce que tu vois dans tout ça ? Et elle tombe à genoux en pleurant. Lui, la voix déjà empâtée par les somnifères, que ce qu’il voit c’est une malade, une espèce de cinglée en plein délire. Et toujours à genoux et perdue dans ses cheveux, elle continue à gémir et à faire le procès de ces bouquins incompréhensibles et révoltants. Quand elle arrête de crier pour qu’enfin il lui réponde, elle n’entend plus rien, que la radio en sourdine. Elle relève la tête, Elvis dort comme une pierre.
Il faut repartir à Hollywood le lendemain, Hollywood encore et toujours. De ce côté-là, c’est mort et bien mort. Il y a eu dernièrement La Stripteaseuse effarouchée qui propose un choix de chansons sans queue ni tête. Elvis avait poliment prié le producteur du film de ne pas mettre en avant sa voix dans l’embarrassante chanson titre. Mais il avait touché la somme habituelle pour six semaines de travail, un demi-million, auquel ajouter cinquante pour cent des bénéfices. Pouvait-il se plaindre, le reste du film avait coûté moins de deux fois son salaire et on avait économisé sur tout : pas d’extérieurs, prises de vue bricolées, décors récupérés. Chatouille-moi : cow-boy de rodéo travaille à ses heures perdues dans un institut de beauté, un scénario conçu pour exhiber un maximum de filles à moitié nues autour du beau gosse, qui cette fois encore chanterait. Et là, on enchaîne avec C’est la fête au harem. La bande-son, enregistrée il y a deux semaines, laisse présager le pire. Échos orientaux, flûtes et hautbois. Après trente-huit prises en quatre heures de Secoue Ce Tambourin, il a quitté le studio très déprimé. Mûr pour jouer le rôle d’un cheik arabe enturbanné. Prévenu qu’il fera la cour à une actrice surmontée de tant de postiches et de voiles qu’elle arrivera à peine à tenir la tête droite.
Entre chaque tournage, il retourne à Memphis et s’enferme des jours entiers dans sa chambre pour cuver sa dernière défaite et aussi parce que Graceland est colonisé par toute une meute d’oncles, de cousins, d’amis “de toujours”, qui lui font fête, le flattent en s’arrachant les yeux, vivent sur la bête, le cas échéant passent des chèques sans provision à son nom, se battent et se saoulent, prennent sans remercier, claquent et reviennent. Grâce aux écrans de vidéosurveillance, Elvis suit tout ça depuis son lit. Quand il se décide enfin à en sortir, il loue le Memphian presque chaque nuit. Mais il trouve de plus en plus difficile de regarder les films qu’il aime : ils le renvoient à la nullité des siens. Au Memphian, il ne laisse personne s’asseoir devant lui, et régulièrement il pleure dans le noir, on ne sait si c’est l’émotion, ou la tristesse que chaque jour diminue ses chances de devenir un acteur respecté. Rarement, il regarde des films où il joue et s’étonne alors, Mais qui est ce type ? Il est trop gros trop gros, Il déborde de partout, ce pauvre con. Mais depuis le tournage de L’Homme à tout faire, qui, quoi qu’il fasse, finit toujours par chanter, il a repris espoir : il a rencontré Larry Geller, aussitôt devenu son nouveau coiffeur ou plutôt un genre de conseiller spirituel. À vingt-quatre ans, Geller médite, entre deux coups de peigne, sur le pourquoi du comment. Il étudie les sciences ésotériques, fait du yoga, du taï-chi, fume de l’herbe et mange des graines.
Les petites fêtes ont continué à battre leur plein, mais on s’est mis à y discuter philosophie et religion, fini le billard et la télé, et les Gars n’aiment pas ça du tout, cette espèce de gourou qui farcit de conneries la tête du boss, alors qu’on s’amusait si bien, qu’on rigolait tous ensemble avec les pistolets à eau et les filles et les incendies partout où on passait. Le Colonel fait savoir que lui non plus n’apprécie pas son virage sectaire, il soupçonne même Geller de l’hypnotiser. Mais Elvis n’en a cure. Elvis, puisqu’il a été élu, cherche sa place dans l’ordre de l’univers et le sens de sa vie. Toujours il a senti derrière lui une main invisible qui guidait son existence. Quel en est le but, et pourquoi Dieu l’a-t-il choisi pour être Elvis Presley. Avec son nouvel ami, il s’est vidé le cœur dès la première rencontre : Larry, mec, je te jure devant Dieu que personne n’a aucune idée de ma solitude, Ni du vide que je sens en moi. Et face à Geller encore inconnu, il a fondu en larmes. Elvis lui a alors parlé de cette voix qui l’accompagne depuis l’enfance, depuis toujours, celle de son frère jumeau Jesse Garon. Pourquoi vit-il, alors que Jesse Garon est mort, pourquoi les poumons de Jesse Garon ne se sont-ils pas remplis d’oxygène, et Jesse Garon a-t-il ou non vu le jour. Elvis et Larry lisent et discutent pendant des heures dans la salle de bains. La Vie impersonnelle, Autobiographie d’un yogi, L’Initiation du monde, Au-delà de l’Himalaya.
Repartir à Hollywood dans une heure, encore et toujours Hollywood. Il est assis les yeux fermés dans son large fauteuil de vinyle. Odeur d’ammoniaque, de détergent, de pharmacie. Il a le nez irrité et les racines badigeonnées à gros coups de pinceau, ça déborde un peu sur son front, une couleur de boue séchée. Pas encore trente ans et déjà si blanc là-dessous, alors que pas une ride et un corps d’adolescent potelé, quelle bizarrerie. Robinet mal refermé, ou plutôt robinet fuyant. Sans ouvrir les yeux, il demande à Larry de fermer ce robinet, s’il te plaît, impossible de réfléchir avec ce vacarme. Il ne veut pas retourner à Hollywood. Il veut rester ici, lire et méditer. Ou alors partir, tout quitter, se faire moine. Oui, entrer dans un monastère et y rester. Assez. Assez de tout ça. Il garde les yeux pincés comme pour les protéger de la teinture, Dis-moi la vérité Larry, C’est quoi mon problème ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Peut-être que Dieu ne m’aime plus, un truc du genre, parce que je ne sais qu’une chose, c’est que je lis et j’étudie des heures et des heures, tous les jours, toutes les nuits, Depuis que tu m’as fait découvrir tout ça, je n’ai pas arrêté, Je ne demande pas grand-chose, Je veux juste savoir la vérité et faire l’expérience de Dieu.
Larry est formel : on ne peut pas défoncer les portes du ciel. Pour l’encourager à patienter, il lui raconte une vieille histoire zen. Il lui faut mettre de côté son ego ! Oublier les livres, ouvrir son cœur, retrouver son âme d’enfant ! Et laisser entrer Dieu, et alors seulement il connaîtra la lumière. Elvis regarde le sol, puis dévisage Larry, puis ricane et dit doucement, Tu as raison. Et comme à lui-même, C’est de ça que j’avais besoin, Allons-y. Ils embarquent dans le bus de tournée, un ancien Greyhound transformé en une espèce de yacht de luxe, le moteur est entouré de plomb pour réduire le bruit et le siège du chauffeur moulé sur le corps d’Elvis.
Pendant les heures qui suivent, Elvis au volant se montre inhabituellement calme et taiseux. Le désert défile, ciel bleu plomb sur les montagnes sacrées des Indiens hopis, le gris de la pierre tranche sur le jaune brûlé de la plaine. Tout à coup, les paupières battant des ailes, et fou du cœur, il s’écrie, Whoah ! (Benzédrine Dexamyl Biphétamine) Tu vois ce que je vois ? Une masse de nuage compacte flotte dans le ciel et Elvis flotte dans ses vêtements, et son regard flotte dans ses yeux. Joseph Staline là-haut ! Il se tait un instant bouleversé de tout le visage, Pourquoi Staline ? Pourquoi Staline ? Pourquoi lui ? La forme du nuage se dilate lentement, les yeux agrandis Elvis regarde et son visage de l’étonnement passe à la plénitude puis à la sérénité. Il arrête brusquement le bus sur le bord de la route, et sort, Suis-moi Larry, et il se met à courir dans le sable, les pas un peu empêchés, plus loin s’arrête radieux les yeux au ciel. C’est Dieu, c’est Dieu, c’est l’Amour, Dieu est Amour, les larmes coulent sur ses joues, chaudes et à grande eau et son visage se déforme, et il serre Larry Geller dans ses bras, Je t’aime Je t’aime Dieu existe Tout est vrai Dieu Je l’aime tant Je suis tout rempli d’amour divin J’ai vu ce que tu essayais de me dire Et tu avais raison Ça va plus loin que les mots Au-delà de l’ego Maintenant je sais Je sais Je ne douterai plus jamais Dieu m’aime Dieu est Amour ! Geller aussi pleure, et tous les deux ils pleurent et ils rient et ils se serrent et ils scrutent le ciel, tout est clair lumineux tout tombe sous le sens s’explique l’univers est lumière. Là-haut, le visage de Jésus a souri à Elvis.
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