Bye Bye Elvis
Le fossile
Il passe les douze jours avant le nouvel engagement à Las Vegas dans le brouillard du Demerol, à reprendre le poids perdu. Car que reste-t-il à attendre, des shows à Las Vegas encore et toujours, deux par soir, sans rien qui change jamais, les gens aiment tant Elvis qu’ils veulent encore et toujours Elvis, toujours la même chose, les mêmes gestes, les mêmes blagues, les mêmes chansons qu’il chante de plus en plus vite, qu’il massacre pour en être quitte, il en dort debout à la fin, se met entre deux morceaux à raconter n’importe quoi, c’est sans queue ni tête, mais au moins ça fait passer le temps. Porté par des poses et des effets qu’il répète depuis des années, porté par le passé, à reproduire la veille et l’avant-veille comme si rien n’était cassé. À distribuer à la volée de pleins paniers d’écharpes, soigneusement pliées par un des Gars avant le show, tellement carnaval tout ça, une poupée mécanique remontée à coups de seringue. À transpirer violemment, à s’essuyer la lèvre supérieure, les yeux troublés derrière des lunettes fumées qu’il quitte de moins en moins. Mais qu’importe, le public l’aime tellement qu’il avale tout, prend tout, en redemande, rit aux éclats, éclate en sanglots hystériques, se tord les mains, tend les bras, perd la tête, Elvis Elvis Elvis Elvis Elvis Elvis Elvis.
Elvis, devenu un suiveur, chante machinalement un répertoire bien connu, celui que tout le monde attend. Un suiveur, et celui qu’il suit, c’est lui-même. Elvis est maintenant une légende vivante, un monument historique, un fossile chatoyant. C’est le vénérable témoin d’une époque révolue qu’on vient saluer. Il se fige, le regard à l’infini et un bras tendu. Il se montre comme vous le connaissez, comme sur toutes ces photos. Vous envoie une carte postale de lui-même. Vous envoie les salutations d’Elvis, déjà parti au loin. Se rappelle à votre bon souvenir. Elvis a laissé la place à Elvis. Elvis est devenu un sosie d’Elvis. Devenu un déguisement, une perruque et des histoires qu’il radote à un public attendri, il raconte qu’il a été un enfant timide, puis un adolescent, qu’il était pauvre et qu’il vibrait, qu’il est devenu riche et qu’il a vibré encore, il essaie d’oublier que maintenant il ne vibre plus et qu’il souffre. Parfois ce sont des confidences sur l’oreiller, parfois il chante Aime-Moi Tendrement en imaginant des paroles pornos, chante Esprits Suspicieux sur l’air du Pont sur l’Eau Trouble ou le contraire, et tout à l’avenant, mais qu’il soit là, gros et comique, à balbutier des plaisanteries d’un air égaré, le rend sympathique au public, qui se sent comme le confident intime d’un ami lumineux, drôle et fragile.
Il soupire, Bon c’est l’heure de redevenir Elvis. Combinaison Feu blanc avec clous d’argent, poignets évasés, col édouardien ou encore Pharaon orange avec cape et canne à tête de lion incrustée de rubis et de diamants. Je suis fatigué tellement fatigué de jouer le rôle d’Elvis Presley, J’ai l’impression d’être un vieux stripteaser.
Il ne se remet pas de son divorce. Priscilla répète aux journalistes, clame à qui veut, que Mike Stone – lui – est un homme un vrai qui la fait se sentir une vraie femme. Le 18 février pendant le deuxième show, quatre individus peut-être mal intentionnés se précipitent vers la scène, et Elvis en position de karaté repousse l’un d’eux d’un coup violent. Hors de lui, leur crie d’y venir bande d’enfoirés et il faut le ceinturer pour l’empêcher de casser le cou à l’un des intrus. Des fans un peu exaltés, mais Elvis imagine que c’est un coup de Mike Stone, à qui ça ressemble bien, le fisdepute, de lui envoyer des tueurs à gages.
Dans sa suite après le concert, il jette par terre livres et bibelots, saccage tout ce qui est à sa portée et décide que Stone doit mourir, Stone qui lui a pris sa famille, lui a fait tant de mal. Il sort du placard son nouveau M16, Stone qui s’arrange pour espacer les visites de Lisa Marie, et savent-ils que la petite dort dans la même chambre que Priscilla et l’ordure. Il n’a pas le droit de vivre, répète Elvis en tremblant de haine, il faut le supprimer. Et il transpire comme s’il souffrait d’une fièvre tropicale. Tellement fou de rage, qu’il essaie d’enfoncer ses ongles dans le mur pour y grimper, un pied tout contre pour y trouver prise. Bientôt il ne reste plus rien qui tienne dans la pièce, rien qui ne soit jeté arraché renversé brisé, mais Elvis ne se calme pas, personne n’arrive à le raisonner, ni les Gars ni Linda en pleurs. À six heures du matin, le Dr Flash vient le piquer, et dans la journée il doit repasser une demi-douzaine de fois, car rien ne semble agir, et rien ne permet à Elvis d’enchaîner plus de quelques heures de repos. Elvis ne revient à lui que deux jours plus tard, quand Red West réussit à placer un contrat de dix mille dollars sur la tête de Mike Stone. Elvis prend alors les choses à la légère, Ça va peut-être un peu loin, Oublions ça pour le moment, On verra bien plus tard.
Elvis après s’être brièvement détourné du karaté, s’y remet avec une fureur obsessive. Dans cette folie comme dans toutes les autres, les Gars le suivent et ils sont maintenant couverts de plaies et de bosses, de bleu et de noir, ils ont les chevilles et les poignets tout en bandages, et c’est à qui aura les blessures de guerre les plus nombreuses, les plus spectaculaires. Tous ils cassent des planches et des briques à tour de bras. Tous ils s’envolent pour San Francisco, afin d’assister au combat qui doit procurer à Elvis son septième dan. Maître Kang Rhee le lui accorde, non sans un peu de bonne volonté ; Elvis très ému lui répète que sa ceinture noire compte plus pour lui que les deux kilos d’or massif de la ceinture offerte par l’International. Kang Rhee, à la demande des Gars, en profite pour évoquer sa consommation de médicaments, Toi Maître Tigre, Roi de la jungle, Quand Tigre blessé, il lèche douleur, Toi lèche bien, mais arrête pilules. Elvis lui exhibe alors ses photos avec Nixon et son badge du Bureau des Narcotiques : Maître Tigre est contre ! tout à fait contre la drogue. Et il est clean.
Reste que sa santé est devenue un sujet. À son retour à Vegas, on l’a d’abord soupçonné de traîner une grippe ou une pneumonie. En un sens, ce n’est pas faux : il souffre effectivement d’une congestion de la gorge et des poumons, provoquée par les médicaments – avec peut-être un peu d’angine de Las Vegas. C’est qu’au rythme de deux concerts par jour sept jours sur sept, il faut shooter pour le faire dormir et shooter pour le faire se lever. Six médecins se bousculent maintenant au chevet d’Elvis, qui continue à tourner à plein. Le Colonel est obsédé par le nombre de shows qu’il pourra obtenir dans l’année, et Elvis est un cheval de course qu’on fait fonctionner en surrégime. Plus il y a de concerts, plus il lui faut de médicaments pour retourner au charbon. Il a la peau du dos raide à force de seringues, tout en contusions et en tissu cicatriciel. À Linda il dit que ses pilules lui permettent de s’approcher du silence. Il s’intéresse aux extraterrestres, aux lignes sur les hauts plateaux du Pérou qu’on voit en les survolant, aux traces d’une autre civilisation, antérieure, peut-être est-ce là qu’il faut chercher l’explication de son existence.
Le Colonel Parker finit par intervenir au printemps, quand Elvis en annulant quatre dates lui fait perdre cent mille dollars. Il charge un inspecteur et un avocat d’établir qui l’approvisionne. Les principaux responsables sont aisément identifiés : deux médecins et un dentiste de LA ainsi qu’un “acupuncteur” qui lui injecte tous les jours du Demerol à haute dose. Quant au Dr Nick, Vernon assure qu’il est entièrement dévoué à Elvis. Au terme de l’enquête, on se félicite : le “problème” est moins grave qu’il n’y paraît, que chacun dorme sur ses deux oreilles. Quelques semaines plus tard, à Saint Louis, Elvis manque de mourir d’une overdose. L’ennui est que toute intervention officielle auprès des docteurs ferait du bruit. Et tous ceux qui ont intérêt à ce qu’Elvis décroche vivent de lui : Vernon, les Gars, le Colonel. Ils hésitent et finissent par décider qu’Elvis s’en sortira bien tout seul.
D’ailleurs, Parker a d’autres problèmes, il a des dettes de jeu à se défoncer le plafond. Tant de dettes qu’il brade Elvis, vend les droits de tous les catalogues et Elvis, comme toujours, signe sans état d’âme chaque feuille de contrat que lui tend Parker. Parker touchera six millions, Elvis quatre et demi qui en seront deux après imposition, puis un seul après avoir payé Priscilla. Et il n’y a pas que les dettes. Parker trouve que son poulain est sur une mauvaise pente. Cette manie qu’il a de jacasser comme une vieille pie pendant les spectacles, d’inventer des paroles X sur des chansons d’amour, d’avoir l’air triste et las.
Quand un soir d’été, Elvis s’en prend à Conrad Hilton, Parker finit par exploser, la mesure est pleine ! L’incident commence assez innocemment, avec l’improvisation d’Elvis sur l’air d’Aime-Moi Tendrement : Adios, enculé d’abruti, / Ciao Papa et compagnie / Que Hilton aille en enfer, / Moi je chie dans la salle de concert. Des questions sensibles sur lesquelles il s’explique un peu plus tard, quand il se met à murmurer, Il y a un homme qui travaille ici, Il s’appelle Mario, Et je l’aime beaucoup, Et ces gens vont le virer dès que je serai parti, Je ne veux pas que ça se passe comme ça, Mario a une famille, Il a besoin de ce boulot, Et les Hilton valent mieux que ça, Je ne veux pas manquer de respect, Je veux juste réveiller Conrad Hilton, Lui parler de Mario et de son travail, C’est tout. Elvis se lance alors dans les premiers couplets de Maître Tigre : Je suis le roi de la jungle / On m’appelle Maître Tigre, avant de s’interrompre et de dédier la chanson aux employés et à la direction du Hilton. Fumasse, le Colonel passe au petit un savon dans les coulisses. Elvis délire de rage : sur quel ton le vieux fisdepute lui parle-t-il ! Et pour qui se prend-il, avec tous les bruits qui courent sur son compte, et pas de fumée sans feu ! Une sorte d’étranger illégal, Un tueur hollandais peut-être, Qui s’est refait une virginité aux States, Et tout s’explique ! Impossible de sortir du pays ! Coincé ! Et nous avec ! À tourner dans les bleds, à Vegas, On est faits refaits foutus ! À cause du vieux crâne d’œuf, D’un vieil assassin de vieilles femmes !
Brève rupture avec le Colonel, suite à laquelle celui-ci passe la nuit à rédiger une méticuleuse note de frais. La note établit tout ce que lui doit Elvis, compte tenu de l’argent avancé, des dates pour lesquelles il n’a pas encore touché sa commission, des impayés sur les films, et des contrats passés à Las Vegas pour les années à venir. Deux millions de dollars, et il y perd ! Elvis ne les a pas. Avec Vernon, il étudie sans la comprendre la brumeuse note et à la colère s’ajoute la panique. Les injections ne parviennent pas à le calmer plus d’une heure.
Priscilla de son côté a fait rouvrir le dossier du divorce. La vie étant chère, finalement, et Mike Stone pas bien riche, le premier contrat établi selon ses vœux quelques mois plus tôt ne lui convient plus. Son avocat introduit un recours pour rejeter le premier accord sur base de fraude intrinsèque ; il faut retourner à la cour supérieure du comté de Los Angeles. Elvis ne semble pas lui en vouloir, pendant toute la séance, il lui tient la main entre ses gros doigts gonflés, il a l’air bien malade. Six jours plus tard, il est admis dans un état comateux à l’Hôpital baptiste de Memphis, le corps tellement enflé qu’il a du mal à respirer, le masque d’oxygène ne suffit pas. Un examen révèle que les opiacés au long cours lui ont distendu l’intestin et provoqué un élargissement rempli de matière fécale. Il y a aussi le foie, infiltré de cellules graisseuses, sous l’influence de l’abus des médicaments. Un glaucome à chaque œil, aggravé par la cortisone. Une tendance au diabète. Une arthrose dégénérative dans le cou et dans le dos. On met sous méthadone Elvis, qui se révèle un patient turbulent : il se fait apporter des hamburgers, prend des somnifères en cachette et souffre d’une hyperactivité manifeste dont témoignent son insomnie persistante et les mouvements involontaires de ses jambes battant à blanc. Avec Linda en jumeaux, tous deux en blouse de malade, ils regardent à la télé les images de la pouponnière : Elvis adore les bébés. Les infirmières pédiatriques écrivent Love you Elvis sur les berceaux et les incubateurs et, un nouveau-né dans les bras, s’approchent des caméras et sourient et font des signes et des clins d’œil.
Au retour à Graceland, il règne pendant quelques semaines un peu plus de discipline. Linda, épaulée par le Dr Nick, surveille la consommation d’Elvis et contrôle chaque colis de LA ou de Vegas pour s’assurer qu’il ne vient pas d’un médecin. Le programme du Dr Nick est très complet, commence au réveil d’Elvis et se termine à son coucher. Compléments spray buccal analgésiques coupe-faim laxatifs Dexamyl Amytal Percodan Dilaudid pour dormir. Il y a aussi des injections de vitamines, surtout la E, censée ralentir le vieillissement, et le corps d’Elvis est une épave formidable qu’il faut maintenir à un rythme de croisière. Il avale, enfin, de pleines poignées de tablettes Nullo vert foncé que Linda utilise pour faire diminuer l’odeur de ses menstrues. Elles sont aussi prescrites pour les problèmes d’incontinence fécale et la colostomie, et Elvis pense que ça tue toutes les odeurs du corps, la sueur, la mauvaise haleine, l’odeur de la merde. Il s’en met plein la panse, et ça lui tient lieu de bain. Elvis a peur de l’eau, sa mère ayant toujours eu peur qu’il se noie, Reste près, El, Ne va pas au ruisseau, Laisse les autres enfants aller sans toi, Car l’eau te rentrera dans la bouche, Dans les poumons, Et l’air sera partout dehors, Tes yeux verront le ciel et l’air, Mais l’air ne viendra plus, Et le courant t’emportera. Elvis continue à se faire laver les cheveux tous les jours, mais pour le reste une toilette de prostituée lui suffit, un gant de toilette sous les aisselles et entre les jambes.
Très vite, tout se relâche à nouveau. On vit avec lui comme dans une caserne de pompiers, à tout moment l’alarme peut se déclencher, on ne sait jamais quand, mais mieux vaut ne dormir que d’un œil. Vivre avec Elvis, c’est passer son temps à le sauver. Empêcher la mort par étouffement quand il avale de travers. La mort par empoisonnement quand il soigne une égratignure. La mort par balle quand il regarde une émission qui lui déplaît. Sans cesse il faut être vigilant, et pour l’empêcher de se faire du mal ne jamais s’endormir avant qu’il ne dorme. Un jour, Linda Thompson va aux toilettes alors qu’ils mangent, Elvis et elle, de la soupe. À son retour, elle le trouve la face dans son assiette, en train de se noyer. Elle appelle en urgence un docteur qui lui fait une piqûre de Ritaline. Elvis se réveille et met un peu de temps à pouvoir parler de nouveau, il voit Linda penchée sur lui : Maman ? Il a rêvé, rêvé que Linda lui a sauvé la vie. Elle était son frère jumeau et en le laissant sortir le premier, elle lui avait permis de vivre, mais elle était morte étouffée.
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