Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 52
[Illustration 077: La Gigantomachie hellénique.]
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[Illustration 078: La Gigantomachie hellénique.]
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Mais dans le mythe de la Titanomachie, à la différence de la Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu’une lutte des forces de la nature. Il faut également tenir compte de la donnée que les hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils d’Ouranos et de Gaia, précédant les dieux Olympiens, telle que nous la trouvons exprimée avec son complet développement dans la Théogonie d’Hésiode, a ceci de particulier, qu’à côté des personnifications des forces de la nature dans les quatre éléments, forces envisagées comme encore violentes, exubérantes et mal assujetties à un ordre régulier, nous y rencontrons les prototypes, non moins exagérés et imparfaitement réglés, comme énergie et comme stature, de l’humanité primitive, véritables représentants des géants des premiers âges, tels que les admettait la tradition chaldéenne. Je veux parler de Iapétos et de ses fils, Atlas, Ménoitios, Prométhée et Épiméthée, ancêtres et types symboliques de la race humaine, qui sont qualifiés de Titans comme leur père. La tradition qui se rapporte à eux est d’autant plus remarquable que la Bible accepte le Titan Iapétos de la légende grecque, en lui conservant son nom d’origine aryenne sous la forme Yapheth, comme un des fils de Noa’h et le père d’une des grandes races humaines, celle des Aryas. C’est spécialement au rameau de ce Iapétos que s’attache l’idée d’antagonisme avec les dieux Olympiens. Ménoitios, que son nom caractérise comme un parallèle du Manou des Indiens, un représentant de «l’homme» en général, est un contempteur des dieux, que Zeus foudroie et précipite dans le Tartare pour le punir de sa violence et de son impiété. Prométhée, avec son frère Épiméthée, est le protagoniste d’une série de mythes qui correspondent à l’histoire du premier péché dans la Genèse et qui attirent sur lui le châtiment de la colère de Zeus. Dans les récits arméniens de Mar Abas Katina et de Moïse de Khorène, Yapedosthê, le correspondant du Iapétos grec et du Yapheth biblique, est un géant, père de la race de géants à laquelle appartient le héros national Haïgh. Tous ces faits, dont il est impossible de méconnaître l’enchaînement, amènent à cette conclusion que la tradition qui liait une idée de violence, d’impiété, de révolte contre le ciel et de punition divine à la croyance que les premiers hommes avaient été démesurés de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description épique d’Hésiode en efface complètement le côté humain.
Ce côté reste encore bien plus accentué dans une troisième fable de la même famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des Aloades. Ici le caractère des antagonistes des dieux est absolument 55 humain, quoique prodigieux; et Preller a été complètement dans le vrai quand il a rangé ce récit, non dans la classe des mythes naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines de l’histoire des hommes. Les Aloades, représentés comme d’une taille gigantesque, sont fils d’Alôeus, le héros de l’aire à battre le blé, et d’Iphimédée, la terre féconde dont les productions donnent la force; on doit donc reconnaître en eux une personnification des premiers agriculteurs, et en même temps, enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de leur richesse, ils se croient capables de tout, défient les dieux et se préparent à les détrôner[46]. Leur légende porte ainsi une empreinte qui conduit à en rechercher les origines dans le temps où les ancêtres de la race hellénique, vivant encore de la vie pastorale, regardaient avec inquiétude et hostilité les populations déjà fixées au sol, cultivant la terre et habitant des villes; c’est le même esprit qui fait que dans la Genèse le premier meurtrier, Qaïn, est agriculteur et constructeur de ville, tandis que sa victime, l’innocent Habel, mène l’existence de pasteur. Les Aloades sont, d’ailleurs, des constructeurs et des ingénieurs en même temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu’à changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du continent la mer et de la mer un continent. On raconte même qu’ils ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet, doit atteindre jusqu’au ciel, variante manifeste, et la seule que nous connaissions en Grèce, de la tradition de la Tour de Babel, telle que nous la lisons dans la Genèse et qu’elle existait dans le cycle chaldéo-babylonien des légendes sur les origines. C’est au milieu de ces entreprises insensées d’orgueil qu’ils sont foudroyés par les dieux et précipités dans le Tartare.
[Note 46: Platon et Aristote citent les Aloades comme types du degré auquel peut atteindre l’arrogance humaine. Plus tard on les réunit aux autres géants et blasphémateurs des dieux.]
§ 4.—LE DÉLUGE.
La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui ont trait à l’histoire de l’humanité primitive, est la tradition du Déluge. Ce serait trop que de dire qu’on la retrouve chez tous les peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de l’humanité, sauf pourtant une,—il importe de le remarquer,—la race noire, chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit 56 parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de l’Océanie. Ce silence absolu d’une race sur le souvenir d’un événement aussi capital, au milieu de l’accord de toutes les autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il peut en découler des conséquences importantes[47].
[Note 47: Voy. Schoebel, De l’universalité du Déluge, Paris, 1858.]
Nous allons passer en revue les principales traditions sur le déluge éparses dans les divers rameaux de l’humanité. Leur concordance avec le récit biblique en fera nettement ressortir l’unité première, et nous reconnaîtrons ainsi que cette tradition est bien une de celles qui datent d’avant la dispersion des peuples, qu’elle remonte à l’aurore même du monde civilisé et qu’elle ne peut se rapporter qu’à un fait réel et précis.
Mais nous devrons d’abord écarter certains souvenirs légendaires que l’on a rapprochés à tort du déluge biblique et que leurs traits essentiels ne permettent pas d’y assimiler en bonne critique. Ce sont ceux qui se rapportent à quelques phénomènes locaux et d’une date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la tradition du grand cataclysme primitif a pu s’y confondre, amener à en exagérer l’importance; mais les points caractéristiques du récit admis dans la Genèse ne s’y retrouvent pas, et le fait garde nettement, même sous la forme légendaire qu’il a revêtue, sa physionomie restreinte et spéciale. Commettre la faute de grouper les souvenirs de cette nature avec ceux qui ont trait au déluge, serait infirmer la valeur des conséquences que l’on est en droit de tirer de l’accord des derniers, au lieu de la fortifier.
Tel est le caractère de la grande inondation placée par les livres historiques de la Chine sous le règne de Yao. Elle n’a aucune parenté réelle, ni même aucune ressemblance avec le déluge biblique; c’est un événement purement local et dont on peut parvenir, dans la limite de l’incertitude que présente encore la chronologie chinoise, quand on remonte au-delà du VIIIe siècle avant l’ère chrétienne, à déterminer la date, bien postérieure au début des temps pleinement historiques en Égypte et à Babylone[48].
Les écrivains chinois nous montrent alors Yu, ministre et ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues, 57 creusant des canaux et réglant les impôts de chaque province dans toute la Chine. Un savant sinologue, Édouard Biot, a prouvé, dans un mémoire sur les changements du cours inférieur du Hoang-ho, que c’est aux inondations fréquentes de ce fleuve que fut due la catastrophe ainsi relatée; la société chinoise primitive, établie sur les bords du fleuve, eut beaucoup à souffrir de ses débordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le commencement des endiguements nécessaires pour contenir les eaux, lesquels furent continués dans les âges suivants. Une célèbre inscription, gravée sur le rocher d’un des pics des montagnes du Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et par suite le plus antique spécimen de l’épigraphie chinoise, si elle était authentique, ce qui demeure encore douteux.
[Note 48: D’après le système chronologique du Lih-taï-ki-ssé, les travaux de Yu pour réparer les désastres de l’inondation auraient été terminés en 2278 av. J.-C.; d’après celui des «Annales des Bambous» su Tchou-schou, en 2062.]
Le caractère d’événement local n’est pas moins clair dans la légende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens habitants de la province de Cundinamarca dans l’Amérique méridionale, bien que la fable s’y soit mêlée dans une beaucoup plus forte proportion à l’élément historique fondamental. Qu’y voyons-nous, en effet? L’épouse d’un homme divin ou plutôt d’un dieu nommé Botchica, laquelle s’appelait Huythaca, se livrant à d’abominables sortiléges pour faire sortir de son lit la rivière Funzha; toute la plaine de Bogota bouleversée par les eaux; les hommes et les animaux périssant dans cette catastrophe, quelques-uns seulement échappent à la destruction en gagnant les plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les rochers qui fermaient la vallée de Canoas et de Tequendama, pour faciliter l’écoulement des eaux; puis il rassembla les restes dispersés de la nation des Muyscas, leur enseigna le culte du Soleil et monta au ciel après avoir vécu 500 ans dans le Cundinamarca.
Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans contredit est celle des Chaldéens. Elle a marqué d’une manière incontestable l’empreinte de son influence sur la tradition de l’Inde, et de toutes les narrations du déluge c’est celle qui se rapproche le plus exactement de la narration de la Genèse. Il est bien évident pour quiconque compare les deux récits, qu’ils ont dû n’en faire qu’un jusqu’au moment où les Téra’hites sortirent d’Our pour gagner la Palestine.
Nous possédons du récit chaldéen du Déluge deux versions inégalement développées, mais qui offrent entre elles un remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus abrégée, est celle que Bérose avait tirée des livres sacrés de 58 Babylone et comprise dans l’histoire qu’il écrivait à l’usage des Grecs. Après avoir parlé des neuf premiers rois antédiluviens, le prêtre chaldéen continuait ainsi:
«Obartès (Oubaratoutou) étant mort, son fils Xisouthros (‘Hasisadra) régna dix-huit sares (64800 ans). C’est sous lui qu’arriva le grand déluge, dont l’histoire est racontée de la manière suivante dans les documents sacrés. Cronos (Êa) lui apparut dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois de daisios (le mois assyrien de sivan, un peu avant le solstice d’été) tous les hommes périraient par un déluge. Il lui ordonna donc de prendre le commencement, le milieu et la fin de tout ce qui était consigné par écrit et de l’enfouir dans la ville du Soleil, à Sippara, puis de construire un navire et d’y monter avec sa famille et ses amis les plus chers; de déposer dans le navire des provisions pour la nourriture et la boisson, et d’y faire entrer les animaux, volatiles et quadrupèdes; enfin de tout préparer pour la navigation. Et quand Xisouthros demanda de quel côté il devait tourner la marche de son navire, il lui fut répondu «vers les dieux,» et de prier pour qu’il en arrivât du bien aux hommes.
Xisouthros obéit et construisit un navire long de cinq stades et large de deux; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit et embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes…
Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisouthros lâcha quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n’ayant trouvé ni nourriture, ni lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours après Xisouthros leur donna de nouveau la liberté; mais ils revinrent encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une troisième fois, les oiseaux ne retournèrent plus. Alors Xisouthros comprit que la terre était découverte; il fit une ouverture au toit du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux; à ce moment il disparut avec ceux qui l’accompagnaient.
Cependant ceux qui étaient restés dans le navire, ne voyant pas revenir Xisouthros, descendirent à terre à leur tour et se mirent à le chercher en l’appelant par son nom. Ils ne revirent plus Xisouthros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant d’être pieux envers les dieux; qu’en effet il recevait la récompense de sa piété en étant enlevé pour habiter désormais au milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote du navire partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui 59 restaient qu’ils devaient retourner à Babylone et, conformément aux décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara pour les transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se trouvaient était l’Arménie. Ceux-ci, après avoir entendu la voix, sacrifièrent aux dieux et revinrent à pied à Babylone. Du vaisseau de Xisouthros, qui s’était enfin arrêté en Arménie, une partie subsiste encore dans les monts Gordyéens, en Arménie, et les pèlerins en rapportent l’asphalte qu’ils ont râclé sur les débris; on s’en sert pour repousser l’influence des maléfices. Quant aux compagnons de Xisouthros, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent des temples et reconstituèrent Babylone[49].»
[Note 49: Ceci est l’extrait tiré du livre de Bérose par Cornelius Alexander, dit le Polyhistor. L’extrait fait par Abydène est plus abrégé, mais précise davantage les circonstances relatives à l’envoi des oiseaux.]
A côté de cette version qui, tout intéressante qu’elle soit, n’est cependant que de seconde main, nous pouvons maintenant placer une rédaction chaldéo-babylonienne originale, celle que le regretté George Smith a déchiffrée le premier sur des tablettes cunéiformes exhumées à Ninive et transportées au Musée Britannique. La narration du déluge y intervient comme épisode dans la onzième tablette ou onzième chant d’une grande épopée héroïque de la ville d’Ourouk dans la Basse-Chaldée, dont nous donnerons l’analyse détaillée dans le livre de cette histoire qui traitera des Chaldéens et des Assyriens. Cette narration y est placée dans la bouche même de ‘Hasisadra, le patriarche sauvé du déluge et transporté par les dieux dans un lieu reculé, où il jouit d’une éternelle félicité.
On a pu en rétablir le récit presque sans lacunes par la comparaison des débris de trois exemplaires du poème, que renfermait la bibliothèque du palais de Ninive. Ces trois copies furent faites au VIIe siècle avant notre ère, par l’ordre du roi d’Assyrie Asschour-bani-abal, d’après un exemplaire très ancien que possédait la bibliothèque sacerdotale de la cité d’Ourouk, fondée par les monarques du premier Empire de Chaldée. Il est difficile de préciser la date de l’original ainsi transcrit par les scribes assyriens; mais il est certain qu’il remontait à l’époque de cet Ancien Empire, dix-sept siècles au moins avant notre ère, et même probablement plus; il était donc fort antérieur à Moscheh (Moïse) et presque contemporain d’Abraham. Les variantes que les trois 60 copies existantes présentent entre elles prouvent que l’exemplaire type était tracé au moyen de la forme primitive d’écriture désignée sous le nom d’hiératique, caractère qui était déjà devenu difficile à lire au VIIe siècle, puisque les copistes ont varié sur l’interprétation à donner à certains signes et dans d’autres cas ont purement et simplement reproduit les formes de ceux qu’ils ne comprenaient plus. Il résulte enfin de la comparaison des mêmes variantes, que l’exemplaire transcrit par ordre d’Asschour-bani-abal était lui-même la copie d’un manuscrit plus ancien, sur laquelle on avait déjà joint au texte original quelques gloses interlinéaires. Certains des copistes les ont introduites dans le texte; les autres les ont omises.
«Je veux te révéler, ô Izdhubar, l’histoire de ma conservation—et te dire la décision des dieux.
La ville de Schourippak[50], une ville que tu connais, est située sur l’Euphrate;—elle était antique et en elle [on n’honorait pas]
les dieux.—[Moi seul, j’étais] leur serviteur, aux grands dieux.—[Les dieux tinrent conseil sur l’appel d’]Anou.—[Un déluge fut proposé par] Bel—[et approuvé par Nabou, Nergal et] Ninib.
[Note 50: Schourippak, dont les copistes de Bérose, par une série de fautes successives, ont fait Larancha, était une ville de la Basse Chaldée, située près de la mer, car on nous parle des «vaisseaux de Schourippak.» Le nom religieux accadien de cette ville était mâ-uru, «la ville du vaisseau,» sans doute par allusion à la légende de la construction de celui de ‘Hasisadra.
Dans les traditions musulmanes, le lieu d’embarquement de Nou’h dans son vaisseau fut à Koufah, sur le bras occidental de l’Euphrate, ou bien à Babylone, ou bien à ‘Aïnvardah dans la Mésopotamie.]
Et le dieu [Êa], le seigneur immuable,—répéta leur commandement dans un songe.—J’écoutais l’arrêt du destin qu’il annonçait, et il me dit:—«Homme de Schourippak, fils d’Oubaratoutou,—toi, fais un vaisseau et achève-le [vite].—[Par un déluge] je détruirai la semence et la vie.—Fais (donc) monter dans le vaisseau la semence de tout ce qui a vie.—Le vaisseau que tu construiras,—600 coudées le montant de sa largeur et de sa hauteur.—[Lance-le] aussi sur l’Océan et couvre-le d’un toit.»—Je compris et je dis à Êa, mon seigneur:—«[Le vaisseau] que tu me commandés de construire ainsi,—[quand] je le ferai—jeunes et vieux [se riront de moi].»—[Êa ouvrit sa bouche et] parla;—il dit à moi, son serviteur:—«[S’ils se rient de toi,] tu leur diras:—[Sera puni]
celui qui m’a injurié,—[car la protection des dieux] existe sur moi[51].—…. comme des cavernes….