Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 268

Sabteka, dont l’appellation doit être mise en parallèle avec celles de la ville de Samydacê et du fleuve Samydacês, sur le littoral de la Carmanie, où la géographie classique place aussi un fleuve Sabis et un peuple de Sabæ.

 

Cette liste nous conduit ainsi, pour l’extension des peuples de la souche de Kousch, jusqu’à la frontière de la Gédrosie, où les écrivains grecs placent leurs Éthiopiens orientaux ou asiatiques, semblables d’aspect aux Éthiopiens africains; et de là nous gagnons l’Inde, dont les anciennes traditions nous parleront d’un peuple brun de Kauçikas, habitant le pays antérieurement à l’arrivée des Aryas et absorbé par eux, peuple dont le nom offre une bien remarquable coïncidence avec celui de Kousch.

 

La Bible place encore des Kouschites dans la partie méridionale du bassin de l’Euphrate et du Tigre, quand elle fait sortir de Kousch Nemrod, le fondateur légendaire de la puissance politique et de la civilisation des Chaldéo-Babyloniens. La tradition recueillie par les Grecs parle aussi de la dualité ethnique des Chaldéens et des Céphènes comme ayant formé originairement la population de cette contrée; et le nom de Céphènes est sûrement un synonyme de celui de Kousch; des bords de la Méditerranée jusqu’à ceux de l’Indus, il s’applique toujours aux mêmes populations. Les textes cunéiformes nous font connaître un peuple de Kasschi, répandu dans une partie de la Babylonie et dans le nord-ouest du pays de ‘Élam; nous lui verrons jouer un grand rôle dans l’histoire de ces pays à une date reculée. Ce sont les Cissiens de la géographie classique, qui met aussi dans le nord de la Susiane des Cosséens, dont le nom paraît également un reste de celui de Kousch.

 

Tout ceci nous montre que, pour l’auteur du document que fournit le chapitre X de la Genèse, Kousch est une grande famille de peuples couvrant une zone méridionale de territoires depuis le Haut-Nil à l’ouest jusqu’au Bas-Indus à l’est, famille dont l’unité physique était encore plus accusée dans la haute antiquité que de nos jours, mais n’a cependant pas tout à fait disparu, malgré les migrations qui depuis ont superposé sur différents points d’autres races à ce substratum ethnique. En revanche, elle ne nous offre pas dans l’histoire la même unité linguistique, unité sans doute rompue de bonne heure par des circonstances historiques. Nous constaterons, d’ailleurs, par d’autres exemples que dans le système de 269 classification des races qui a servi de base au tableau généalogique des descendants de Noa’h, ce ne sont pas d’après les affinités du langage que l’on s’est guidé, mais d’après le type et aussi d’après certaines données traditionnelles sur la filiation des peuples.

 

Dans les Livres Saints, Miçraïm est l’appellation constante de l’Égypte, qualifiée de Mouçour ou Miçir par les Assyriens, de Moudrâya par les Perses. De nos jours encore les Arabes appliquent le nom de Miçr soit à la capitale de l’Égype, soit à l’Égypte entière. Ainsi que nous l’avons dit plus haut, Miçraïm a la forme du duel, à cause de la fameuse division de l’Égypte en deux parties, haute et basse. De même qu’à Kousch, le texte sacré donne une série d’enfants, représentant autant de divisions ethniques secondaires, à Miçraïm.

 

Les Loudim sont sûrement les Égyptiens proprement dits, de la race dominante, qui s’intitulaient eux-mêmes, nous l’avons vu plus haut, Rot ou Lot[126], «la race» par excellence[127].

 

[Note 126: En égyptien les deux articulations r et l

permutaient avec une singulière facilité.]

 

[Note 127: La gravure de la page 111 a déjà montré plus haut comment les Égyptiens représentaient eux-mêmes le type de ce peuple de Rot ou de leur propre race. Il suffit d’y renvoyer le lecteur, sans donner ici d’autre figure monumentale des Égyptiens antiques. D’ailleurs l’illustration de notre livre III en offrira un peu plus loin de très nombreux exemples.]

 

Les ‘Anamim, sont les ‘Anou des monuments égyptiens, population qui apparaît aux âges historiques brisée en débris répandus un peu partout dans la vallée du Nil; elle a laissé son nom aux villes d’Héliopolis (en égyptien ‘An), Tentyris ou Dendérah (appellée aussi quelquefois ‘An) et Hermonthis (_’An-res_, la ‘An du sud); deux de ses rameaux gardèrent pendant un certain temps après les autres une vie propre, l’un dans une portion de la péninsule du Sinaï, l’autre dans la Nubie; ce sont probablement les gens de ce dernier rameau, les ‘Anou-Kens des inscriptions égyptiennes, que l’auteur du document ethnographique de la Genèse a eu en vue; Les Naphtou’him sont les habitants du pays de Memphis, dont le nom sacerdotal indigène était Nu-Phta’h, «le domaine du dieu Phta’h.»

 

Les Pathrousim sont ceux de la Thébaïde, appelée en égyptien p-to-res «le pays méridional.»

 

Les Kastou’him sont plus embarrassants; ils ont donné lieu à beaucoup de conjectures, dénuées de fondement suffisant. Ce qui complique ici la question, c’est que ni les documents égyptiens, ni 270 les documents assyro-babyloniens ne nous fournissent d’appellation analogue. Il faut cependant remarquer que les Septante ont eu ici sous les yeux un texte différent de notre texte hébraïque, et que ce texte substituait au nom de Kaslou’him celui de ‘Hasmoniim, «les gens du pays du natron,» en égyptien ‘hesmen. Ceci fournit une désignation certaine de la partie occidentale du Delta et du nome libyque des Grecs, synonyme de celle de Milou’h’hi ou Melou’h’hi, par laquelle les textes cunéiformes désignent la même contrée, comme «le pays du sel,» en copte mel’h[128]; et l’appellation de Maréa, placée dans la même contrée par les géographes classiques, doit dériver du même prototype égyptien.

Cependant les peuples que la Genèse fait sortir des Kaslou’him rendent difficile de croire que ce nom désigne seulement la partie occidentale du Delta; il est plus probable que dans la pensée de l’auteur sacré il s’étendait à toute la partie maritime de l’Égypte, habitée par une population particulière et plus asiatique que celle du reste du pays, depuis la frontière de la Libye jusqu’à celle du pays des Philistins. On peut même conjecturer que ce nom doit être regardé comme embrassant en outre la couche la plus ancienne de la population du pays philistin, caractérisée comme Céphénienne dans les traditions que les Grecs recueillirent. En effet, le document biblique dit que des Kaslou’him sortirent les Pelischthim, c’est-à-dire les Philistins. Ceux-ci nous apparaissent dans l’histoire comme une population de la souche pélasgique, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, établie dans le XIVe siècle avant notre ère sur la côte palestinienne. Il est clair qu’en les faisant fils des Kaslou’him, l’auteur de la Genèse a voulu marquer la fusion qui s’était opérée sur ce terrain entre les envahisseurs venus du Nord et l’ancienne population, sortie de la souche de ‘Ham, fusion qui avait donné naissance à un peuple mixte et nouveau. Et par un des éléments qui avaient contribué à sa formation, ce peuple pouvait être à bon droit qualifié de petit-fils de Miçraïm; car il est facile de remarquer que, dans sa construction sous forme généalogique, le tableau donné par la Bible multiplie les degrés de génération séparant de la souche fondamentale, à proportion des mélanges de sang étranger qui rendent un peuple de race moins pure. Quant aux Kaphthorim, que le texte biblique associe aux Pelischthim, comme sortis de la 271 même source, ce sont les habitants de l’île de Kaphthor, qui dans nombre d’autres passages de la Bible est certainement la Crète. La parenté ethnique des Crétois et des Philistins est attestée par le témoignage unanime de toute l’antiquité.

 

[Note 128: On n’a pas encore trouvé la forme correspondante en égyptien antique.]

 

Enfin, le dernier des fils de Miçraïm n’offre pas de doute pour ce qui est de sa signification ethnographique. Les Lehabim sont sûrement les Libyens, les Lebou des monuments égyptiens; mais l’appellation doit être ici entendue dans un sens restreint, comme s’appliquant seulement aux Libyens voisins de l’Égypte, chez qui pouvait s’être infusée une part de sang égyptien. Ces Lehabim

pénétraient certainement jusque dans une partie du Delta occidental.

 

[Illustration 295: Captif de la nation des Lebou[1].]

 

[Note 1: D’après les sculptures du palais de Médinet-Abou, à Thèbes, exécutées sous Ramessou III, de la XXe dynastie.]

 

Pout, troisième fils de ‘Ham, est un peuple africain dans un grand nombre de passages de la Bible. La tradition juive en fait les habitants des côtes septentrionales de l’Afrique jusqu’à l’extrémité de la Mauritanie. Ceci est confirmé par l’appellation de Phaiat donnée en copte à la Libye, ainsi que par l’existence d’un fleuve Phthuth ou Fut, mentionné dans la Mauritanie par les géographes grecs et romains. Les inscriptions cunéiformes perses mentionnent un pays de Poutiya parmi ceux qui étaient soumis à l’empire des Achéménides, et il ne peut être que la portion de la Libye qui reconnaissait leurs lois. D’un autre côté, il est bien difficile de ne pas comparer, à la suite de M. Ebers, le nom de Pout avec celui de Pount, qui désigne dans la géographie des anciens Égyptiens les pays au sud-est de la vallée du Nil, c’est-à-dire la côte africaine des Somâlis d’aujourd’hui et la côte opposée de l’Arabie-Heureuse. Dans les bas-reliefs historiques de l’Égypte, les gens de Pount, qui forment ainsi en Arabie le substratum ‘hamitique auquel se sont superposés les Sabéens yaqtanides, sont représentés avec la même coloration que les Égyptiens, et des traits qui participent à la fois de ceux de ce peuple et de ceux des Sémites purs.