Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 256
La race boréale, qui embrasse toutes les populations habitant au voisinage du cercle polaire arctique, et qui est intermédiaire entre les races blanche et jaune. C’est à cette race, nous l’avons vu plus haut, qu’appartenait une partie des habitants de notre contrée à l’époque quaternaire, les tribus qui ont laissé leurs vestiges bien caractérisés à Grenelle, sur les rives de la Seine, et à Furfooz en Belgique;
La race altaïque ou ougro-japonaise, qui est sortie du même métissage de blancs et de jaunes et qui présente une série continue de transitions graduelles entre ces deux types extrêmes; la race boréale n’en est presque qu’une exagération, et par quelques-uns des peuples qui la constituent, comme les Lapons, la race altaïque arrive à la toucher d’une manière intime; les Samoyèdes, plus boréaux de type et de demeure, forment le lien et la transition entre les deux; ce sont surtout le langage et l’habitat qui constituent à la race altaïque une individualité pleinement distincte de celle de la race boréale; on serait assez disposé à les envisager comme deux branches d’une même famille humaine que des milieux divers ont différenciées[122], mais qui sortiraient originairement d’une seule souche;
[Note 122: Il faut remarquer, en effet, combien le type des Yakoutes, qui sont pourtant de sang turc pur, c’est-à-dire altaïque, est devenu celui de la race boréale dans leur séjour sur les bords de la Léna, touchant à la mer Glaciale.]
La race malayo-polynésienne, qui participe à la fois des types nègre, mongolique et blanc, et dont le domaine s’étend, de chaque côté de l’équateur, depuis Madagascar jusqu’en Polynésie; La race égypto-berbère, qui a peuplé le nord et le nord-est de l’Afrique; elle participe des races blanche et noire, et présente un grand nombre de variétés où l’un ou l’autre élément est prépondérant;
La race hottentote, de l’extrémité méridionale de l’Afrique, qui se place entre la race nègre et la race jaune; La race noire pélagienne, dont les Papous, les Negritos et les Australiens sont les principales variétés; on peut la considérer comme une branche de la race nègre, distinguée par sa brachycéphalie, tandis que les noirs africains sont éminemment dolichocéphales.
On est ainsi amené à reconnaître dix grandes familles d’hommes, dix types, tant secondaires que primaires, qui, dans leur distribution actuelle, répondent sensiblement à des régions zoologico-botaniques assez nettement tracées.
Nous l’avons dit plus haut, l’influence des milieux et l’hérédité 257 rendant permanente une variété d’abord produite accidentellement, ont été, sans aucune contestation possible, les deux principaux facteurs de la formation des races humaines. C’est à eux seuls qu’il convient d’attribuer l’apparition des types fondamentaux autour desquels se groupent tous les autres, plus indécis, moins nettement définis et occupant une position intermédiaire.
[Illustration 280: Femme hottentote[1].]
[Note 1: D’après Prichard. Type de la sous-race hottentote.]
Mais dans la formation des types secondaires, qui tous participent dans une certaine mesure à la fois de plusieurs des types primordiaux, et surtout des innombrables variétés qui les subdivisent à l’infini et font passer de l’un à l’autre par une série de transitions graduelles et presque insensibles, il n’est guères douteux qu’une autre action se soit aussi exercée, celle du métissage, c’est-à-dire des unions entre deux races différentes mises en contact, qui a produit des types nouveaux portant l’empreinte de leur double origine. Ici encore, c’est par l’analogie avec les faits qui se produisent sous nos yeux que nous pouvons juger ceux qui ont marqué les temps primitifs de l’espèce humaine et de sa diffusion sur la surface de la terre.
La prodigieuse expansion de la race blanche européenne, comme commerçante, civilisatrice et conquérante, depuis le XVe siècle, a produit et produit encore de nos jours de très nombreux faits de métissage de cette race avec les races de couleur en Amérique, dans l’extrême Asie et en Océanie. On peut évaluer actuellement à 18
millions, c’est-à-dire à 1/62 de la population totale du globe, le nombre des métis modernes de ce genre.
Mais la plupart des croisements qui les produisent ne s’opérant que passagèrement, ils n’ont pu engendrer de véritables races, d’un caractère permanent. Le sang qui finit par prédominer davantage ramène peu à peu au type qu’il représente. C’est ainsi que dans 258 certaines parties de l’Amérique centrale et méridionale, l’infusion toujours de plus en plus grande du sang indien chez les créoles d’origine espagnole, tend à faire reparaître à l’état presque pur la vieille race, qui avait été d’abord repoussée dans les forêts et les savanes, et à rendre au Nouveau-Monde sa population indigène.
Mais là où le métissage se reproduit sans cesse avec les mêmes éléments, une race croisée tend à se constituer, qui prend même parfois la place de la race indigène. En Polynésie, la population primitive est graduellement remplacée par un croisement d’Européens et de Polynésiens. Aux Philippines, notamment à Luçon, les métis de Tagals, de Chinois et d’Espagnols voient leur chiffre incessamment grossir, et ils se substituent peu à peu aux insulaires primitifs.
Au Cap, le croisement des Hollandais et des Hottentots donna naissance à des métis appelés Basters, qui devinrent bientôt assez nombreux pour inspirer des craintes. On les bannit au delà de la Rivière Orange. Ils s’y sont constitués sous le nom de Griquas, et leur population s’accroît rapidement par elle-même. C’est certainement un phénomène tout semblable qui s’est produit en beaucoup de lieux dans le passé, et plusieurs des races qui tiennent déjà une place dans l’histoire ancienne n’ont pas d’autre origine. Il n’est que bien peu de peuples dans le monde que l’on puisse considérer comme appartenant à une race absolument pure.
«Le milieu et l’hérédité, dit M. de Quatrefages, ont façonné les premières races humaines, dont un certain nombre a pu conserver pendant un temps indéterminé cette première empreinte, grâce à l’isolement.
Peut-être est-ce pendant cette période, bien lointaine, que se sont caractérisés les trois grands types, nègre, jaune et blanc.
Les instincts migrateurs et conquérants de l’homme ont amené la rencontre de ces races primaires, et par conséquent les croisements entre elles.
Quand les races métisses ont pris naissance, le croisement même n’a fonctionné que sous la domination du milieu et de l’hérédité.
Les grands mouvements de populations n’ont lieu qu’à intervalles éloignés et comme par crises. Dans l’intervalle d’une crise à l’autre, les races formées par croisement ont eu le temps de s’asseoir et de s’uniformiser.
La consolidation des races métisses, l’uniformisation relative des caractères à la suite du croisement, ont été forcément très lentes 259 par suite du défaut absolu de sélection. Par conséquent, toute race métisse uniformisée est en même temps très ancienne.
Les instincts de l’homme ont amené le mélange des races métisses, comme ils avaient produit celui des races primaires.
Toute race métisse, uniformisée et assise, a pu jouer, dans de nouveaux croisements, le rôle d’une race primaire.
L’humanité actuelle s’est ainsi formée, sans doute pour la plus grande partie, par le croisement successif d’un nombre encore indéterminé de races.
Les races les plus anciennes que nous connaissions, les races quaternaires, n’en sont pas moins représentées encore de nos jours, soit par des populations généralement peu nombreuses, soit par des individus isolés, chez lesquels l’atavisme reproduit les traits de ces ancêtres reculés.» C’est un fait que nous avons exposé déjà dans le livre précédent.
§ 4.—L’HOMME PRIMITIF.
Il serait du plus haut intérêt, parmi les grands types primordiaux de l’humanité, que nous trouvons déjà complétement constitués et aussi distincts qu’aujourd’hui dès les temps les plus anciens où remontent l’histoire positive et les monuments de la civilisation, d’arriver à déterminer quel est le plus antique et s’il en est un qui représente encore avec un certain degré d’exactitude l’homme primitif. Malheureusement c’est là une question à laquelle la science est impuissante à donner une réponse formelle. Elle n’a pas d’éléments certains pour déterminer quel était le type primitif de notre espèce.
Ce qui paraît bien probable, et même presque certain, c’est que ce type a dû, dans le cours des âges, s’effacer et disparaître, et qu’il n’était précisément celui d’aucune des races actuelles. Les conditions de milieu dans lesquelles l’homme est apparu sur la terre ont profondément changé, puisque c’étaient celles d’une autre époque géologique. Comment admettre que de tels changements aient permis la conservation du type exact des premiers humains? Quand tout se transformait autour de lui, l’homme ne pouvait rester immuable. Et d’ailleurs, comme nous venons de le faire voir, le métissage a eu aussi sa part dans cette modification.
Cependant, d’autre part, nous avons constaté que la tête osseuse de 260 la plus ancienne race quaternaire se retrouve non-seulement en Australie dans quelques tribus, mais en Europe et chez des hommes qui ont joué un rôle considérable parmi leurs compatriotes. Les autres races de la même époque, à en juger de même par la tête osseuse, ont parmi nous de nombreux représentants. Elles ont pourtant traversé une révolution géologique qui nous sépare de notre souche originelle. Il n’y a donc rien d’impossible à ce que celle-ci ait transmis à un certain nombre d’hommes, peut-être dispersés dans le temps et dans l’espace, au moins une partie de ses caractères.
Malheureusement on ne sait où chercher ces reproductions, plus ou moins ressemblantes, du type primitif; et, faute de renseignements, il serait impossible de les reconnaître pour telles si on venait à les rencontrer. Ici l’observation seule ne peut donc fournir aucune donnée. Mais, éclairée par la physiologie, elle permet quelques conjectures.
Il y a des anthropologistes qui ont voulu chercher l’homme primitif dans les tribus placées aux derniers rangs de l’espèce humaine, comme les Hottentots ou les Australiens. Mais pareille opinion n’est pas scientifiquement admissible, car ces tribus attestent par leurs caractères physiques un état de dégradation qui indique un état antérieur plus élevé, et qui est le résultat des conditions d’existence au milieu desquelles les a conduits le passé de leur race. Par contre, il est bien difficile, surtout quand on voit combien elle s’altère quand elle retombe dans une vie presque sauvage, de ne pas admettre dans la race blanche un perfectionnement du type, dû aux conditions exceptionnellement favorables de climat dans lesquelles elle a vécu, et surtout à la longue pratique de la civilisation.
On observe chez toutes les espèces animales qui présentent des variétés nombreuses, un genre de phénomènes que les naturalistes ont qualifié du nom à’atavisme. C’est l’apparition sporadique, dans toutes les variétés, d’individus qui reproduisent, au lieu du type de leurs auteurs directs, le type originaire de l’espèce, antérieur à la formation des variétés. Certains faits, qui se reproduisent de temps à autre dans les différentes races de l’humanité, paraissent devoir être regardés comme des faits d’atavisme. Les anthropologistes les plus habiles, tels que M. de Quatrefages et M. le docteur Pruner-Bey, les considèrent comme pouvant jeter quelque lumière sur ce qu’étaient les ancêtres primitifs de notre espèce. Deux points surtout paraissent en 261 ressortir: c’est que le visage des premiers hommes devait présenter un certain prognathisme et que leur teint n’était pas noir.
Le trait anatomique du prognathisme, surtout de la saillie de la mâchoire supérieure, existe chez toutes les familles de la race noire; il n’est pas moins accusé chez une partie de la race jaune.
On y remarque une tendance sensible dans le type de la plupart des variétés groupées dans la sous-race boréale. Considérablement atténué chez les blancs, il y reparaît pourtant assez fréquemment chez des individus isolés, parfois à peu près aussi marqué que dans les deux autres groupes. Il existait chez toutes les races d’hommes de l’âge quaternaire qui nous sont jusqu’à présent connues. Tout semble donc indiquer que ce caractère devait être assez fortement prononcé chez nos premiers ancêtres.
«Les phénomènes d’atavisme portant sur la coloration, dit M. de Quatrefages, sont fréquents chez les animaux. On les constate également dans l’espèce humaine. Cette considération me fait attacher une importance réelle à l’opinion d’Eusèbe de Salles, qui attribue une chevelure rousse aux premiers hommes. On a signalé, en effet, dans toutes les races humaines, des individus dont les cheveux se rapprochent plus ou moins de cette teinte.
L’es expériences de Darwin sur les effets du croisement entre races très différentes de pigeons conduisent à la même conclusion. Il a vu, à la suite de ces croisements, reparaître dans les métis des particularités de coloration propres à l’espèce souche et qui avaient disparu dans les deux races parentes. Or, dans nos colonies, le tierceron, fils de mulâtre et de blanc, a souvent les cheveux rouges. En Europe même, selon la remarque de M. Hamy, il naît souvent des enfants à cheveux rouges, lorsque le père et la mère sont franchement, l’un brun et l’autre blond. Dans tous les cas de cette nature, on dirait que le caractère primitif se dégage par la neutralisation réciproque des caractères ethniques opposés accidentellement acquis.»
Il est permis d’être plus affirmatif sur ce point que les auteurs de notre espèce n’étaient pas noirs. Le ton plus foncé de la peau, le développement exagéré de la matière noire ou pigmentum, qui se forme sous le derme, est très positivement un effet des climats brûlants et de l’ardeur du soleil, qui ne se produit que dans la région intertropicale, où certainement le berceau primitif de l’humanité ne s’est pas trouvé. De plus, on voit assez fréquemment 262 apparaître, par un effet d’atavisme, des individus blancs ou jaunes dans les populations nègres; on ne voit jamais naître de nègres au sein des populations blanches ou jaunes.
M. de Quatrefages est même d’avis qu’on pourrait aller encore plus loin, que d’après d’autres faits de même classe on serait dans une certaine mesure en droit de conjecturer que le type originaire de l’humanité devait plutôt se rapprocher de celui de la race jaune, dont les langues sont aussi celles qui se sont conservées à l’état le plus primitif. Mais nous n’osons pas le suivre sur ce terrain encore bien peu assuré, et nous préférons nous borner aux données suivantes, qui paraissent contenir tout ce que la science peut dire actuellement sur cet obscur sujet avec une certaine assurance.
Suivant toutes les apparences, l’homme du type originaire devait présenter un prognathisme accusé, et n’avait ni le teint noir ni les cheveux laineux. Il est encore assez probable, quoiqu’à un degré qui approche moins de la certitude, que son teint, s’il n’était pas noir, n’était pas non plus absolument blanc, et qu’il accompagnait une chevelure tirant sur le roux.
«L’homme, dit encore l’illustre anthropologiste auquel nous avons fait tant d’emprunts dans ce chapitre, l’homme a d’abord sans doute peuplé son centre d’apparition et les contrées immédiatement voisines. Puis il a commencé l’immense et multiple voyage qui date des temps tertiaires et dure encore aujourd’hui. Il a traversé deux époques géologiques; il en est à sa troisième. Il a vu le mammouth et le rhinocéros prospérant en Sibérie, au milieu d’une riche faune; tout au moins, il les a vus chassés par le froid jusque dans le midi de l’Europe; il a assisté à leur extinction. Plus tard, lui-même a repris possession des barenlands; il a poussé ses colonies jusque dans le voisinage du pôle, peut-être jusqu’au pôle lui-même, en même temps qu’il envahissait les sables et les forêts des tropiques, atteignait l’extrémité des deux grands continents et peuplait tous les archipels.
Depuis bien des milliers d’années, l’homme a donc subi l’action de tous les milieux extérieurs que nous connaissons, celle de milieux dont nous pouvons tout au plus nous faire une idée. Les divers genres de vie auxquels il s’est livré, les différents degrés de civilisation auxquels il s’est arrêté ou élevé, ont encore diversifié pour lui les conditions d’existence. Était-il possible qu’il conservât partout et toujours ses caractères primitifs?