Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 425
[Illustration 449: Peinture figurative mexicaine, accompagnée de légendes explicatives en hiéroglyphes.]
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Dans une langue monosyllabique comme celle des Chinois, l’emploi du rébus devait nécessairement amener du premier coup à la découverte de l’écriture syllabique. Chaque signe idéographique, dans son emploi figuratif ou tropique, répondait à un mot monosyllabique de la langue parlée, qui en devenait la prononciation constante; par conséquent, en le prenant dans une acception purement phonétique pour cette prononciation complète, il représentait une syllabe isolée. L’état de rébus et l’état d’expression syllabique dans l’écriture se sont donc trouvés identiques à la Chine, et c’est à cet état de développement du phonétisme que le système graphique du Céleste Empire s’est immobilisé, sans faire un pas de plus en avant, depuis trente siècles qu’il a franchi de cette manière le premier degré de la peinture des sons.
Mais, en chinois, ce n’est que dans les noms propres que nous rencontrons les anciens idéogrammes simples ou complexes employés isolément avec une valeur exclusivement phonétique, pour leur prononciation dans la langue parlée, abstraction faite de leur valeur originaire comme signes d’idées. Et, en effet, par suite de l’essence même de la langue, le texte chinois le plus court et le plus simple, écrit exclusivement avec des signes phonétiques, soit syllabiques, soit alphabétiques, sans aucune part d’idéographisme, deviendrait une énigme absolument inintelligible.
Nous avons expliqué déjà, dans le chapitre précédent, comment dans tout idiome monosyllabique, et particulièrement en chinois, il se trouve toujours une très grande quantité de mots exactement homophones. Et nous avons indiqué par quel procédé, dans la langue parlée, on arrive à parer à l’effrayante confusion résultant de ce fait. Dans l’écriture on eut recours à une combinaison presque constante de l’idéographisme et du phonétisme, qui est propre au chinois. Elle constitue ce qu’on appelle le système des «clés,»
système analogue dans son principe à celui des «déterminatifs[154]»
427 dans les hiéroglyphes égyptiens, mais dont les Chinois ont seuls fait une application aussi étendue et aussi générale, en même temps qu’ils le mettaient en oeuvre par des procédés à eux spéciaux.
[Note 154: On appelle «déterminatif,» dans l’écriture hiéroglyphique de l’Égypte, un signe idéographique complémentaire qui se met quelquefois après un mot écrit phonétiquement, pour en préciser le sens. Tantôt ces déterminatifs ont une acception générique, en sorte qu’ils sont susceptibles d’être employés après une foule de mots n’ayant entre eux qu’un rapport de signification assez éloigné: tantôt ils conviennent à une catégorie spéciale de mots que lie une idée commune; parfois ils sont l’image même de la chose dont le nom est énoncé phonétiquement.]
Le point de départ de ce système est la faculté, propre à l’écriture chinoise, de former indéfiniment des groupes complexes avec plusieurs caractères originairement distincts. Un certain nombre d’idéogrammes simples—214 en tout—ont donc été choisis parmi ceux que comprenait le fond premier de l’écriture avant l’introduction du phonétisme, comme représentant des idées générales et pouvant servir de rubriques aux différentes classes entre lesquelles se répartiraient les mots de la langue. Et il faut noter en passant que les Chinois admettent comme idées génériques des notions qui pour nous ont bien peu ce caractère, car on trouve parmi les clés celles des «grenouilles,» des «rats,» des «nez,» des «tortues,» etc. Les idéogrammes ainsi choisis sont ce qu’on appelle les «clés.» Ils se combinent avec des signes originairement simples ou complexes, pris uniquement pour leur prononciation phonétique, abstraction faite de tout vestige de leur valeur idéographique, de manière à représenter toutes les syllabes de la langue. Ainsi sont formés des groupes nouveaux, à moitié phonétiques et à moitié idéographiques, dont le premier élément représente le son de la syllabe qui constitue le mot, et le second, la clé, indique dans quelle catégorie d’idées doit être cherché le sens de ce mot. Les trois quarts des signes de l’écriture chinoise doivent leur origine à ce mode de formation[155].
[Note 155: Le système des clés a été ensuite appliqué par les grammairiens chinois à tous les signes de l’écriture, comme un moyen facile de classement. Certains caractères, simples à l’origine et dérivés d’une ancienne image unique, ont été décomposés artificiellement en deux parties, l’une considérée comme le phonétique et l’autre comme la clé, afin de les faire rentrer bon gré mal gré dans les classes établies d’après cette méthode. On a aussi appliqué le même système d’analyse à bien des caractères qui étaient à l’origine des idéogrammes complexes, aux deux parties de même nature, essentiellement symboliques. Mais le principe de composition au moyen du phonétique et de la clé n’en demeure pas moins vrai dans la grande majorité des cas.]
Un exemple en fera mieux comprendre le mécanisme.
La syllabe pâ est susceptible, en chinois, de huit acceptions absolument différentes, ou, pour parler plus exactement, il y a dans le vocabulaire des habitants de l’Empire du Milieu huit mots homophones, bien que sans rapport d’origine entre eux, dont la prononciation se ramène à cette syllabe. Si donc le chinois s’écrivait au moyen d’un système exclusivement phonétique, en 428 voyant pâ dans une phrase, l’esprit hésiterait entre huit significations différentes, sans indication déterminante qui pût décider à choisir l’une plutôt que l’autre. Mais avec le système des clés, avec la combinaison de l’élément idéographique et de l’élément phonétique, cette incertitude, cause permanente des plus fâcheuses erreurs, disparaît tout à fait. Il y a un signe adopté dans l’usage ordinaire pour représenter phonétiquement la syllabe pâ; mais ce signe, dont la valeur idéographique primitive s’est complètement oblitérée, n’est employé isolément, comme phonétique simple, que dans les noms propres d’hommes ou de lieux. Si l’on y ajoute la clé des plantes, il devient, toujours en gardant la même prononciation, le nom du «bananier;» qu’on remplace cette clé par celle des roseaux, en conservant le signe radical et phonétique, on obtient la désignation d’une sorte de «roseau épineux.» Avec la clé du fer, le mot pâ est caractérisé comme le nom du «char de guerre;» avec la clé des vers, comme celui d’une espèce de coquillage; avec la clé du mouton, comme celui d’une préparation particulière de viande séchée. La clé des dents lui donne le sens de «dents de travers» celle des maladies lui fait signifier «cicatrices;» enfin celle de la bouche un «cri.»
[Illustration 452: Spécimens des anciens signes figuratifs qui ont servi de point de départ à l’écriture chinoise.]
On voit, par cet exemple, combien la combinaison des éléments phonétiques et idéographiques, qui constitue le système des clés, est ingénieusement calquée sur les besoins et le génie propre de la langue chinoise, et quelle clarté elle répand dans l’expression 429 graphique de cette langue, impossible à peindre d’une manière intelligible avec un système de phonétisme exclusif. Sans doute la faculté presque indéfinie de créer de nouveaux signes complexes, par moitié phonétiques et par moitié idéographiques, paraît dans le premier abord effrayante à un étranger, car, avec les idéogrammes simples et complexes, elle donne naissance à plus de 80,000 groupes différents. Mais il est toujours facile d’analyser ces groupes, dont les éléments se réduisent à 450 phonétiques et 214
déterminatifs idéographiques ou clés, et la méthode qui les produit était la seule par laquelle pût être évité l’inconvénient, bien autrement grave, qui serait résulté de la multiplicité des mots homophones.
[Illustration 453: Spécimen du type d’écriture chinoise appelée thsào[1].]
[Note 1: Cette écriture cursive, dont il existe plusieurs variétés paléographiques, passe pour avoir été inventée sous le règne de l’empereur Youen-ti, de la dynastie des Hàn (48-33 av.
J.-C.).]
Mais l’identité de l’état de rébus et de l’état de syllabisme, qui confond en un seul deux des degrés ordinaires du développement de l’élément phonétique dans les écritures originairement idéographiques et hiéroglyphiques, n’était possible qu’avec une langue à la constitution monosyllabique, comme le chinois. Chez les Égyptiens et chez les Schoumers et Akkads du bas Euphrate, inventeurs de l’écriture cunéiforme, l’idiome parlé, que l’écriture devait peindre, était polysyllabique. Le système du rébus ne donnait donc pas du premier coup les moyens de décomposer les mots en leurs syllabes constitutives, et de représenter chacune de ces 430 syllabes séparément par un signe fixe et invariable. Il fallait un pas de plus pour s’élever du rébus au syllabisme. Ce pas fut fait également dans les deux systèmes des hiéroglyphes égyptiens et de l’écriture cunéiforme; mais les habitants de la vallée du Nil surent pousser encore plus avant et atteindre jusqu’à l’analyse de la syllabe, décomposée en consonne et voyelle, tandis que ceux du bassin de l’Euphrate et du Tigre s’arrêtèrent au syllabisme, et laissèrent leur écriture s’immobiliser dans cette méthode imparfaite de l’expression des sons. Chez les uns comme chez les autres, ce fut le système du rébus, première étape du phonétisme, qui servit de base à l’établissement des valeurs syllabiques.
Tout idéogramme pouvait être employé en rébus pour représenter la prononciation complète, aussi bien polysyllabique que monosyllabique, correspondant dans la langue parlée à son sens figuratif et tropique. Voulant parvenir à la représentation distincte des syllabes de la langue au moyen de signes fixes, et par conséquent toujours reconnaissables, ce qui était surtout nécessaire pour l’expression des particules grammaticales dont l’agglutination constituait le mécanisme de la conjugaison et de la déclinaison, les Schoumers et Akkads de la Chaldée et de la Babylonie choisirent un certain nombre de caractères, primitivement idéographiques, mais devenant susceptibles d’un emploi exclusivement phonétique, par une convention qui dut s’établir graduellement plutôt qu’être le résultat du travail systématique d’un ou de plusieurs savants. Autant que possible le choix porta sur des signes dont la prononciation comme idéogrammes formait un monosyllabe. Ainsi «père» se disait, dans la langue suméro-accadienne, ad, et l’idéogramme de «père» devint le phonétique ordinaire de la syllabe ad; «s’asseoir, résider» se disait ku, et le signe qui représentait idéographiquement ce radical verbal fut le phonétique de la syllabe ku; de même l’hiéroglyphe de l’ «eau» devint le signe du son a et celui de la «terre» le signe du son ki, parce que le mot pour «eau» était a
et pour «terre» ki. Mais dans d’autres cas, surtout pour former les phonétiques des syllabes fermées ou se terminant par une consonne, on prit des caractères dont la lecture comme idéogrammes était un dissyllabe, et on ramena cette lecture à un monosyllabe par la suppression de la voyelle finale. Une des lectures de l’idéogramme de «dieu» était ana, et on fit de ce signe l’expression phonétique de la syllabe an; le caractère qui représentait la notion de «monceau» devint le syllabique isch, celui qui peignait la notion de «vent» le syllabique im, valeurs 431 tirées des lectures ischi, «monceau» et imi, «vent.» C’était là le premier rudiment de la méthode que les anciens ont appelée «acrologique,» pour la formation de valeurs exclusivement phonétiques. Elle consiste à faire d’un signe hiéroglyphique d’idée un signe de son, en lui faisant représenter la première syllabe ou la première lettre du mot qui constituait sa prononciation la plus habituelle comme idéogramme.
Ce sont surtout les Égyptiens qui ont fait un grand emploi de cette méthode acrologique. Elle a été la source des valeurs qu’ils ont assignées aux signes alphabétiques de leur écriture; et déjà auparavant, dans un stage moins avancé du développement de cette écriture, c’est de la même façon qu’ils avaient dû déterminer l’emploi, dans la peinture des sons, des signes syllabiques que l’on continue à rencontrer en grand nombre dans les textes hiéroglyphiques, même après l’invention de l’alphabétisme. Car nous ne possédons aucun monument qui nous présente l’écriture figurative des Égyptiens à son état antérieur à cette invention.
§ 6.—LE SYLLABISME ET L’ALPHABETISME
On a pu voir, par tout ce qui précède, combien fut lente à naître la conception de la consonne abstraite du son vocal qui lui sert de motion, qui donne, pour ainsi dire, la vie extérieure à l’articulation, muette par elle-même. Cette conception, qui nous semble aujourd’hui toute simple, car nous y sommes habitués dès notre enfance, ne pouvait devoir sa naissance première qu’à un développement déjà très avancé de l’analyse philosophique du langage. Aussi parmi les différents systèmes d’écriture, à l’origine hiéroglyphiques et idéographiques, que nous avons énumérés plus haut et qui se développèrent d’une manière indépendante, mais en suivant des étapes parallèles, un seul parvint jusqu’à la décomposition de la syllabe, à la distinction de l’articulation et de la voix, et à l’affectation d’un signe spécial à l’expression, indépendante de toute voyelle, de l’articulation ou consonne qui demeure muette tant qu’un son vocal ne vient pas y servir de motion. Ce système est celui des hiéroglyphes égyptiens[156]. Les autres s’arrêtèrent en route sans atteindre au 432 même raffinement d’analyse et au même progrès, et s’immobilisèrent ou, pour mieux dire, se cristallisèrent à l’un ou à l’autre des premiers états, de constitution et de développement du phonétisme.
[Note 156: Je laisse de Côté l’écriture calculiforme des Mayas du Yucatan, trop imparfaitement connue, mais qui, comme je l’ai déjà dit plus haut, parait être arrivée d’une manière indépendante à la conception de l’alphabétisme.]
[Illustration 456: Cunéiforme babylonien archaïque[1].]
[Note 1: Le spécimen que nous donnons de ce type de l’écriture cunéiforme de Babylone et de l’Assyrie, reproduit les premières lignes de l’inscription de Nabou-koudourri-ouçour dite «de la Compagnie des Indes,» aujourd’hui conservée au Musée Britannique.
Par affectation d’archaïsme, cette inscription est tracée en caractères de la forme la plus antique. En regard nous plaçons la transcription du même texte dans le caractère babylonien plus récent, celui qui était d’usage habituel au VIIe et au VIe siècle av. J.-C.
Les lignes ainsi reproduites sous deux formes se traduisent: «Nabou-koudourri-ouçour,—roi de Babylone,—chef auguste,—favorisé du dieu Maroudouk,—vicaire suprême (des dieux),—chéri du dieu Nabou,—exalté, possesseur des mystères,—qui aux voies de leurs divinités—se conforme,—adorateur de leurs seigneuries.»]
Cependant les inconvénients d’une notation purement syllabique des sons étaient si grands que l’on a peine à comprendre comment des peuples, aussi avancés dans la voie de la civilisation et des connaissances que l’étaient les Babyloniens et les Assyriens, ont pu s’en contenter, et n’ont pas cherché à perfectionner davantage un instrument de transmission et de fixation de la pensée demeuré tellement grossier encore et si souvent rebelle.
Le moindre inconvénient du syllabisme était le nombre de caractères 433 qu’il demandait pour exprimer toutes les combinaisons que la langue admettait par l’union des articulations et des sons vocaux, soit dans les syllabes composées d’une consonne initiale et d’une voyelle, ou d’une diphtongue venant après pour permettre de l’articuler, soit dans celles où la voyelle ou la diphtongue est initiale et la consonne finale. L’esprit et la mémoire de celui qui apprenait à écrire devait donc, là où la peinture des sons s’était arrêtée à l’état du syllabisme, se charger—en dehors de la notion des idéogrammes les plus usuels, car les écritures primitives qui nous occupent, en admettant l’élément phonétique, n’avaient point pour cela répudié l’idéographisme—se charger de la connaissance de plusieurs centaines de signes purement phonétiques, représentant chacun une syllabe différente dans l’usage le plus ordinaire. De là une gêne très grande, un obstacle à la diffusion générale de l’art d’écrire, qui restait forcément un arcane restreint aux mains d’un petit nombre d’initiés, car, tant que l’écriture est tellement compliquée qu’elle constitue à elle seule une vaste science, elle ne saurait pénétrer dans la masse et devenir d’un usage vulgaire.
[Illustration 457: Cunéiforme babylonien récent.]
L’inconvénient de complication, de défaut de clarté, de surcharge trop grande pour la mémoire, était le même, quelle que fût la famille et la nature de la langue à l’expression graphique de 434 laquelle s’appliquait le système du syllabisme. Mais il n’était encore rien à côté des inconvénients nouveaux et tout particuliers auxquels donnait naissance l’application de ce système aux idiomes de certaines familles, dans lesquelles les voyelles ont un caractère vague, une prononciation peu précise, et où toutes les flexions se marquent par le changement des sons vocaux dans l’intérieur du mot, tandis que la charpente des consonnes reste invariable. Je veux parler des langues sémitiques et de leurs congénères les langues ‘hamitiques, à commencer par l’égyptien.
Les inscriptions assyriennes nous montrent un idiome sémitique tracé avec une écriture dont tout le phonétisme est syllabique.
Quelle bigarrure! Quelle bizarre et perpétuelle contradiction entre le génie de la langue et le génie du système graphique! Avec cette méthode on ne saurait parvenir à exprimer aucun radical de la langue assyrienne, puisque ces radicaux se composent précisément, comme dans toutes les langues sémitiques, de la charpente, généralement trilitère, des consonnes, qui demeurent immuables, tandis que les voyelles se modifient. Pour exprimer le verbe et le substantif d’un même radical, il faut employer des caractères absolument différents, puisque la vocalisation n’est plus la même et que, dès lors, son changement entraîne celui des signes syllabiques. Ainsi disparaît toute parenté extérieure, toute analogie apparente entre les mots sortis de la même racine. Celui qui aborde la lecture d’un texte cunéiforme assyrien, au lieu de discerner aussitôt du regard ces radicaux que tous les changements de voyelles et les additions de suffixes et de préfixes, n’empêchent pas de reconnaître intacts et invariables, et qui restent toujours eux-mêmes, n’a plus aucun des guides qui dirigent sa marche dans les autres idiomes sémitiques. Chaque voix, chaque mode, chaque temps, dans la conjugaison des verbes, amenant une modification des voyelles, nécessite aussi le changement des caractères syllabiques employés à peindre la prononciation, de telle manière qu’à chaque fois c’est un mot nouveau, sans aucune analogie dans l’aspect et dans les signes mis en oeuvre avec ceux qui expriment les autres voix, les autres modes, les autres temps du même verbe. Jamais système graphique n’a présenté une antinomie plus absolue avec l’essence et le génie de la langue qu’il était appelé à tracer, que le cunéiforme assyrien. Jamais les inconvénients inhérents au syllabisme n’ont été poussés jusqu’à un degré aussi extrême et ne se sont manifestés aux regards d’une 435 manière aussi frappante dans la confusion et la presque inextricable complication à laquelle ils donnaient naissance.
C’était un peuple dans la langue duquel les sons vocaux avaient un caractère essentiellement vague qui devait, comme l’a judicieusement remarqué M. Lepsius, abstraire le premier la consonne de la syllabe, et donner une notation distincte à l’articulation et à la voyelle. Le génie même d’un idiome ainsi organisé conduisait naturellement à ce progrès capital dans l’analyse du langage. La voyelle, variable de sa nature, tendait à devenir graduellement indifférente dans la lecture des signes originairement syllabiques; à force d’altérer les voyelles dans la prononciation des mêmes syllabes, écrites par tel ou tel signe simple, la consonne seule restait à la fin fixe, ce qui amenait le caractère adopté dans un usage purement phonétique à devenir alphabétique, de syllabique qu’il avait été d’abord; ainsi, un certain nombre de signes qui avaient commencé par représenter des syllabes distinctes, dont l’articulation initiale était la même, mais suivie de voyelles différentes ayant fini par ne plus peindre que cette articulation du début, devenaient des lettres proprement dites exactement homophones. Telle est la marche que le raisonnement permet de reconstituer pour le passage du syllabisme à l’alphabétisme, pour le progrès d’analyse qui permit de discerner et de noter séparément l’articulation ou consonne qui, dans chaque série de syllabes, reste la même, quelque soit le son vocal qui lui sert de motion. Et ici, les faits viennent confirmer pleinement ce qu’indiquaient le raisonnement et la logique. Il est incontestable que le premier peuple qui posséda des lettres proprement dites au lieu de signes syllabiques, fut les Égyptiens. Or, dans la langue égyptienne, les voyelles étaient essentiellement vagues.
Ce qui prouve, du reste, que ce fut cette nature des sons vocaux dans certains idiomes qui conduisit à la décomposition de la syllabe et à la substitution de lettres alphabétiques aux caractères syllabiques de l’âge précédent, est ce fait qu’en Égypte et chez les peuples sémitiques qui, les premiers après les Égyptiens, employèrent le système de l’alphabétisme, encore perfectionné, le premier résultat de la substitution des lettres proprement dites aux signes de syllabes fut la suppression de toute notation des voyelles intérieures des mots, celles de toutes qui étaient, de leur nature, les plus vagues et les plus variables, celles qui, en réalité, ne jouaient qu’un rôle complémentaire dans les syllabes dont la partie essentielle était l’articulation 436 initiale. On n’écrivit plus que la charpente stable et fixe des consonnes, sans tenir compte des changements de voyelles, comme si chaque signe de consonne avait été considéré comme ayant inhérent à lui un son vocal variable. On choisit bien quelques signes pour la représentation des voyelles, mais on ne s’en servit que dans l’expression des voyelles initiales ou finales, qui, en effet, ont une intensité et une fixité toute particulière, qui ne sont pas complémentaires mais constituent à elles seules une syllabe, qui, par conséquent, sont moins des voyelles proprement dites que des aspirations légères auxquelles un son vocal est inhérent. Ce fut seulement lorsque l’alphabet phénicien fut adopté par des peuples de race aryenne, tels que les Grecs, et appliqué à l’expression d’idiomes où les voyelles avaient un rôle radical, fixe et essentiel, que l’on choisit un certain nombre de ces signes des aspirations légères finales ou initiales pour en faire la représentation des sons vocaux de l’intérieur des mots.
[Illustration 460: Texte égyptien on écriture hiératique[1].]
[Note 1: J’emprunte cet exemple à une tablette appartenant à M.
Rogers, vice-consul d’Angleterre au Caire, tablette publiée récemment, avec traduction et commentaire, par M. G. Maspero, dans le Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l’archéologie égyptiennes et assyriennes, de la librairie Vieweg. À la page en regard je donne le même passage transcrit en hiéroglyphes du type linéaire, afin qu’on puisse faire la comparaison entre les deux formes de caractères.
Le texte est de nature religieuse. Il a la forme d’un décret du dieu Ammon-Râ, donnant leur pouvoir surnaturel à ces statuettes funéraires, à la figure de personnages dans leur momie, que l’on appelait ouschebti-ou, c’est-à-dire «répondants,» et que l’on déposait en grand nombre dans le tombeau, avec l’intention de fournir au défunt des auxiliaires pour les travaux qu’il avait à accomplir au sein de l’autre vie.
La partie reproduite en fac-similé est ainsi traduite par M.
Maspero.
«Dit Ammon-Rà, roi des dieux, ce très grand dieu qui le premier fut:
J’enjoins aux amulettes-répondants qu’on a fabriquées pour Nes-Khonsou, dont la mère est Tont-hon-Tahouti, d’avoir à faire pour Nes-Khonsou, cette fille de Tont-hon-Tahouti, toutes les lamentations et prosternations en toute nature de lamentation que les amulettes-répondants savent faire, quand ils se lamentent et se prosternent pour l’individu qui est mort, d’avoir à le porter au tombeau pour qu’il s’y rajeunisse, et de ne commettre aucun délit.»
«Quand Ammon eut dit:
Je ferai qu’ils fassent cela à Nes-Khonsou, cette fille de Tont-hon-Tahouti,» «dit (Ammon-Râ, roi des dieux, ce très grand dieu qui le premier fut.)»]