Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 311
[Illustration 335: J. Hansen Système de l’ethnographie des livres sacrés iraniens.]
Il est très souvent fait mention de ces peuples dans le Pentateuque et dans le livre de Yehoschou’a (Josué), mais sans que jamais on les y relie à la généalogie d’un des fils de Noa’h; au contraire, ils y apparaissent toujours comme isolés de la souche de Schem et de celle de ‘Ham. Il en est de même du grand peuple de ‘Amaleq, que le livre des Nombres[147] appelle «l’origine des nations,»
c’est-à-dire le peuple le plus anciennement constitué, auquel les Hébreux se heurtèrent mainte fois dans le désert entre l’Égypte et la Palestine, jusqu’au moment de son anéantissement par Schaoul (Saül); qui tient enfin, sous le nom de ‘Amliq, une place si considérable dans les traditions les plus antiques des Arabes, lesquelles lui prêtent une très grande extension dans leur péninsule. L’omission de son nom dans les généalogies du chapitre X
de la Genèse est encore plus extraordinaire. Elle ne peut manquer d’être significative, et cela d’autant plus que dans les noms, également fort nombreux, donnés pour l’Arabie méridionale par le tableau ethnographique et répartis entre les familles de Kousch et de Yaqtan, il n’en est pas un qui corresponde à celui du peuple prodigieusement antique, gigantesque et impie de ‘Ad, frappé 312 par un châtiment terrible de la colère céleste, dont les vieilles traditions arabes racontent tant de légendes, en le représentant comme la nation des aborigènes du Yémen et en même temps comme un fils de ‘Amliq. Nous avons encore là tout un vaste groupe de peuples, qui précéda ceux de ‘Ham et de Schem dans la Palestine et l’Arabie, et auquel il est difficile de ne pas admettre que le rédacteur de la Genèse a refusé, avec une intention voulue et réfléchie, d’assigner un rang dans son tableau e l’humanité Noa’hide.
[Note 147: XXIV, 20.]
Le fait me paraît incontestable, et on peut le poser hardiment.
Mais autre chose est d’en pénétrer la cause et l’intention. À ce sujet on ne peut émettre que des conjectures, et encore en les environnant de grandes réserves.
Remarquons cependant qu’ici se pose de nouveau, presque nécessairement, un problème d’une gravité singulière, que nous avons déjà rencontré sur notre route, au cours du livre précédent, et sur lequel nous avons été amené à nous expliquer avec entière franchise et liberté, mais en même temps avec les ménagements qu’impose un sujet aussi délicat. C’est celui de savoir si, dans la pensée de l’auteur inspiré de la Genèse, le fait du Déluge avait eu toute l’extension que l’on a jusqu’ici conclu de certaine de ses expressions, prises au pied de la lettre; si le chrétien était obligé de le tenir pour réellement universel, soit au point de vue de la surface terrestre, soit au point de vue des contrées habitées par les hommes et de l’anéantissement complet de la primitive humanité adamique. Nous avons déjà dit que l’interprétation affirmative, tout en ayant pour elle le poids bien considérable de l’unanimité de la tradition, n’était pas obligatoire de foi, et que des autorités religieuses considérables reconnaissaient aujourd’hui que la thèse contraire pouvait être soutenue sans se mettre en dehors de l’orthodoxie. Nous avons ajouté que, dans notre conviction personnelle, le fait du Déluge, en s’attachant même aux données de la Bible, devait être restreint, qu’à le bien peser et à le scruter jusqu’au fond, l’ensemble du texte de la Genèse, si l’on n’y prend pas isolément le récit diluvien, mais si l’on y met en parallèle quelques expressions très significatives de la généalogie des Qaïnites, donne l’impression que pour son auteur une partie des descendants du fils maudit de Adam avait échappé au cataclysme, et était encore représentée par des populations existantes au temps où il écrivait.
Ce serait là, il faut bien le reconnaître, l’explication la plus 313 naturelle et la plus simple des lacunes volontaires du tableau ethnographique du chapitre X. L’écrivain sacré y aurait tenu certains groupes de peuples bien déterminés en dehors de la généalogie des fils de Noa’h, parce qu’il les aurait regardés comme n’en dérivant pas, mais bien se rattachant à la souche antérieure des Qaïnites. Parmi les nations connues des Hébreux et de leurs voisins, ce sont trois groupes ethniques aussi nettement définis et aussi distincts que ceux de Schem, ‘Ham et Yapheth, qui sont ainsi omis, et la division des fils de Lemech dans la lignée qaïnite, parallèle à celle des fils de Noa’h dans la lignée de Scheth, est précisément tripartite. Peut-on attribuer cette coïncidence au simple hasard? Je ne le crois pas, et d’autres indices, d’une incontestable valeur, viennent corroborer une telle hypothèse. J’ai déjà signalé plus haut (p. 203 et suiv.) le rapprochement si naturel que l’on est induit à faire entre Thoubalqaïn ou «Thoubal le forgeron» et les Touraniens métallurgistes, d’autant plus que c’est aux domaines de la race jaune que paraît bien appartenir la ville de ‘Hanoch, fondée par Qaïn lui-même. D’un autre côté, les deux fils de Lemech, que les expressions formelles du texte biblique désignent comme chefs de races pastorales, naissent d’une mère dont le nom, ‘Adah, n’est autre que la forme féminine de celui du peuple aborigène arabe de ‘Ad. Nous retrouvons encore une autre ‘Adah dans la Genèse[148] comme une des femmes indigènes que ‘Esav, le frère de Ya’aqob, épouse en s’établissant au milieu des ‘Horim; et le petit-fils de cette ‘Adah est appelé ‘Amaleq, autrement dit est le chef et la personnification d’une tribu qui participe du sang d’Edom et de ‘Amaleq, et se confond dans le peuple plus ancien de ce nom. Enfin, l’histoire de Moscheh (Moïse) nous offre une tribu, dont ‘Hobab, le beau-père du législateur des Israélites, était le phylarque, tribu dite formellement du sang de ‘Amaleq[149], bien qu’habitant au milieu de Midian; et son nom est Qaini ou Qeni, c’est-à-dire «le Qaïnite.»
[Note 148: XXXVI, 2 et 4.]
[Note 149: I Sam., XV, 6.]
Maintenant, pour ceux qu’effraierait la hardiesse de cette manière de voir et ce qu’elle a de contraire aux opinions jusqu’ici généralement reçues, ils n’auront qu’à constater que le texte de la Bible ne contient rien qui s’oppose à une autre hypothèse, celle-là d’accord avec la thèse de l’universalité du Déluge. C’est celle que 314 Noa’h aurait eu, postérieurement au cataclysme, d’autres enfants que Schem, ‘Ham et Yapheth, d’où seraient sorties les races qui ne figurent pas dans la généalogie de ces trois personnages. Il ne contredit pas non plus une troisième hypothèse, encore soutenable, que certaines familles issues des trois patriarches Noa’hides aient pu s’éloigner du centre commun avant la confusion des langues et la dispersion générale des peuples mentionnés au chapitre X de la Genèse, et aient pu donner naissance à de grandes races, lesquelles, se développant dans un isolement absolu, auraient pris une physionomie tout à fait à part et seraient demeurées en dehors de l’histoire du reste des hommes. En un mot, il y a bien des manières possibles de concilier, suivant les tendances personnelles des esprits, la foi à l’unité de l’espèce humaine, descendue d’un seul couple premier, le respect religieux du texte biblique, poussé même jusqu’à en prendre toutes les expressions dans le sens littéral le plus étroit, et la croyance à l’universalité la plus absolue du Déluge, avec ce fait scientifique et positif que le rédacteur de la Genèse n’a compris et voulu comprendre, dans son tableau généalogique de la postérité des fils de Noa’h, que les trois divisions fondamentales de la race blanche, la race supérieure et dominatrice, à laquelle on ne saurait refuser la primauté sur toutes les autres. C’est à ce fait seul, longtemps méconnu, que nous nous attachons ici; c’est celui que nous retenons pour l’histoire de l’antique Orient.