Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 144
Au reste, les troglodytes du Périgord, dans l’âge du renne, connaissaient la numération. Ils avaient inventé une méthode de notation de certaines idées, au moyen de tablettes d’os marquées d’entailles, convenues, qui permettaient des communications à distance, méthode tout à fait pareille à celle que les auteurs grecs nous montrent employée très tard par les Scythes au moyen de bâtonnets entaillés, et que les écrivains chinois disent être restée en usage chez les Tartares jusqu’au VIe siècle de notre ère.
Enfin, l’homme de l’époque quaternaire, surtout dans la seconde partie, dans l’âge du renne, avait certainement des croyances religieuses, puisqu’il avait des rites funéraires dont l’origine se lie d’une façon nécessaire à des idées sur l’autre vie. À Aurignac, à Cro-Magnon et à Menton, l’on a trouvé des lieux de sépulture régulière de cette époque, où de nombreux individus avaient été soigneusement déposés; et à la porte de ces grottes sépulcrales étaient les restes, impossibles à méconnaître, de sacrifices et de banquets en l’honneur des morts. Dès les premiers jours de son apparition, l’homme a porté la tête haute et regardé le ciel: Os homini sublime dedit, coelumque tueri.
La race humaine, dont nous venons d’essayer de caractériser l’industrie, et qui vint s’établir dans nos pays à l’âge du renne, est très bien connue par les sépultures découvertes dans la France méridionale, particulièrement par celle de Cro-Magnon dans la vallée de la Vézère, en Périgord. C’est encore une race de haute taille et très fortement dolichocéphale, comme celle dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, mais d’un type très différent et bien supérieur. «Au lieu d’un front bas et fuyant placé au-dessus de ces crête sourcilières qui ont fait penser au 145 singe, dit M. de Quatrefages, au lieu d’une voûte surbaissée comme dans le crâne de Neanderthal et ses congénères, on trouve ici un front large, s’élevant au-dessus de sinus frontaux assez peu accusés et une voûte présentant les plus belles proportions… Le crâne est encore remarquable par sa capacité. Elle est très supérieure à celle de la moyenne chez les Parisiens modernes; elle l’est également à celle des autres races européennes modernes.
Ainsi chez ce sauvage des derniers temps quaternaires, qui a encore lutté contre le mammouth avec ses armes de pierre, nous trouvons réunis tous les caractères craniologiques généralement regardés comme les signes d’un développement intellectuel.»
[Illustration 170a: Tête de vieillard découverte à Cro-Magnon (Dordogne)[1].]
[Note 1: D’après la Conférence de M. Broca sur les troglodytes de la Vézère.]
«En somme, continue un peu plus loin l’éminent académicien, chez les hommes de Cro-Magnon, un front bien ouvert, un grand nez étroit et recourbé, devait compenser ce que la figure pouvait emprunter d’étrange à des yeux probablement petits, à des masséters très forts, à des contours un peu en losange. À ces traits, dont le type n’a rien de désagréable et permet une véritable beauté, cette magnifique race joignait une haute stature, des muscles puissants, une constitution athlétique. Elle semble avoir été faite à tous égards pour lutter contre les difficultés et les périls de la vie sauvage…
[Illustration 170b: Tête de femme découverte à Cro-Magnon[2].]
[Note 2: D’après la même source. L’os frontal porte la marque d’un coup de hache qui l’a percé.]
«La race de Cro-Magnon était donc belle et intelligente. Dans l’ensemble de son développement, elle me semble présenter de grandes analogies avec la race Algonquine, telle que la font 146 connaître les premiers voyageurs et surtout les missionnaires ayant vécu longtemps parmi ces Peaux-Rouges. Elle en avait sans doute les qualités et les défauts. Des scènes violentes se passaient sur les bords de la Vézère; nous en avons pour preuve le coup de hache qui a enfoncé le crâne à la femme de Cro-Magnon. En revanche, les sépultures de Solutré, en nous livrant plusieurs têtes de femmes et d’hommes édentés, semblent attester que la vieillesse recevait des soins particuliers dans ces tribus, et était par conséquent honorée. Cette race a cru à une autre vie; et le contenu des tombes semble prouver que sur les bords de la Vézère et de la Saône on comptait sur les prairies bienheureuses, comme sur les rives du Mississipi.
«Comme l’Algonquin, l’homme du Périgord ne s’est pas élevé au-dessus du degré le plus inférieur de l’état social; il est resté chasseur, tout au moins jusque vers la fin des âges qui le virent apparaître dans nos montagnes. C’est donc à tort que l’on a prononcé à son sujet le mot de civilisation. Pourtant il était doué d’une intelligence élastique, perfectible. Nous le voyons progresser et se transformer tout seul, fait dont on ne trouve aucune trace chez son similaire américain. Par là, il lui est vraiment supérieur. Enfin ses instincts artistiques, les oeuvres remarquables qu’il a laissées, lui assignent une place à part parmi les races sauvages de tous les temps.»
Dans l’âge immédiatement postérieur, celui de la pierre polie, nous voyons la race de ces troglodytes du Périgord se maintenir à l’état de tribus isolées, vivant au milieu des populations nouvelles qui sont venues se répandre sur le même sol, ayant adopté les moeurs importées par ces nouveaux venus, mais demeurant à côté d’eux sur certains points dans un état de grande pureté ethnique, tandis que sur d’autres points elle tend à se fondre graduellement avec eux.
Nous suivons après, au travers de la série complète des temps historiques et jusqu’à nos jours, la persistance et la réapparition fréquente du type de cette race à l’état d’individus isolés dans toutes les parties de l’Europe occidentale. Elle est un des éléments constitutifs originaires de la population de ces contrées, et elle y tient plus de place que la race antérieure, celle de Canstadt et de Neanderthal.
«J’ai moi-même en France, à plusieurs reprises, dit M. de Quatrefages, constaté chez des femmes, des traits qui ne pouvaient s’accorder qu’avec l’ossature crânienne et faciale de la race dont 147 nous parlons. Chez l’une d’elles, la dysharmonie de la face et du crâne était au moins aussi marquée que chez le grand vieillard de Cro-Magnon: l’oeil enfoncé sous la voûte orbitaire avait le regard dur; le nez était plutôt droit que courbé, les lèvres un peu fortes, les masséters très développés, le teint très brun, les cheveux très noirs et plantés bas sur le front. Une taille épaisse à la ceinture; des seins peu développés, des pieds et des mains relativement petits, complétaient cet ensemble. Les études de M.
Hamy ont étendu et agrandi le champ des recherches. Il a retrouvé le même type dans la collection de crânes basques de Zaraus, recueillie par MM. Broca et Velasco; il l’a suivi jusqu’en Afrique, dans les tombes mégalithiques explorées par le général Faidherbe, et chez les tribus Kabyles des Beni-Masser et du Djurjura. Mais c’est principalement aux Canaries, dans la collection du Barranco-Hundo de Ténériffe, qu’il a rencontré des têtes dont la parenté ethnique avec les hommes de Cro-Magnon est vraiment indiscutable. D’autre part, différents termes de comparaison lui font regarder comme probable que les Dalécarliens se rattachent à la même souche…
«Pendant l’époque quaternaire, la race de Cro-Magnon avait en Europe son principal centre de population dans le sud-ouest de la France. Ses colonies s’étendaient jusqu’en Italie, dans le nord de notre pays, dans la vallée de la Meuse, où elles se juxtaposaient à une autre race. Mais peut-être elle-même n’était-elle qu’un rameau de population africaine, émigré chez nous avec les hyènes, le lion, l’hippopotame, etc. En ce cas il serait tout simple qu’elle se retrouvât de nos jours dans le nord-ouest de l’Afrique et dans les îles où elle était plus à l’abri du croisement. Une partie de ses tribus, lancée à la poursuite du renne, aura conservé, dans les Alpes scandinaves, la haute taille, les cheveux noirs et le teint brun qui distinguent les Dalécarliens des populations voisines; les autres, mêlées à toutes les races qui ont successivement envahi notre sol, ne manifesteraient plus leur ancienne existence que par des phénomènes d’atavisme, imprimant à quelques individus le cachet des antiques chasseurs du Périgord.»
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C’est, au contraire, sûrement du nord que venait la race toute différente qui, à la même époque, menait une vie toute semblable dans les cavernes de la Belgique. Nous la connaissons par les belles fouilles de Schmerling et de M. Dupont. Cette race, dont on constate plusieurs variétés établies en des lieux différents, était petite de taille, brachycéphâle, et présente tous les caractères 148 d’un étroite parenté avec les Lapons.
Les troglodytes belges de cette race, qui a fourni également la population primitive de la Scandinavie, étaient à beaucoup de points de vue en retard sur ceux du Périgord et du Mâconnais, issus d’un autre sang. «Les monuments de leur industrie, dit encore M. de Quatrefages, sont bien inférieurs à ce que nous avons vu chez ces derniers, et ils ne montrent aucun indice des aptitudes artistiques si remarquables chez l’homme de la Vézère. Ils le dépassent pourtant sur un point essentiel: ils avaient inventé ou reçu d’ailleurs l’art de fabriquer une poterie grossière. M. Dupont en a trouvé des débris dans toutes les stations qu’il a explorées, et a retiré du Trou du frontal (sur la Lesse) des fragments en nombre suffisant pour reconstituer le vase dont ils avaient fait partie…..
«Contrairement à ce que nous avons vu chez les hommes de Cro-Maguon, ceux-ci paraissent avoir été éminemment pacifiques. M.
Dupont n’a rencontré ni dans leurs grottes ni dans leurs sépultures aucune arme de combat, et il leur applique ce que Ross rapporte des Esquimaux de la Baie de Baffin, qui ne pouvaient comprendre ce qu’on entendait par la guerre….
Les troglodytes de Belgique se peignaient la figure et peut-être le corps comme ceux du Périgord. Les objets de parure étaient à peu près les mêmes que chez ces derniers. Toutefois on ne voit figurer parmi eux aucun objet emprunté à la faune marine. Ce fait a quelque chose de singulier, car l’homme de la Lesse allait parfois chercher ses «bijoux,» aussi bien que la matière première de ses outils et de ses armes de chasse, à des distances bien plus grandes que celle qui le séparait de la mer. En effet, les principaux ornements des hommes de la Lesse étaient des coquilles fossiles. Quelques-unes étaient empruntées aux terrains dévoniens du voisinage; mais la plupart venaient de fort loin, et en particulier de la Champagne et de Grignon près de Versailles[97]. Les silex, dont nos troglodytes faisaient une si grande consommation, étaient tirés, non du Hainaut ou de la province de Liège, mais presque tous de la Champagne. Il en est même qui ne peuvent avoir été ramassés qu’en Touraine, sur les bords de la Loire. En jugeant d’après les provenances de ces divers objets, on pourrait dire que le monde connu des troglodytes 149 de la Lesse s’élevait à peine de 30 à 40 kilomètres au nord de leur résidence, tandis qu’il s’étendait à 400 ou 500 kilomètres vers le sud.
[Note 97: Une tribu de cette race était établie sur les bords de la Seine, vers le site de Paris, et a laissé de nombreux vestiges de son séjour dans les sables de Grenelle.]
«Il y a dans ce fait quelque chose de fort étrange, mais dont M.
Dupont nous paraît avoir donné une explication au moins fort plausible. Selon lui deux populations, deux races peut-être, auraient été juxtaposées dans les contrées dont il s’agit, pendant l’époque quaternaire. Entre elles aurait existé une de ces haines pour ainsi dire instinctives, pareille à celle qui règne entre les Peaux-Rouges et les Esquimaux. Cernés au nord et à l’ouest par leurs ennemis, qui occupaient le Hainaut, les indigènes de la Lesse ne pouvaient s’étendre qu’au sud; et c’est par les Ardennes qu’ils communiquaient avec les bassins de la Seine et de la Loire.»
[Illustration 174: Crâne d’homme provenant de la grotte du Trou du Frontal[1].]
[Note 1: Ce remarquable type de la race laponoïde des Troglodytes de la Belgique, est emprunté au Précis de paléontologie humaine
de M. le docteur Hamy.]
C’est seulement dans la dernière partie des temps quaternaires, vers le milieu de l’âge du renne, que la race petite, brachycéphale et tout à fait analogue aux Lapons, dont un établissement important a pu être ainsi étudié dans la vallée de la Lesse, parvint sur notre sol français, plus tard que la race dolichocéphale, et d’origine probablement africaine, à laquelle appartenaient les troglodytes du Périgord. Elle paraît alors avoir poussé des essaims dans les bassins de la Somme et de la Seine, et même plus loin vers le sud, jusque dans la vallée de l’Aude. A Solutré, dans le Mâconnais, nous la voyons se mêler à la population des chasseurs de chevaux sauvages, née déjà d’une fusion entre les deux races dolichocéphales dont la présence était plus ancienne. D’un autre côté, l’on constate son existence à la même époque dans la Hongrie, comme dans les pays scandinaves. Pendant la période suivante, dite néolithique, cette même race, pressée par les immigrants qui arrivent, apportant de nouvelles moeurs avec un sang nouveau, s’est 150 en partie précipitée vers le midi et y a porté quelques-unes de ses tribus au delà des Pyrénées, dans l’Espagne et le Portugal, jusqu’à Gibraltar.
Les recherches de MM. de Quatrefages et Hamy conduisent à voir en elle la souche de nombreuses populations de type laponoïde, échelonnées dans le temps et répandues à peu près dans l’Europe entière. En particulier ce type est représenté presque à l’état de pureté encore aujourd’hui dans les Alpes du Dauphiné. «Ainsi, dit l’éminent antropologiste auquel nous faisons dans ce chapitre de si nombreux emprunts, la race des troglodytes de la Belgique, la dernière venue de l’époque quaternaire, s’est rencontrée pendant les temps glaciaires avec les races dolichocéphales qui l’avaient précédée. Sur certains points elle s’est associée à elles; sur d’autres elle a conservé son autonomie; elle a eu le même sort.
Elle aussi a assisté à la transformation du sol et du climat, qui a porté le trouble dans les sociétés naissantes de la race de Cro-Magnon; elle aussi a vu les conditions d’existence se transformer progressivement, et les conséquences de ces changements ont été les mêmes pour elle.
«Un certain nombre de tribus ont marché vers le nord, à la suite du renne et des autres espèces animales qu’elles étaient habituées à regarder comme nécessaire à leur existence; elles ont émigré en latitude. D’autres, pour le même motif, ont émigré en altitude, accompagnant le bouquetin et le chamois dans nos chaînes de montagnes, dégagées par la fonte des glaciers. D’autres enfin sont restées en place. Les deux premiers groupes ont pu rester plus longtemps à l’abri des mélanges ethniques. Les tribus composant le troisième se sont promptement trouvées en présence des immigrants brachycéphales et dolichocéphales de la pierre polie, et ont été facilement subjuguées, absorbées par eux.»
En effet, c’est pendant l’âge du renne que se produisirent les derniers phénomènes géologiques qui marquent, dans nos contrées, la fin de l’époque quaternaire. Un mouvement graduel de soulèvement fit émerger du sein des mers les pays qui s’étaient antérieurement affaissés, et le résultat de ce soulèvement fut d’amener les continents à prendre, à bien peu de chose près, le relief que nous leur voyons aujourd’hui. D’aussi grandes modifications dans la disposition du sol, dans le rapport des terres et des eaux, amenèrent forcément des changements non moins profonds dans la température et dans les conditions atmosphériques. Le climat continental actuel se substitua au climat insulaire. Les glaciers 151 de toutes les chaînes de montagnes reculèrent rapidement, et leur fonte, ainsi que la rupture des lacs placés au-dessus, qui en fut presque partout la conséquence, produisit les faits d’inondation brusque et sur une énorme échelle, auxquels est dû le dépôt argileux rougeâtre, mêlé de cailloux anguleux, d’une origine évidemment torrentielle, qui couvre une grande partie de l’Europe, et que les géologues parisiens ont appelé le diluvium rouge. La formation de ce dépôt fut suivie d’une longue période pendant laquelle les grands cours d’eau des contrées occidentales suivirent un régime de débordements annuels et réguliers, analogues à ceux du Nil, de l’Euphrate, de l’Indus et du Gange, débordements étendus dans d’immenses proportions, et qui ont laissé, comme un vaste manteau par-dessus le diluvium rouge, les couches de limon fin, de même nature que celui des alluvions nilotiques modernes, connu sous le nom de loess supérieur ou terre à briques. Les espèces africaines avaient alors, depuis un temps considérable déjà, disparu de notre sol; le rhinocéros à épaisse fourrure était également éteint; quelques rares individus de l’espèce du mammouth subsistaient seuls, et l’on rencontre çà et là leurs restes dans le loess. Quant au renne, il était encore nombreux dans nos pays.
Après cette période, de nouveaux phénomènes d’inondation subite, déchirèrent les dépôts, d’abord continus, du loess, et n’en laissèrent plus subsister que des lambeaux en terrasse sur les flancs des vallées et sur les plateaux où nous les observons aujourd’hui. Ce fut la dernière crise de l’âge quaternaire, celle qui marque la transition à l’époque géologique actuelle. A dater de ce moment, les conditions géographiques et climatériques de l’Europe furent celles qui subsistent encore actuellement, et depuis lors son sol n’a pas été sensiblement modifié.
La faune, influencée par les changements des climats, devint aussi ce qu’elle est de nos jours. Il ne resta plus dès lors dans nos pays, en fait d’espèces maintenant éteintes, que le grand cerf d’Irlande (_cervus megaceros_) avec ses cornes immenses, dont on trouve encore les ossements dans les tourbières; l’urus ou boeuf sauvage et l’aurochs, qui, résistant encore plus tard, furent détruits par les chasseurs de la Gaule seulement dans le cours de l’époque historique, et subsistèrent en Suisse jusqu’au IXe et au Xe siècle de notre ère. On sait même qu’il s’en conserve des individus vivants en Écosse et en Lithuanie. Le mammouth venait d’achever de disparaître. A part le lièvre, qui, avec ses poils sous la plante des pieds, est resté comme une dernière épave de la 152 période glaciaire, tous les animaux organisés pour vivre au milieu des frimas émigrèrent, dès le début de la période actuelle, les uns en altitude, les autres en latitude. Le bouquetin, le chamois, la marmotte et le tétras se réfugièrent sur les plus hautes montagnes, fuyant devant l’élévation de la température. Le renne, qui ne pouvait vivre que dans les plaines, se retira progressivement vers le nord. Au temps où se formèrent les plus anciennes tourbières, il avait déjà quitté la France, mais il vivait encore dans le Mecklembourg, en Danemarck et dans le sud de la Scandinavie, d’où plus tard il émigra de nouveau pour se retirer définitivement dans les régions polaires.
Il paraît bien prouvé aujourd’hui qu’à cette aurore de la période géologique qui se continue encore, et à laquelle correspondent, dans l’archéologie préhistorique, les premières manifestations des temps néolithiques ou de l’âge de la pierre polie, la majeure partie des tribus de brachycéphales de la race laponoïde suivirent dans sa migration l’animal utile auquel elles empruntaient les principales ressources de leur subsistance. Elles se retirèrent, elles aussi, vers le nord, en laissant seulement derrière elles de faibles essaims attardés, et elles ne se sont non plus arrêtées dans leur retraite que lorsqu’elles ont eu atteint les contrées arctiques. Il est probable qu’elles allaient ainsi chercher les climats qu’elles préféraient et qu’elles ne trouvaient plus dans notre pays; mais en même temps elles étaient refoulées par de nouvelles populations qui s’emparaient de l’Europe occidentale. En effet, le passage de la période archéolithique à la période néolithique[98], de l’âge quaternaire à l’âge géologique actuel, correspond à un changement dans les habitants de nos pays comme à un changement dans le climat.
[Note 98: On réunit assez souvent en un même groupe les deux âges successifs des grands carnassiers et du renne, sous le nom commun d’époque archéolithique, expression tirée du grec, qui caractérise l’époque ainsi nommée comme la plus ancienne parmi celles où l’homme, ne connaissant pas encore l’art de fondre les métaux, employait exclusivement la pierre taillée par éclats, à faire ses armes et ses métaux. L’époque suivante, où on les faisait en pierre polie, est désignée, par opposition, sous le nom d’époque néolithique.]
«Des hordes armées de la hache de pierre polie, dit M. Hamy, qui résume ainsi dans son Précis de paléontologie humaine les observations les plus récentes, surgissant au milieu des débris des peuplades de l’âge du renne, les soumettent aisément. Cette période d’envahissement brutal et de décadence matérielle représente, pour l’Occident préhistorique, une phase comparable à celles qui ont 153 suivi l’invasion des Hycsos en Égypte et celles des Germains au Ve siècle de notre ère. Comme les Barbares, les nouveaux venus, qui sont peut-être en partie ethniquement apparentés aux premiers dolichocéphales que nous avons étudiés, se modifieront peu à peu au contact des populations moins sauvages qu’ils ont mises sous le joug et avec lesquelles ils se mêleront de plus en plus. Et sous l’influence de celles-ci, la pierre finement taillée, dont les dernières stations de l’âge du renne fournissaient de si remarquables échantillons, s’unira à la pierre polie, que les envahisseurs ont apportée avec eux, tandis que le travail de l’os se relèvera de sa chute, sans atteindre néanmoins le degré de perfection qu’il possédait auparavant.
«La grotte funéraire des anciens jours et le monument en pierres brutes de la race nouvelle seront simultanément employés. Ce dernier, qui est la manifestation la plus remarquable de la période néolithique, se perfectionne peu à peu. Aux monuments formés d’énormes pierres irrégulières, supportant comme de gigantesques piliers une grande table horizontale, en succéderont d’autres composés de pierres équarries, alignées avec un certain art. Ces architectes préhistoriques, dont les travaux ont pu résister à tant de causes de destruction, entrent ainsi à leur tour dans la voie du progrès, un instant abandonnée. Plus tard, ils couvriront de figures sculptées certaines allées couvertes, et ils élèveront à Stone-Henge le majestueux édifice qui offre tant de points de ressemblance avec cet autre monument préhistorique découvert par M.
Mariette à Gizeh et connu par les égyptologues sous le nom de «temple du Sphinx,» préludant ainsi à cette renaissance préhistorique dont l’âge du bronze et le premier âge du fer
représentent l’apogée.
«Ainsi, le développement de l’humanité, momentanément ralenti dans sa marche, après cette évolution partiellement rétrograde, prendra une nouvelle activité. Du degré de civilisation que nous nous sommes efforcé de faire connaître, l’homme s’élèvera lentement à une civilisation supérieure.»
Mais ici nous sortons des temps paléontologiques pour entrer dans des temps qui, relativement modernes, tout en étant préhistoriques pour notre Occident, touchent au début des siècles historiques pour d’autres régions, comme l’Égypte et la Chaldée. Nous n’avons plus affaire à l’homme fossile, mais à l’homme de la période géologique actuelle.
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