Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 202

Il n’est guère moins frappant de trouver chez les trois familles de ‘Ham, de Schem et de Yapheth la même notion symbolique, qui conduit à représenter le dieu démiurge, l’ouvrier des mondes, en sa qualité de dieu forgeron, sous les traits d’un nain grotesque et difforme.

Qu’il s’agisse du Pta’h de Memphis quand il est envisagé sous le point de vue spécial de démiurge, des Patèques de la Phénicie ou de son Adonis Pygmaion (le dieu qui manie le marteau), de l’Hêphaistos homérique qui cache sa difformité dans l’île de Lemnos et dont la démarche et la tournure excitent le rire des immortels, ou bien encore du Mimir des Scandinaves, nous voyons toujours reparaître le même type consacré, qui est aussi celui des kobolds, des gnomes et d’autres êtres analogues dans les mythologies populaires, et qui semble une caricature des races qui les premières ont travaillé les métaux. Il y a là une conception commune aux peuples de ‘Ham, de Schem et de Yapheth, et qui doit être rangée parmi les souvenirs que ces peuples ont gardés d’avant leur séparation.

 

C’est maintenant, après cette suite de remarques qui nous ont ramené au pied du plateau de Pamir, que nous pouvons apprécier à sa juste valeur la tradition biblique sur l’invention des métaux, et en comprendre la signification. Thoubalqaïn n’est pas un individu au sens où nous l’entendrions aujourd’hui; les traditions des premiers âges n’ont pas ce caractère précis, et c’est rapetisser la Bible, donner à ses récits un caractère puéril et en diminuer l’autorité, que d’envisager de cette façon les patriarches qu’elle place au début de la famille humaine. Ce n’est pas non plus un être mythique, une vieille divinité mal déguisée, une sorte de Vulcain, comme on aimerait à se le figurer dans certaine école. Thoubalqaïn est une personnification ethnique; mais elle détermine avec une merveilleuse exactitude l’âge, la race et le lieu de l’invention placée sous son nom. Ce nom de Thoubalqaïn établit un rapport saisissant entre lui et le rameau métallurgique par excellence parmi la race métallurgiste des Touraniens; en même temps, il est impossible de méconnaître la parenté qui le lie à celui des Telchines des plus anciennes traditions mythologiques de la Grèce.

C’est encore dans le voisinage du ‘Eden, c’est tout auprès des lieux où habite la famille de Scheth, celle qui deviendra la souche de ‘Ham, de Schem et de Yapheth, que Thoubalqaïn, descendant de Qaïn, se livre aux premiers travaux de son industrie, dans les lieux mêmes où le premier meurtrier est venu habiter après son crime.