Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 411
[Illustration 435: Tatouages des Maoris de la Nouvelle-Zélande[1].]
[Note 1: D’après sir John Lubbock.]
«L’écriture pictographique et figurative, dit M. Maury, ne fut pas seulement tracée sur les rochers et sur le tronc des arbres; elle ne fut point uniquement employée à la composition de quelques courtes inscriptions. Elle servit, comme l’attestent les monuments de l’Égypte et de l’Amérique centrale, à décorer les édifices qu’elle faisait ainsi parler à la postérité. Mais il fallait pouvoir transporter partout où il était nécessaire ces images écrites. L’homme avait besoin d’emporter avec lui sa mnémonique. Il prépara des peaux, des étoffes, des substances légères et faciles à se procurer, sur lesquelles il grava, il peignit des successions de figures, et il eut de la sorte de véritables livres. La pensée put dès lors circuler ou se garder comme un trésor. Certaines tribus sauvages, pour la rendre plus expressive, allèrent jusqu’à se servir de leur propre corps comme de papier, et chez diverses populations polynésiennes les dessins du tatouage, qui s’enrichissait à chaque époque principale de la vie, étaient une véritable écriture. Aussi un savant allemand, M. H. Wuttke, à qui l’on doit une intéressante histoire de l’écriture, a-t-il avec raison consacré tout un chapitre au tatouage.» Chez les Maoris de la Nouvelle-Zélande, il n’y avait pas un chef qui ne sût dessiner un fac-similé du tatouage de sa face. Ce dessin, qu’ils nommaient amoco, était pour chacun une marque personnelle et significative, une signature en quelque sorte. Les dessins compliqués que l’on a trouvés gravés sur les dalles formant les parois de certaines allées couvertes funéraires de l’époque de la pierre polie, par exemple de celle de Gavr’Innis dans le Morbihan, présentent toutes les apparences de dessins de tatouages. Ce sont de véritables 412 amocos qui servaient à désigner le guerrier dont le corps était déposé dans l’ossuaire commun, devant la dalle où l’on traçait ces signes.
[Illustration 436: Dessins de tatouages sur une des dalles de l’allée couverte de Gavr’Innis (Morbihan).]
Naturellement la plupart des monuments de la pictographie primitive et préhistorique ont disparu, surtout chez les peuples qui ont su de très bonne heure s’élever au-dessus de ce procédé encore si imparfait et si rudimentaire de fixation et de transmission de la pensée, et en faire sortir une véritable écriture. C’est pour cela que nous avons dû aller en chercher les exemples chez d’autres nations, qui ne l’ont point dépassé. Mais toutes les écritures hiéroglyphiques impliquent nécessairement à leurs premiers débuts l’emploi d’une simple pictographie, qui les a engendrées.
§ 2.—LES ÉCRITURES HIÉROGLYPHIQUES.
À l’état rudimentaire de pictographie, l’hiéroglyphisme ne constitue réellement pas encore une véritable écriture. Il ne le devient à proprement parler que lorsqu’à la peinture des idées il joint la peinture des sons. Pour élever l’hiéroglyphisme pictographique à ce nouveau point de développement, il fallait un progrès à la fois dans les idées et dans les besoins de relations 413 sociales plus grand que ne le comporte la vie sauvage. La plupart des peuples ne sont point parvenus spontanément à ce degré de civilisation qui pouvait donner naissance à l’écriture; ils y ont été initiés par d’autres peuples qui les avaient précédés dans cette voie, et ils ont reçu de leurs instituteurs l’écriture toute formée, avec la notion des autres arts les plus essentiels. Aussi, lorsqu’on remonte aux origines, toutes les écritures connues se ramènent-elles à un très petit nombre de systèmes, tous hiéroglyphiques au début, qui paraissent avoir pris naissance d’une manière absolument indépendante les uns des autres[152].
[Note 152: Sur ces différents systèmes graphiques, leur mécanisme et leurs caractères essentiels, voy. L. de Rosny, Les écritures figuratives et hiéroglyphiques, 2e édit., Paris, 1870; H.
Wuttke, Geschichte der Schrift; A. Mauvy, Les origines de l’écriture, dans la Revue des Deux-Mondes, 1er septembre 1875; et l’Introduction de mon Essai sur la propagation de l’alphabet phénicien dans l’ancien monde, Paris, 1872.]
Ce sont:
1° Les hiéroglyphes égyptiens;
2° L’écriture chinoise;
3° L’écriture cunéiforme anarienne; 4° Les hiéroglyphes ‘hittites, qui du nord de la Syrie ont rayonné dans une haute antiquité sur une portion de l’Asie Mineure; 5° Les hiéroglyphes mexicains;
6° L’écriture calculiforme ou katouns des Mayas du Yucatan.
Ces différents systèmes, au nombre de six, tout en restant essentiellement idéographiques, sont parvenus au phonétisme. Mais, on admettant ce nouveau principe, ils ne l’ont pas poussé jusqu’au même degré de développement. Chacun d’eux s’est immobilisé et comme cristallisé dans une phase différente des progrès du phonétisme, circonstance précieuse et vraiment providentielle, qui permet à la science de suivre toutes les étapes par lesquelles l’art d’écrire a passé pour arriver de la peinture des idées à la peinture exclusive des sons, de l’idéographisme à l’alphabétisme pur, terme suprême de son progrès.
Les systèmes fondamentaux d’écriture originairement hiéroglyphique, que nous venons d’énumérer, ne sont pas, du reste, encore connus d’une manière également complète. Il en est deux dont l’imperfection des notions que l’on possède, dans l’état actuel de la science, ne nous permettra pas de tirer parti pour y puiser des renseignements sur cette marche du progrès graduel des écritures vers la clarté et la simplification. Ce sont les hiéroglyphes ‘hittites, dont on n’a jusqu’ici qu’un petit nombre de monuments et 414 dont le déchiffrement est encore à faire. Il n’y a que peu de temps qu’on en connaît l’existence et que l’on a commencé à s’en occuper, et aucun progrès décisif n’a commencé à soulever le voile mystérieux qui cache leur signification. C’est tout au plus si les ingénieuses recherches de M. Sayce sont parvenues à déterminer la valeur de deux ou trois signes d’idées, comme celui de «roi» et celui de «pays.» On n’a jusqu’à présent aucune donnée sur la part que peut y tenir le phonétisme et sur la question de savoir s’il est syllabique ou alphabétique, bien que la première hypothèse paraisse la plus probable. Non moins mystérieuse est l’écriture des Mayas du Yucatan, quoique l’on sache à son sujet d’une manière 415 positive, par le témoignage infiniment précieux de Diego de Landa, que ce système graphique était parvenu à un degré de perfectionnement très analogue à celui des hiéroglyphes égyptiens, qu’il admettait de même un élément alphabétique de peinture des sons. Il subsiste, de l’écriture calculiforme de l’Amérique centrale, des manuscrits et de très nombreuses inscriptions, dont malheureusement jusqu’ici les copies sont peu certaines et peu dignes de foi. Malgré ces ressources d’étude, on n’a fait pendant bien longtemps aucun progrès sérieux dans la voie de son explication. Tout récemment, la sagacité pénétrante de M. Léon de Rosny est parvenue enfin à poser quelques jalons de déchiffrement, et a donné pour la première fois un caractère réellement scientifique aux recherches sur la signification des hiéroglyphes spéciaux du Yucatan. Mais si les résultats obtenus paraissent cette fois solides, ils se réduisent encore à trop peu de chose pour que nous avons pu les faire figurer ici.
[Illustration 438: Bas-relief accompagné d’inscriptions en hiéroglyphes ‘hittites[1].]
[Note 1: Sculpté sur un rocher à Ibriz, dans l’ancienne Lycaonie.
D’après les Transactions of the Society of Biblical Archæology.]
[Illustration 439: Une page du manuscrit yucatèque de Dresde[1].]
[Note 1: Spécimen de l’écriture calculiforme des Mayas. Le manuscrit de Dresde paraît être un calendrier de fêtes religieuses.]