Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 384
Le sanscrit forme la base du groupe indien; c’est l’idiome sacré de la religion et de la science des Brahmanes. Parlé il y a plus de vingt siècles, il a vécu ensuite comme langue littéraire, et il doit à cette longue existence d’être devenu le type le plus parfait d’une langue à flexions, ainsi que l’indique la signification même du nom que les Indiens lui ont donné, sanskrta, c’est-à-dire «ce qui est achevé en soi-même.» Cette langue sonore, très riche en articulations, que l’improvisation poétique a singulièrement assouplie, est désignée par ceux qui l’écrivent sous le nom de «langue des dieux,» sourabâni, de même que son alphabet est appelé «écriture des dieux,» dêvanâgari. La grammaire sanscrite est une des plus riches qui se puissent rencontrer: ses formes les plus anciennes nous sont offertes par le recueil d’anciens hymnes appelés Rig-Vêda, ses plus modernes se trouvent dans les Pourânas ou légendes poétiques, dont la rédaction ne remonte pas, pour quelques-uns, plus haut que la fin du moyen âge.
C’est le sort commun de toutes les langues de s’altérer avec le temps. Les mots se raccourcissent et s’élident; ils s’usent, pour ainsi dire, comme les objets, par le frottement. La forme synthétique de la phrase disparaît graduellement en totalité ou en partie, et les éléments grammaticaux, les parties du discours se dégagent pour constituer dans la phrase des mots séparés. Ces mots eux-mêmes se coordonnent et se disposent suivant les besoins de la clarté et de l’harmonie. Ce travail s’est opéré dans toutes les langues issues de la souche sanscrite.
L’idiome que l’on peut considérer comme sorti le premier du sanscrit est le pâli, parlé jadis à l’orient de l’Hindoustan, et dont la littérature commença à se constituer trois siècles avant notre ère. Il a laissé de cette époque des monuments gravés, sur des colonnes et sur des rochers, par les rois bouddhistes de l’Inde. Devenu la langue des livres de la religion du Bouddha, le pâli fut chassé de l’Inde avec elle, et porté à l’état d’idiome sacré par le prosélytisme des fugitifs à Ceylan, dans le Maduré, dans l’empire Barman et dans l’Indo-Chine.
Les dialectes prâcrits constituent une seconde génération. Le nom de prâkrta signifie «inférieur, imparfait,» et a été donné aux idiomes qui constituaient le langage vulgaire de l’Inde dans les siècles immédiatement antérieurs à l’ère chrétienne. Ces dialectes nous ont été particulièrement conservés par les drames indiens, où 385 ils sont mis dans la bouche des personnages inférieurs. Les langues néo-indiennes sont une dérivation directe des anciens dialectes prâcrits ou populaires. On en compte un assez grand nombre, toutes restreintes à des provinces déterminées, d’où elles tirent leurs noms. Les principales sont: à l’est le bengali, l’assami et l’oriya; à l’ouest le sindhi, le moultani et le goujerati
ou gouzarati; au nord le nepali et le kachmirien; au centre l’hindi et l’hindoustani, appelé également ourdou; au sud le mahratte. La plupart de ces idiomes ont commencé à prendre la forme que nous leur voyons aujourd’hui, vers le Xe siècle de l’ère chrétienne.
Dans cette variété d’idiomes, l’hindoui, dont la patrie originaire était dans la région centrale de l’Inde du Nord, de l’Hindoustan proprement dit, s’éleva vers cette époque au rôle de langue littéraire, de langage commun écrit et cultivé, rôle dont ont hérité ses deux dérivés, l’hindi et l’hindoustani. On a dit avec juste raison que l’hindi n’est que de l’hindoui revêtant une forme plus moderne. Quant à l’hindoustani, c’est sous l’influence musulmane qu’il s’est formé; aussi son vocabulaire est plein de mots arabes et persans, et, à la différence des autres idiomes néo-indiens dont les alphabets procèdent du dêvanâgari, il s’écrit avec les caractères persans, c’est-à-dire avec l’alphabet arabe augmenté de quelques signes.
Il faut encore joindre aux langues néo-indiennes le tzigane, idiome de cette race étrange, originaire de l’Inde, qui erre en nomade au travers de l’Europe, et qu’on désigne, suivant les pays, par les noms de Zigeuner, Zingari, Gitanos, Bohémiens ou Gypsies.
Leur langage est, du reste, bien plus corrompu qu’aucun autre de ceux auxquels il est apparenté. Il s’est pénétré d’une quantité de mots empruntés aux langues de tous les pays que le peuple bizarre qui le parle a traversés dans le cours de sa longue migration.
*
Les deux types les plus anciens que nous possédions du groupe iranien sont le zend et le perse. Le zend est l’idiome des livres sacrés attribués à Zarathoustra (Zoroastre) et désignés par le nom commun de Zend-Avesta; le dialecte des Gâthâs, ainsi nommé d’après certains morceaux du recueil avestique qui nous l’ont conservé, paraît en représenter la forme la plus ancienne. Le perse est connu par les inscriptions cunéiformes des monarques Achéménides. Il a été longtemps admis dans la science que le zend 386 était l’ancien idiome de la Bactriane, qu’il constituait l’iranien oriental et le perse l’iranien occidental. Mais d’autres savants tendent à admettre aujourd’hui que c’est la Médie, et spécialement la Médie Atropatène, qui a été le berceau de la langue zende et de la réforme religieuse du zoroastrisme. C’est là une question fort obscure encore et dont nous devons reporter l’examen au livre de cette histoire qui traitera spécialement des Mèdes.
Quoiqu’il en soit, les langues iraniennes sont encore très rapprochées du sanscrit. En général, leur phonétique est moins compliquée, moins délicate que celle des idiomes indiens, quoique, sous bien des rapports, elle lui soit comparable. Le zend et le perse l’emportent même parfois sur le sanscrit, en ce qu’ils se rapprochent davantage de l’aryaque ou de la langue mère des idiomes indo-européens. Ainsi, tandis que le sanscrit convertit en un simple ô la diphtongue primitive au, le perse la conserve telle quelle et le zend ne fait que la changer en ao; tandis que le sanscrit remplace par le génitif le vieil ablatif en at, sauf lorsqu’il s’agit d’un thème se terminant par la voyelle a, le zend conserve toujours cette ancienne désinence. Un des traits caractéristiques des langues anciennes de ce groupe est la transformation en h du s aryaque, que le sanscrit conserve intact.
Le zend n’a pas enfanté par sa décomposition de progéniture connue, qu’on puisse lui rattacher avec certitude. Ce que l’on appelle quelquefois le pazend ne diffère pas du parsi, idiome sorti de la modification populaire du perse dans les premiers siècles de l’ère chrétienne et formé dans les provinces orientales de l’Iran, tandis que dans les provinces occidentales régnait le pehlevi, dont nous parlerons tout à l’heure. Le parsi a vécu assez tard et a été à la fois langue littéraire et langue vulgaire. De sa décomposition ont été produits à leur tour le persan moderne et le guèbre. Ce dernier est l’idiome parlé des descendants des sectateurs du mazdéisme, réfugiés dans l’Inde pour échapper aux persécutions musulmanes. Quant au persan, qui possède une riche et brillante littérature, il est né vers le XIe siècle, dans la province de Fars ou Farsistan, d’une réaction du génie national se produisant au sein de l’islamisme; sa phraséologie est donc pénétrée de locutions arabes et turques, malgré la façon dont l’ont développé et perfectionné plusieurs générations de grands poètes, sous les dynasties indépendantes de la Perse du moyen âge. L’aire géographique du persan a été depuis plusieurs siècles en se 387 resserrant toujours; cette langue s’est vue chassée successivement par le turc du Schirwan, de l’Arran et de l’Adherbaidjan où on le parlait autrefois. Elle présente quelques dialectes, comme le mazenderani, le lour, le khoraçani.
Le kurde et le béloutchi sont des idiomes iraniens modernes, qui tiennent de très près au persan, mais sont plus altérés et ont subi de forts mélanges étrangers. Il en est de même de l’afghan
ou pouschtou, d’un caractère rude et barbare, qui lui a valu en Perse le sobriquet de «langue de l’enfer.» L’afghan a cependant une physionomie assez particulière pour que certains linguistes aient voulu en faire le type d’un groupe spécial, intermédiaire entre l’iranien et l’indien. C’est probablement le descendant direct du véritable iranien oriental ou idiome de la Bactriane, aujourd’hui perdu et différent du zend.
Le huzwaresch ou pehlevi est une sorte d’idiome mixte, né dans la partie la plus occidentale de l’Irân d’une infiltration de l’araméen dans le langage indigène. Sa phonétique, sa grammaire, son lexique sont pénétrés d’éléments araméens, qui y tiennent une énorme place. On discerne les premiers vestiges de sa naissance dès les derniers temps de la monarchie des Achéménides, en même temps que le perse se décompose. Mais c’est surtout dans les siècles de la période macédoniene et de la période parthe qu’il achève de se former. Divisé en plusieurs dialectes, qui se distinguent surtout par la quantité plus ou moins forte d’éléments araméens qu’ils renferment, le pehlevi a été la langue politique officielle de la cour et de l’administration des Sassanides. C’est vers les derniers temps de ces princes que l’on traduisit en pehlevi les livrés du Zend-Avesta, dont le texte zend commençait à n’être plus compris.
Quant au précieux traité cosmogonique mazdéen intitulé Boundéhesch, auquel nous avons fait de nombreux emprunts dans notre livre précédent, si les traditions qu’il renferme sont pour la plupart anciennes et réellement indigènes, sa rédaction ne remonte pas plus haut que le moyen âge. Aussi remarque-t-on dans sa langue de nombreux arabismes, qui se surperposent aux aramaïsmes du pehlevi plus ancien.
L’arménien est un idiome du groupe iranien, qui s’est formé parallèlement au zend et au perse. Aucun monument ne nous en fait connaître jusqu’ici la forme ancienne, que l’on ne parvient à restituer que théoriquement. C’est seulement au Ve siècle de notre ère que débute la littérature arménienne, avec la conversion du pays au christianisme et la création d’un alphabet indigène par St-Mesrob. L’âge d’or de l’arménien, inauguré alors, a duré environ 388 700 ans, jusqu’au commencement du XIIe siècle. La littérature religieuse, poétique et historique de l’arménien fut féconde, ses dialectes assez nombreux, et l’un d’eux, celui de la province d’Ararat, s’éleva bientôt au rang de langue littéraire. Aujourd’hui encore les dialectes arméniens vulgaires sont nombreux et ne peuvent en aucune façon être considérés comme des patois de l’idiome littéraire. Celui-ci, tout au contraire, s’est immobilisé, et les dialectes actuels ne sont que des formes plus modernes des anciens dialectes. Dès le XIe siècle, on les employait déjà dans le langage écrit, aux dépens de la langue littéraire classique.
Un dernier idiome rentrant dans le groupe iranien est l’ossète, parlé par une petite nation au centre de la chaîne du Caucase, et divisé en plusieurs dialectes malgré le peu d’étendue actuelle de son territoire. Les Ossètes ou Irons paraissent avoir été désignés, avec des tribus voisines, sous le nom d’Albaniens par les Grecs et sous celui d’Agovhans par les auteurs arméniens.
*
«Le groupe gréco-latin, dit M. Maury, comprend la plus grande partie des langues de l’Europe méridionale. L’épithète de pélasgique le caractérise assez clairement, car la Grèce et l’Italie furent peuplées d’abord par une race commune, les Pélasges, dont l’idiome paraît avoir été la souche du grec et du latin.
La première de ces langues n’est point en effet la mère de l’autre, comme on l’avait cru dans le principe; ce sont simplement deux soeurs, et si l’on devait leur assigner un âge différent, la langue latine aurait des droits à être regardée comme l’aînée. Cette langue, en effet, présente un caractère plus archaïque que le grec classique. Le dialecte le plus ancien de l’idiome hellénique, celui des Éoliens, ressemble au latin bien plus que les dialectes plus récents du grec. Le latin n’a en aucune façon le caractère d’une langue due à la décomposition d’une autre plus ancienne ou à son mélange avec d’autres. Elle porte à un haut degré le caractère synthétique des idiomes anciens. Les éléments grammaticaux n’y ont point encore été séparés en autant de mots différents, et la phraséologie, comme la conjugaison de son verbe et les formes les plus anciennes de ses déclinaisons, offrent une ressemblance frappante avec le sanscrit. Son vocabulaire contient une foule de mots dont la forme archaïque, qui nous a été conservée, est tout aryaque.»
Le latin appartient à un ensemble de langues, aujourd’hui 389 disparues, qu’il absorba graduellement, avec l’extension de la puisance politique de Rome, et qui, après avoir encore subsisté quelques siècles comme patois, finirent par disparaître vers le commencement de l’ère chrétienne. Nous ne les connaissons guères, du reste, que par quelques inscriptions. De ce nombre étaient: le sabin, auquel le latin emprunta beaucoup de mots à l’origine; les idiomes sabelliques, tels que le marse et l’osque ou campanien, dont cette appellation ne désigne que très imparfaitement la vaste étendue géographique, car il était aussi le langage des Samnites, des Lucaniens et des Bruttiens; le volsque; le falisque; enfin l’ombrien, dont on possède un monument infiniment précieux, et d’un développement considérable, dans les célèbres Tables Eugubines, découvertes à Gubbio, l’antique Iguvium.
Toutes les tentatives faites jusqu’ici pour rattacher au rameau de ces langues italiques l’étrusque, qui nous a laissé une riche épigraphie, sont demeurées infructueuses. Le problème, toujours sans solution, de l’étrusque est un des plus irritants pour le linguiste, pour l’archéologue et pour l’historien. On lit matériellement cette langue avec une entière certitude, on en a de nombreuses inscriptions, dont quelques-unes bilingues (très courtes, il est vrai), et pourtant on n’arrive pas à la comprendre, à en établir la grammaire, ni même à en déterminer le caractère général. Il n’est pas du tout sûr encore que ce soit une langue indo-européenne; il n’est même pas sûr que l’on doive le classer parmi les langues à flexions et non parmi les langues agglutinantes, comme le pensent des philologues de la valeur de M.
Deecke et de M. Sayce.
Le grec a passé, durant sa longue existence, qu’on ne saurait évaluer à moins de 3000 ans, par des modifications assez sensibles, moins profondes pourtant que celles qui s’observent pour d’autres langues de la même famille. Comprenant d’abord un assez grand nombre de dialectes, tels que l’éolien, le dorien, l’ionien, l’attique, le macédonien, il a été ramené à une forme unique sous l’influence de la culture littéraire. Le grec, parlé d’abord dans la Grèce, la Thessalie, la Macédoine et sur la côte de l’Asie Mineure, étendit peu à peu son domaine, par l’envoi de nombreuses colonies, et à la suite des conquêtes macédoniennes. «Il évinça, dit M. Maury, les idiomes nationaux de la Thrace et de l’Asie Mineure. Le thrace, dont on sait par Strabon que le gète et le dace n’étaient que des dialectes, tenait comme le scolote, le phrygien et le lycien, aux langues iraniennes. Le lydien
paraît avoir subi, ainsi que le cilicien, l’influence des langues 390 sémitiques. Sauf pour le lycien, qui nous est connu par des inscriptions, nous ne possédons qu’un petit nombre de mots de ces diverses langues, éteintes depuis deux mille ans environ. Le cappadocien se rapprochait plus du perse. Tous ces idiomes devaient former le passage du grec à l’arménien et au zend. Quant au carien et au mysien, il y a lieu de supposer qu’ils étaient aussi de la famille pélasgique.»
«La langue actuelle des Albanais ou Schkypétars, dit encore le même savant, quoique aujourd’hui singulièrement pénétrée de mots grecs et slaves, a été regardée par plusieurs comme un des dérivés les moins altérés de l’idiome pélasge… Il est à noter que plusieurs de ses formes se rapprochent plus du sanscrit que du grec; la déclinaison de l’adjectif, par exemple, est déterminée par un appendice pronominal, qui s’observe dans les langues slaves. La conjugaison du verbe se distingue tout à fait de celle du grec, et dénote un système de flexions moins développé. Les Albanais, qui se sont beaucoup croisés avec les Slaves, pourraient fort bien descendre des anciens Lélèges, peuple des côtes de l’Asie Mineure et de l’archipel grec, lié de près aux Pélasges. M. Otto Blau a signalé des analogies entre leur idiome, qui se rapproche du dialecte éolien, et celui des inscriptions lyciennes. La disposition que les Schkypétars donnent à leur chevelure rappelle celle qu’Homère attribue aux Abantes, petit peuple lélège de l’Attique, et qu’on retrouve aussi dans les figures des bas-reliefs lyciens.»
Ce qui est plus positif, et ce qu’ont surtout contribué à mettre en lumière les travaux de M. de Simone, de Lecce, et de M. Alfred Maury lui-même, c’est la parenté qu’offre avec l’albanais l’idiome des inscriptions messapiennes, c’est-à-dire celui dont se servaient les Dauniens, Apuliens, Messapiens et Japyges, peuples d’origine illyrienne qui habitaient l’extrémité sud-est de l’Italie, le long de la mer Adriatique. Il y a certainement dans ces inscriptions la forme antique d’un type de langues dont l’albanais ou schkype
est une forme moderne. Ceci vient confirmer la théorie historiquement la plus vraisemblable qui ait été émise au sujet de ce dernier idiome, celle que M. von Hahn a soutenue avec beaucoup de science, et qui consiste à y voir le dernier débris, plus ou moins altéré par l’effet du temps et par des influences étrangères, des langues autrefois propres aux peuples thraco-illyriens. Il est vraisemblable que l’on devra en faire un groupe spécial, qui viendra se classer entre le groupe pélasgique ou greco-italique et les idiomes de la division indo-iranienne.