Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 10
§ 2.—LE DÉLUGE.
«Quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre et eurent engendré des filles,—les enfants de Dieu (_benê Elohim_), voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour épouses celles qu’ils choisirent au milieu des autres.—Et Yahveh dit: «Mon esprit ne demeurera pas toujours avec l’homme, car il n’est que chair: et ses jours ne seront plus que de cent vingt ans.»—Et en ce temps il y avait sur la terre des Géants (_Nephilim_), comme aussi quand les enfants de Dieu se furent unis aux filles des hommes et leur donnèrent pour enfants les Héros (_Giborim_), qui sont fameux dans l’antiquité.—Yahveh voyant que la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes les pensées de leur coeur étaient tournées vers le mal en tout temps,—se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre; et il fut touché de douleur au fond de son coeur.—Et Yahveh dit: «J’exterminerai de dessus la terre l’homme que j’ai créé[18].»
[Note 18: Genes., VI, 1-7.]
Seul, le juste Noa’h, descendant de Scheth, trouva grâce devant Dieu. L’Éternel lui fit bâtir une arche dans laquelle il s’enferma avec les siens et sept couples de tous les animaux, purs et impurs, puis le déluge commença.
«Dans la six-centième année de la vie de Noa’h, au second mois, le dix-septième jour du mois, toutes les sources du grand abîme jaillirent et les cataractes du ciel furent ouvertes;—et la pluie tomba sur la terre quarante jours et quarante nuits.—Ce même jour, Noa’h entra dans l’arche; et Schem, ‘Ham et Yapheth, ses fils, sa femme et les trois femmes de ses fils avec lui,—eux et tout animal suivant son espèce, tout bétail et tout ce qui se meut sur la terre, toutes sortes de volatiles, tout oiseau ailé, chacun selon son espèce,—entrèrent auprès de Noa’h dans l’arche, un couple de toute chair ayant souffle de vie.—Les arrivants étaient mâle et femelle de chaque créature, comme Dieu l’avait ordonné; et ensuite Yahveh ferma (l’arche) sur Noa’h.
Le déluge était depuis quarante jours sur la terre, quand les eaux s’accrurent et soulevèrent l’arche, de sorte qu’elle fut enlevée de dessus la terre.—Les eaux se renforçaient et s’augmentaient beaucoup sur la terre, et l’arche était portée sur les eaux.—Les eaux se renforcèrent énormément sur la terre, et toutes les 11 montagnes sous les cieux furent couvertes.—Les eaux s’élevèrent de quinze coudées au-dessus des montages qu’elles couvraient;—et toute chair qui se meut sur la terre, oiseaux, bétail, animaux et reptiles rampant sur la terre, périt, ainsi que toute la race des hommes.—Tout ce qui avait dans ses narines le souffle de la vie, tout ce qui se trouvait sur le sol, mourut.—Ainsi fut détruite toute créature qui se trouvait sur la terre; depuis l’homme jusqu’aux animaux, aux reptiles et aux oiseaux du ciel, tout fut anéanti sur la terre. Il né resta que Noa’h et ce qui était avec lui dans l’arche.—Et les eaux occupèrent la terre pendant cent cinquante jours[19].»
[Note 19: Genes., VII, 11-24.]
Il y a quelques remarques d’une importance capitale à faire sur ce récit. La distinction des animaux purs et impurs prouve que les espèces enfermées dans l’arche ne comprenaient que les animaux utiles à l’homme et susceptibles de jouer le rôle de ses serviteurs domestiques, car c’est seulement à ceux-là que s’appliquent chez les Hébreux la division dans ces deux classes. Le mode suivant lequel s’opéra le déluge, qu’il faut absolument distinguer du fait lui-même, est présenté suivant les notions grossières de la physique des contemporains du rédacteur de la Genèse, et c’est ici le cas d’appliquer les sages paroles d’un des théologiens catholiques les plus éminents de l’Allemagne, le docteur Reusch[20]: «Dieu a donné aux écrivains bibliques une lumière surnaturelle; mais cette lumière surnaturelle n’avait pour but, comme la révélation en général, que la manifestation des vérités religieuses, et non la communication d’une science profane; et nous pouvons, sans violer les droits que les écrivains sacrés ont à notre vénération, sans affaiblir le dogme de l’inspiration, accorder franchement que dans les sciences profanes, et conséquemment aussi dans les sciences physiques, ils ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur nation….. Par la révélation Moïse ne fut point élevé, pour ce qui regarde la science, au-dessus du niveau intellectuel de son temps; de plus, rien ne nous prouve qu’il ait pu s’y élever par l’étude et par ses réflexions personnelles.»
[Note 20: La Bible et la Nature, trad. française, p. 27.]
Enfin les termes dont s’est servi le rédacteur du texte sacré doivent être scrupuleusement notés, car ils peuvent avoir une large influence sur la manière dont on interprétera ce texte. Il y a deux mots en hébreu pour désigner la terre: ereç, dont le sens est 12 susceptible à la fois de l’acception la plus large et de l’acception la plus restreinte de l’idée, et que la Bible emploie toujours lorsqu’il s’agit de l’ensemble du globe terrestre; adamah, qui n’a jamais qu’une acception restreinte et signifie la terre cultivée, habitée, une région, un pays. C’est le second qui est employé lorsqu’il est dit que les eaux du déluge couvrirent toute la surface de la terre. Aussi depuis longtemps déjà les interprètes autorisés ont-ils admis que rien dans le récit biblique n’obligeait à entendre l’universalité du cataclysme comme s’étendant à autre chose qu’à la région terrestre, alors habitée par les hommes. Encore examinerons-nous plus loin s’il n’y à pas possibilité de la restreindre davantage.
[Illustration 037: Le mont Ararat.]
«Dieu se souvint de Noa’h, de tous les animaux et de tout le bétail qui étaient avec lui dans l’arche; il fit passer un vent sur la terre, et les eaux diminuèrent.—Les sources de l’abîme et les cataractes du ciel se refermèrent, et la pluie ne tomba plus du ciel.—Les eaux se retirèrent de dessus la terre, allant et venant, et les eaux commencèrent à diminuer après cent cinquante jours.—Et 13 l’arche reposa sur les montagnes rat, le septième mois, au dix-septième jour.—Les eaux allaient en baissant jusqu’au dixième mois; le premier jour du dixième mois, les sommets des montagnes furent visibles.—Au bout de quarante jours. Noa’h ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche,—et il envoya dehors le corbeau, qui sortit, allant et rentrant jusqu’à ce que le sol fût entièrement desséché.—Noa’h envoya ensuite la colombe, afin de voir si les eaux avaient baissé sur la terre;—mais elle ne trouva pas où poser son pied et elle revint à l’arche, car il y avait encore de l’eau sur toute la terre. Noa’h étendit la main, la prit et la rentra dans l’arche.—Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha de nouveau la colombe.—Elle revint auprès de lui vers le soir, et voilà qu’une feuille arrachée d’un olivier était dans son bec; alors Noa’h comprit que les eaux s’étaient retirées de la terre.—Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha une dernière fois la colombe, qui alors ne revint plus auprès de lui.
[Illustration 038: Noa’h et sa famille dans l’arche[1].]
[Note 1: Sarcophage des premiers siècles chrétiens, à Trêves.
Noa’h et sa famille sont, avec les animaux, dans l’arche, figurée comme un coffre carré. La colombe revient en voiant avec le rameau d’olivier, le corbeau piétine à terre, hors de l’arche.]
«Dans la six cent unième année de Noa’h, le premier jour du premier mois, les eaux avaient disparu de dessus la terre; Noa’h enleva la toiture de l’arche et vit que la surface de la terre était séchée.—Et Dieu parla à Noa’h et dit:—«Sors de l’arche, toi, ta 14 femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.—Toute espèce d’animal qui est avec toi, oiseaux, quadrupèdes et reptiles rampant sur la terre, fais-la aussi sortir; qu’ils se perpétuent, croissent et multiplient sur la terre.»—Et Noa’h sortit avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils;—et tout animal, tout bétail, tout oiseau et tout ce qui rampe sur la terre sortit de l’arche, selon son espèce.—Noa’h construisit un autel à Yahveh; il prit de toute espèce d’animaux purs et de toute espèce d’oiseaux purs, et il les offrit en holocauste sur l’autel.—Yahveh en sentit l’odeur agréable et dit en son coeur: «Je ne maudirai pas encore une fois la terre à cause de l’homme, car l’instinct du coeur de l’homme est mauvais dès sa jeunesse; je ne frapperai plus de nouveau tout ce qui vit, comme j’ai fait;—tout le temps que durera la terre, les semailles, la moisson, le froid, le chaud, l’été, l’hiver, le jour et la nuit, ne s’arrêteront pas[21].»
Dieu fit alors apparaître son arc dans le ciel, en signe de l’alliance qu’il contractait avec la race humaine[22].
«Noa’h commença à devenir un agriculteur et il planta la vigne.—Il en but le vin, s’enivra et découvrit sa nudité sous sa tente.—‘Ham, ayant vu la honte de son père, se hâta de le raconter à ses frères qui étaient dehors.—Schem et Yapheth prirent une couverture qu’ils posèrent sur leurs épaules, et allant à reculons ils couvrirent la honte de leur père, le visage détourné pour ne pas voir la honte de leur père.» A son réveil, Noa’h, apprenant le manque de respect de ‘Ham, le maudit dans la personne de son fils Kena’an[23]. Noa’h vécut encore trois cent cinquante ans après le déluge; il en avait neuf cent cinquante, quand il mourut[24].
[Note 21: Genes., VIII, 1-22.]
[Note 22: Genes., IX, 1-17.]
[Note 23: Genes., IX, 20-27.]
[Note 24: Genes., IX, 28 et 29.]
§ 3.—DISPERSION DES PEUPLES.
La famille de Noa’h se multiplia rapidement; mais, à partir de cette époque, la vie des hommes fut abrégée de beaucoup et ne dépassa plus, en général, la moyenne actuelle. Schem pourtant (et probablement aussi ses frères) vécut encore durant plusieurs 15 siècles[25], et, d’après le témoignage de l’Écriture Sainte (au XIe chapitre de la Genèse), la famille où naquit Abraham put, jusqu’au temps de ce patriarche, grâce sans doute aux sobres habitudes de la vie patriarcale, dépasser de beaucoup la vie ordinaire des humains d’alors[26].
[Note 25: Six cents ans.]
[Note 26: Voici, en effet, la durée de vie que l’on prête aux patriarches intermédiaires entre Schem et Abraham: Texte hébreu. Texte samaritain. Version des Septante.
Arphakschad 338 ans. 438 ans. 538 ans.
Qaïnan ” ” 460
Schéla’h. 433 433 536
‘Eber 464 404 567
Pheleg 239 239 339
Re’ou 239 239 342
Seroug 230 230 330
Na’hor 148 148 198
Tera’h 205 145 205]
«Toute la terre n’avait qu’une seule langue et les mêmes paroles.—Partis de l’Orient, ils (les hommes) trouvèrent une plaine dans le pays de Schine’ar, et ils y habitèrent.—Ils se dirent entre eux: «Venez, faisons des briques et cuisons-les au feu.» Et ils prirent des briques comme pierres et l’argile leur servit de mortier.—Ils dirent: «Venez, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet monte jusqu’au ciel; rendons notre nom célèbre, car peut-être serons-nous dispersés sur toute la terre.»—Yahveh descendit pour voir la tour et la ville que bâtissaient les enfants d’Adam,—et Yahveh dit: «Voici, c’est un seul peuple et un même langage à tous; c’est leur première entreprise, et ils n’abandonneront pas leurs pensées jusqu’à ce qu’ils les aient réalisées.—Eh bien! descendons, et confondons-y leur langage, de façon que l’un ne comprenne plus la parole de l’autre.»—Et Yahveh les dispersa de cet endroit sur la surface de toute la terre; alors ils cessèrent de bâtir la ville.—C’est pourquoi on la nomma Babel (c’est-à-dire «confusion»), car Yahveh y confondit le langage de toute la terre, et de là Yahveh les dispersa sur toute la surface de la terre[27].»
[Note 27: Genes., XI, 1-9.]
Un passage de l’Écriture, qui a fort exercé la sagacité des commentateurs, dit que le quatrième descendant de Schem «fut nommé Pheleg («division, partage») parce qu’en son temps la terre fut divisée[28].» Nombre d’interprètes ont cherché à en déduire cette conséquence que, dans la tradition conservée par le livre de la Genèse, la confusion des langues et la dispersion générale des 16 peuples avaient eu lieu quatre générations après les fils de Noa’h et cinq avant Abraham. En réalité le texte ne l’implique aucunement; l’explication la plus naturelle et la plus probable de la phrase que nous avons citée, la rapporte à la division en deux branches du rameau spécial de la descendance de Schem d’où sortirent les Hébreux, division que la généalogie biblique enregistre en effet en ce moment. La Bible ne précise aucune époque pour le grand fait dont elle place le théâtre à Babel. De plus, rien dans son texte n’interdit de penser que quelques familles s’étaient déjà séparées antérieurement de la masse des descendants de Noa’h, et s’en étaient allées au loin former des colonies en dehors du centre commun, où le plus grand nombre des familles destinées à repeupler la terre demeuraient encore réunies.
[Note 28: Genes., X, 25.]