Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 285
Yera’h ne peut être que la traduction hébraïque d’un nom de peuple, qui en arabe avait le sens de «peuple de la lune;» les commentateurs hésitent pour l’application de ce nom entre les Benou-Helal ou «fils de la nouvelle lune,» ancien peuple du nord du Yémen, les Aliléens de la géographie classique, et la région du Djebel Qamar, «la montagne de la lune,» dans le ‘Hadhramaout oriental.
Pas de doute que Hadoram ne corresponde aux Adramites des géographes classiques, donnés pour voisins des Chatramotites mais distincts d’eux.
Ouzal représente le canton du Yémen où est située la ville de Çan’âa, que les traditions arabes affirment s’être appelée Aouzâl
jusqu’à la conquête éthiopienne du Ve siècle de l’ère chrétienne.
Avec Diqlah nous sommes obligés de rentrer dans la voie des conjectures; aucun canton de l’Arabie ne nous offre d’appellation analogue; mais ce nom signifie «palme» en hébreu; il doit donc désigner une contrée particulièrement riche en palmiers, ou bien où l’on rendait un culte religieux au dattier, comme le faisaient les habitants de Nedjrân; la situation de ce dernier canton conviendrait fort au groupement de Diqlah avec les noms voisins.
‘Obal, qui peut répondre à un protype arabe Ghobal, rappelle à l’esprit les Gebanitae de Pline, qui habitaient à l’ouest du canton d’Aouzal, sur le bord de la mer, et dont la capitale, Tamna, était une si grande ville qu’elle comptait jusqu’à 65 temples.
Abimaël, «le père de Maël,» représente un des cantons du pays de Mahrah, la région principale de production de l’encens; le naturaliste grec Théophraste dit, en effet, que de son temps le meilleur encens venait du district de Mali, qu’on ne saurait manquer d’identifier avec Maël.
Le sens de Scheba est certain; ce sont les célèbres Sabéens, le peuple le plus considérable et le plus fameux de l’Arabie-Heureuse.
Vient ensuite Ophir. Il ne saurait être ici question de l’Ophir indien, du pays d’Abhîra, près des bouches de l’Indus; mais la conjecture la plus vraisemblable, au sujet de l’Ophir arabe, est que ce nom avait été appliqué dans l’usage à la région qui servait d’entrepôt ordinaire aux produits de l’Ophir indien, c’est-à-dire aux alentours du port de ‘Aden, où les vaisseaux de l’Inde avaient l’habitude d’apporter leurs marchandises, qu’y prenaient d’autres vaisseaux faisant la navigation de la mer Rouge. Et, en effet, nous 286 voyons dans les géographes classiques la province du Yémen qui s’étend le long du détroit de Bal-el-Mandeb, depuis Muza (aujourd’hui Maouschid) jusqu’à ‘Aden, appelée pays de Maphar, appellation qui reproduit celle d’Ophir, avec une préformante m, très fréquente dans les noms de lieux sémitiques.
‘Havilah est le pays de Khaoulân dans le nord du Yémen, touchant à la frontière du ‘Hedjâz; c’est jusque là, est-il dit plus loin dans la Genèse[132], que s’étendirent au sud les tribus de la descendance de Yischmaël (Ismaël).
[Note 132: XXV, 18.]
Enfin le dernier des fils de Yaqtan est Yobab, dont le nom paraît être altéré et devoir se corriger en Yobar; car Ptolémée mentionne des Iobaritæ dans l’Arabie méridionale, et les traditions arabes enregistrent un peuple Wabar, issu de Qa’htan, qui habitait à l’orient de ‘Aden jusqu’à la frontière du ‘Hadhramaout.
Pendant que la branche de Yaqtan se divise ainsi, la descendance de Peleg se continue par les générations successives de Re’ou
(nom dont le sens implique la notion de la vie pastorale), Seroug, Na’hor et Tera’h. Après ce dernier personnage, l’ensemble des tribus tera’hites ou des ‘Ebrim, opère sa migration de la Chaldée occidentale en Syrie, où il a son premier établissement à ‘Haran, et la Bible nous le montre subissant une division tripartite, qui semble calquée sur celle des fils de Noa’h. Les trois fils de Tera’h sont Abraham, Na’hor et ‘Haran, tous trois chefs de divisions ethniques et pères de nombreuses tribus. Na’hor reste fixé dans le Paddan Aram ou Aram Naharaïm, c’est-à-dire dans le vaste plateau de Damas, arrosé de deux rivières, tandis que son frère Abraham se dirige vers le sud.
Là il a douze fils[133], qui représentent autant de peuplades, qui se mêlent aux Araméens et s’étendent vers le sud, le long de la lisière du désert. Lot, fils de ‘Haran, suit la migration de son oncle Abraham; la Genèse fait sortir de lui les peuples de Moab et de ‘Ammon, qui habitaient à l’Orient de la Mer Morte. Pour Abraham, il a comme fils, de sa femme légitime Sara, Yiçe’haq (Isaac), qui continue la lignée de la tribu aînée, et auparavant, de son esclave Hagar, Yischma’el (Ismaël), qui, s’unissant à une Égyptienne, donne à son tour naissance à douze fils, représentant les principales tribus de la dernière couche de population de l’Arabie, les Arabes proprement dits ou Moust’ariba des écrivains musulmans. Les 287 tribus ismaélites, dont nous réservons l’examen détaillé pour une autre partie de notre histoire, sont désignées dans le texte biblique comme «habitant, les unes dans des villages et les autres sous des tentes, depuis le pays de ‘Havilah jusqu’au désert de Schour à l’orient de l’Égypte, dans un sens, et de là jusqu’à la frontière d’Asschour, dans l’autre sens[134].» Enfin Abraham, après la mort de Sara, épouse une nouvelle femme, Qetourah, dont il a six fils, représentant encore autant de peuplades, dont la liste généalogique[135] suit l’ordre de leur position respective du sud au nord. La plus importante est celle de Midian, fameuse dans l’histoire des Hébreux, par ses conflits avec ce peuple; et les autres appartiennent à son voisinage immédiat. L’auteur sacré indique même que, de ses concubines, Abraham a eu encore de nombreux fils, qu’il a envoyé au loin dans l’est, après les avoir dotés[136], et qui y sont devenus les auteurs de tribus nomades. La dernière division des Tera’hites se produit après Yiçe’haq, quand de ses deux fils l’un, Yaqob (Jacob), surnommé Yisraël, devient le père des Beni Yisraël ou Israélites, et de leurs douze tribus (ce nombre de douze, qui se reproduit dans la famille de Na’hor et dans celle de Yischma’el, est évidemment artificiel et cherché), l’autre, ‘Esav (Esaü), surnommé à son tour Edom, est l’auteur des Édomites ou Iduméens. La Genèse attribue à ‘Esav cinq fils, nés de mères Kenânéennes ou Ismaélites[137]; ils représentent cinq tribus qui, dans les montagnes de Se’ir, s’associent et se mêlent aux sept tribus des ‘Horim, habitants antérieurs du pays[138]. Ainsi la nation des Édomites se montre à son tour formée encore de douze tribus, issues de deux origines différentes.
[Note 133: Genes., XXII, 20-24.]
[Note 134: Genes., XXV, 12-18.]
[Note 135: Genes., XXV, 1-4.]
[Note 136: Genes., XXV, 6.]
[Note 137: Genes., XXXVI, 9-19.]
[Note 138: Genes., XXXVI, 20-30.]
[Illustration 311: Captif de la nation des Schasou, nomades sémitiques du désert entre l’Égypte et la Syrie[4].]
[Note 4: D’après les sculptures égyptiennes du Palais de Médinet-Abou.
Le nom de Schasou, comme celui de Bédouins aujourd’hui, était une appellation générale que les Égyptiens donnaient à toutes les tribus nomades de Sémites habitant le désert, telles que les Édomites et les Ismaélites; il semble englober aussi les peuples de ‘Amaleq.]