Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 2

LIVRE PREMIER

 

LES ORIGINES

3

[Illustration 028]

 

CHAPITRE PREMIER

 

LE RÉCIT DE LA BIBLE

 

§ 1.—L’ESPÈCE HUMAINE JUSQU’AU DÉLUGE.

 

Il n’existe sur l’histoire des premiers hommes et les origines de notre espèce, de récit précis et suivi que celui de l’Écriture Sainte[2]. Ce récit sacré, lors même qu’il n’emprunterait pas une autorité auguste au caractère d’inspiration du livre dans lequel il se trouve, devrait encore, en saine critique, être l’introduction de toute histoire générale; car, considéré à un point de vue purement humain, il contient la plus antique tradition sur les premiers jours de la race des hommes, la seule qui n’ait pas été défigurée par l’introduction de mythes fantastiques, dans lesquels une imagination déréglée s’est donné libre carrière. Les principaux 4 traits de cette tradition, qui fut originairement commune aux races supérieures de l’humanité et qu’un soin particulier de la Providence fit se conserver plus intacte qu’ailleurs chez le peuple choisi, se reconnaissent, mais altérés, dans les souvenirs des contrées les plus éloignées les unes des autres, et dont les habitants n’ont pas eu de communications historiquement appréciables. Et l’unique fil conducteur qui permette de se guider au milieu du dédale de ces fragments de traditions privés d’enchaînement, est le récit de la Bible. C’est donc lui que l’histoire doit enregistrer tout d’abord, en lui reconnaissant un caractère à part; et de plus il a pour le chrétien une valeur dogmatique, qui permet de l’interpréter conformément aux éclaircissements qu’il reçoit des progrès de la science, mais qui en fait le pivot invariable autour duquel doivent se grouper les résultats des investigations humaines.

 

[Note 2: Nous prenons ici le récit biblique tel qu’il nous est parvenu, sous sa forme définitive et complète, sans entrer dans les obscures et délicates questions de la date de cette rédaction définitive et des éléments antérieurs qui ont pu servir à sa formation. C’est au livre de notre histoire qui traitera des Hébreux, que nous nous réservons d’aborder ce problème, qu’il sérait impossible de laisser entièrement de côté dans l’état actuel de la science. Le système auquel s’arrête aujourd’hui l’école critique rationaliste (le dernier état de ses travaux peut être considéré comme résumé sous la forme la plus complète et la plus scientifique dans E. Schrader, Studien zur Kritik und Erhlärung der Biblischen Urgeschichte, Zurich, 1863, et A.

Kayser, Das vorexilische Buch der Urgeschichte Israels und seine Erweiterungen, Strasbourg, 1874) admet dans le style actuel de la Genèse la fusion de deux livrés antérieurs, qualifiés d’élohiste et de jéhoviste, d’après la différence du nom qui sert à désigner Dieu dans l’un et dans l’autre, et, par dessus ces deux documents reproduits textuellement, le travail d’un dernier rédacteur qui les a combinés. Bornons-nous à remarquer que ce système lui-même, aussi bien que celui qui a été inauguré par Richard Simon, et qui voit dans la Genèse une collection de fragments traditionnels coordonnés par Moïse ou par tout autre, n’a rien en soi de contradictoire avec le dogme orthodoxe de l’inspiration divine du livre. L’Église a toujours admis que son auteur avait pu mettre en oeuvre, tout en étant guidé par une lumière surnaturelle, des documents antérieurs à lui. Mais dans l’exposé que nous avons à faire des données de la Bible sur les premiers âges, et dans les recherches comparatives auxquelles elles nous donneront lieu, cette distinction des anciennes rédactions importe peu. Qu’elle ait été rédigée en une fois ou à l’aide de la combinaison de récits parallèles qui se complétaient les uns les autres, la tradition biblique est une dans son ensemble et dans son esprit, et la comparaison que l’on peut en faire aujourd’hui avec l’enchaînement que révèlent les lambeaux de la tradition génésiaque de la Chaldée, prouve surabondamment que la construction du dernier rédacteur n’a rien d’artificiel et de forcé. Il est conforme au véritable esprit de la science, aussi bien qu’à l’orthodoxie religieuse, de l’envisager dans sa suite.]

 

L’interprétation historique de ce récit offre, du reste, encore de graves difficultés. On a beaucoup discuté, même parmi les théologiens les plus autorisés et les plus orthodoxes, sur le degré de latitude qu’il ouvre à l’exégèse. En bien des points on ne saura sans doute jamais d’une manière absolument précise déterminer dans quelle mesure il faut y admettre l’emploi de la figure et du langage allégorique, qui tient toujours une si grande place dans la Bible. Remarquons-le, du reste, le récit biblique laisse à côté de 5 lui le champ le plus large ouvert à la liberté des spéculations scientifiques; par les lacunes qu’il présente. Il faut se garder, par respect même pour l’autorité des Livres Saints, d’y chercher ce qu’ils ne contiennent pas et ce qui n’a jamais été dans la pensée de ceux qui les écrivaient sous l’inspiration divine. L’auteur de la Genèse n’a point prétendu faire une histoire complète de l’humanité primitive, surtout au point de vue de la naissance et des progrès de la civilisation matérielle. Il s’est borné à retracer quelques-uns des traits essentiels et principaux de cette histoire; présentés de manière à être à la portée du peuple auquel il s’adressait. Il s’est attaché à mettre en lumière l’enchaînement des patriarches élus de Dieu qui conservèrent au travers des siècles le dépôt de la révélation primitive, et surtout à faire éclater, en opposition avec les monstrueuses cosmogonies des nations dont les Hébreux étaient entourés, les grandes vérités que l’idolâtrie avait obscurcies, la création du monde, tiré du néant par un acte de la volonté et de la toute-puissance divine, l’unité de l’espèce humaine sortie d’un seul couple, la déchéance de notre race et l’origine du mal sur la terre, la promesse d’un rédempteur, enfin l’intervention constante de la Providence dans les affaires de ce monde.

 

Le récit de la création elle-même, ses rapports avec les découvertes des sciences naturelles, sont choses qui ne sauraient entrer dans le cadre de notre ouvrage. C’est seulement au moment où Dieu, après avoir créé le monde et tous les êtres qui l’habitent, mit le sceau à son oeuvre en faisant l’homme, que nous devons prendre le récit du premier livre de la Bible, la Genèse, ainsi nommée en Europe d’un mot grec qui signifie génération, parce que le livre débute par raconter la formation de l’univers[3].

 

[Note 3: En hébreu il est appelé Bereschith, d’après les premiers mots qui en ouvrent le récit, «au commencement.»]

 

«Dieu dit: «Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance; qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les animaux, sur toute la terre et sur tout reptile qui se meut à la surface de la terre.»—Dieu créa l’homme à son image; il le créa à l’image de Dieu et il le fit mâle et femelle[4].—Yahveh[5]

6 Dieu forma l’homme du limon de la terre et lui souffla dans les narines le souffle de la vie, et l’homme fut fait âme vivante[6].»

 

[Note 4: Genes., I, 26 et 27.]

 

[Note 5: La prononciation vulgaire Jehovah au lieu de Yahveh, est le résultat de l’application au nom ineffable de Dieu des voyelles du mot Adonai, «le Seigneur,» que les Juifs prononcent au lieu de ce nom quand ils lisent la Bible. Nous discuterons plus tard, quand nous traiterons des Hébreux, la question de savoir si la vraie prononciation antique était Yahoh ou Yahveh; en attendant nous suivons cette dernière forme, généralement admise dans la science.]

 

[Note 6: Genes., II, 7.]

 

Après le récit de la formation du premier couple humain, vient celui de la déchéance. Le père de tous les hommes, Adam (dont le nom dans les langues sémitiques signifie l’homme par excellence), créé par Dieu dans un état d’innocence absolue et de bonheur, désobéit au Seigneur par orgueil dans les délicieux jardins de ‘Eden, où il avait été d’abord placé, et cette désobéissance le condamna, lui et sa race, à la peine, à la douleur et à la mort.

Dieu l’avait créé pour le travail, dit formellement le livre inspiré, mais ce fut en expiation de sa chute que ce travail devint pénible et difficile; «tu mangeras ton pain à la sueur de ton front,» lui dit le Seigneur, et cette condamnation pèse encore sur tous les hommes.

 

Voici comment la Genèse[7] raconte la séduction et la faute dont le poids s’est étendu à toute la descendance de nos premiers pères.

«Le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre que Yahveh Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Pourquoi Dieu vous a-t-il ordonné de ne pas manger de tous les arbres du Paradis?»—La femme lui répondit: «Nous pouvons manger du fruit des arbres qui sont dans le Paradis,—mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du Paradis (l’arbre de la science du bien et du mal), Dieu nous a ordonné que nous n’en mangions pas, de peur que nous en mourions.»—Et le serpent dit à la femme: «Point du tout, vous ne mourrez pas de mort,—mais Dieu sait qu’au jour où vous en aurez mangé, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal.»—La femme donc vit que cet arbre était bon pour se nourrir et qu’il était beau aux yeux et délectable au regard; et elle prit du fruit, et elle en mangea, et elle en donna à son mari, qui en mangea.—Et les yeux de tous deux s’ouvrirent; et ayant vu qu’ils étaient nus, ils tressèrent des feuilles de figuier et s’en firent des ceintures[8].»

 

[Note 7: III, 1-7.]

 

[Note 8: La gravure placée en tête de ce chapitre, représente la scène de la tentation des premiers humains au jardin de ‘Eden, d’après une peinture chrétienne des catacombes de Rome, empruntée au grand ouvrage de Perret.]

 

«Prodigieuse et accablante vérité, dit Chateaubriand: L’homme

7 mourant pour s’être empoisonné avec le fruit de vie! L’homme perdu pour avoir goûté à l’arbre de la science, pour avoir su trop connaître le bien et le mal! Qu’on suppose toute autre défense de Dieu relative à un penchant quelconque de l’âme, que deviennent la sagesse et la profondeur de l’ordre du Très-Haut? Ce n’est plus qu’un caprice indigne de la Divinité, et aucune moralité ne résulte de la désobéissance d’Adam. Toute l’histoire du monde, au contraire, découle de la loi imposée à notre père… Le secret de l’existence morale et politique des peuples, les mystères les plus profonds du coeur humain sont renfermés dans la tradition de cet arbre admirable et funeste.»

 

La Bible n’assigne pas une date précise à la naissance du genre humain, elle ne donne aucun chiffre positif à ce sujet. Elle n’a pas en réalité de chronologie pour les époques initiales de l’existence de l’homme, ni pour celle qui s’étend de la Création au Déluge, ni pour celle qui va du Déluge à la Vocation d’Abraham. Les dates que les commentateurs ont prétendu en tirer sont purement arbitraires et n’ont aucune autorité dogmatique. Elles rentrent dans le domaine de l’hypothèse historique et l’on pourrait énumérer plus de cent manières d’après lesquelles on a essayé de les calculer. Ce que les Livres Saints affirment seulement, et ce que la science démontre d’accord avec eux, c’est que l’apparition de l’homme sur la terre (quelque haute qu’en puisse être la date) est récente par rapport à l’immense durée des périodes géologiques de la création, et que l’antiquité de plusieurs myriades d’années que certains peuples, comme les Égyptiens, les Chaldéens, les Indiens et les Chinois, se sont complaisamment attribuée dans leurs traditions mythologiques, est entièrement fabuleuse.

 

Aussi superflue et aussi dénuée de fondement solide que les calculs sur la date de la création de l’homme, serait la tentative de celui qui chercherait à déterminer d’après la Bible le lieu précis où fut le berceau de notre espèce, ainsi que la situation du jardin de ‘Eden. La tradition sacrée ne fournit aucune indication précise à cet égard. Les commentateurs les plus savants et les plus orthodoxes des Livres Saints ont laissé la question indécise. Tout nous commande d’imiter leur réserve, et de nous en tenir à l’opinion commune, qui place en Asie l’origine de la première famille humaine et le berceau de toute civilisation.

 

Adam et ‘Havah (d’où nous avons fait Ève), le premier couple humain 8 sorti des mains de Dieu, eurent deux fils, Qaïn et Habel[9]. Ils menaient l’un la vie agricole et l’autre la vie pastorale, dont la Bible place ainsi l’origine au début même de l’humanité. Qaïn tua son frère Habel, par jalousie pour les bénédictions dont le Seigneur récompensait sa piété[10]; puis il s’expatria, dans le désespoir de ses remords, et il se retira avec les siens à l’orient de ‘Eden, dans la terre de Nod ou de l’exil, où il fonda la première ville, qu’il appela ‘Hanoch, du nom de son premier-né[11].

Dieu avait créé l’homme avec les dons de l’esprit et du corps qui devaient le mettre en état de remplir le but de son existence, et par conséquent de former des sociétés régulières et civilisées.

C’est à la famille de Qaïn que le livre de la Genèse attribue la première invention des arts industriels. De ‘Hanoch, fils de Qaïn, y est-il dit, naquit à la quatrième génération, Lemech, qui eut à son tour plusieurs enfants: Yabal, «le père de ceux qui demeurent sous les tentes et des pasteurs»; Youbal, l’inventeur de la musique; Thoubalqaïn, l’auteur de l’art de fondre et de travailler les métaux; enfin une fille, Nâ’amah[12]. Pour celle-ci, le texte biblique ne fait qu’enregistrer son nom; mais la tradition rabbinique, voulant achever le groupement de toutes les inventions en les rapportant aux enfants de Lemech, raconte que Nâ’amah fut la mère des chanteurs, ou bien que la première elle fila la laine des troupeaux et en tissa des étoffes.

 

[Note 9: Ces noms sont significatifs et tirés des langues sémitiques, comme tous ceux que le récit biblique attribue aux premiers ancêtres de notre race; ce sont en réalité de véritables épithètes qualificatives, qui expriment le rôle et la situation de chaque personnage dans la famille originaire. Adam, nous l’avons déjà dit, veut dire homme, ‘Havah vie, «parce qu’elle a été la mère de tous les vivants», dit le texte sacré; Qaïn signifie la créature, le rejeton; Habel est le mot qui, dans les plus anciens idiomes sémitiques, exprimait l’idée de fils, et s’est conservé en assyrien; enfin Scheth, comme la Bible le dit formellement, est le substitué, celui que Dieu accorde à ses parents pour compenser la perte de leur fils bien-aimé.]

 

[Note 10: Genes., IV, 1-16.]

 

[Note 11: Genes., IV, 17 et 18.]

 

[Note 12: Genes., IV, 19-22.]

 

La Bible rapporte à Lemech l’origine des sanguinaires habitudes de vengeance qui jouèrent un si grand rôle dans la vie des peuples antiques. «Lemech dit à ses femmes ‘Adah et Çillah: «Écoutez ma voix, femmes de Lemech, soyez attentives à mes paroles; j’ai tué un homme parce qu’il m’avait blessé, un jeune homme parce qu’il m’avait fait une plaie.—Qaïn sera vengé soixante-dix fois, et Lemech septante fois sept fois[13].»

 

[Note 13: Genes, IV, 23 et 24.]