Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 22

Présentée ainsi, la donnée égyptienne se rapproche d’une manière frappante de celle de la Genèse, où Dieu «forme l’homme du limon de la terre.» Au reste, l’opération du modeleur fournissait le moyen le plus naturel de représenter aux imaginations primitives l’action du créateur ou du démiurge sous une forme sensible. Et c’est ainsi que chez beaucoup de peuples encore sauvages on retrouve la même notion de l’homme façonné avec la terre par la main du créateur.

Dans la cosmogonie du Pérou, le premier homme, créé par la toute-puissance divine, s’appelle Alpa camasca, «terre animée.»

Parmi les tribus de l’Amérique du Nord, les Mandans racontaient que le Grand-Esprit forma deux figures d’argile, qu’il dessécha et anima du souffle de sa bouche, et dont l’un reçut le nom de premier homme, et l’autre celui de compagne. Le grand dieu de Tahiti, Taeroa, forme l’homme avec de la terre rouge; et les Dayaks de Bornéo, rebelles à toutes les influences musulmanes, se racontent de génération en génération que l’homme a été modelé avec de la terre.

 

N’insistons pas trop, d’ailleurs, sur cette dernière catégorie de rapprochements, où il serait facile de s’égarer, et tenons-nous à ceux que nous offrent les traditions sacrées des grands peuples civilisés de l’antiquité. Le récit cosmogonique chaldéen, spécial à Babylone, que Bérose avait mis en grec, se rapproche beaucoup de ce que nous lisons dans le chapitre II de la Genèse; là encore l’homme est formé de limon à la manière d’une statue. «Bélos (le démiurge Bel-Maroudouk), voyant que la terre était déserte, quoique fertile, se trancha sa propre tête, et les autres dieux, ayant pétri le sang qui en coulait avec la terre, formèrent les hommes, qui, pour cela, sont doués d’intelligence et participent de la pensée divine[30], et aussi les animaux qui peuvent vivre au contact de l’air.» Avec la différence d’une mise en scène polythéiste d’une part, strictement monothéiste de l’autre, les faits suivent ici exactement le même ordre que dans la narration du chapitre II du premier livre du Pentateuque. La terre déserte[31] devient fertile[32]; alors l’homme est pétri d’une argile dans laquelle l’âme spirituelle et le 23 souffle vital sont communiqués[33].

 

[Note 30: Les Orphiques, qui avaient tant emprunté à l’Orient, admettaient pour l’origine des hommes la notion qu’ils descendaient des Titans. Et ils disaient que la partie immatérielle de l’homme, son âme, provenait du sang du jeune dieu Dionysos Zagreus, que ces Titans avaient mis en pièces, et dont ils avaient en partie dévoré les membres.]

 

[Note 31: Genes., II, 5.]

 

[Note 32: Genes., II, 6.]

 

[Note 33: II, 7.]

 

Un jeune savant anglais, doué du génie le plus pénétrant et qui, dans une carrière bien courte, terminée brusquement par la mort, a marqué sa trace d’une manière ineffaçable parmi les assyriologues, George Smith, a reconnu parmi les tablettes d’argile couvertes d’écriture cunéiforme, et provenant de la bibliothèque palatine de Ninive, que possède le Musée Britannique, les débris d’une sorte d’épopée cosmogonique, de Genèse assyro-babylonienne, où était racontée l’oeuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la réunion composait cette histoire, portait un des chants du poème, un des chapitres du récit, d’abord la génération des dieux issus du chaos primordial, puis les actes successifs de la création, dont la suite est la même que dans le chapitre Ier de la Genèse, mais dont chacun est attribué à un dieu différent. Cette narration paraît être de rédaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes écoles sacerdotales, dont on nous signale l’existence dans le territoire de la religion chaldéo-assyrienne, semble avoir eu sa forme particulière de la tradition cosmogonique; le fonds était partout le même, mais son expression mythologique variait sensiblement.

 

Le récit de la formation de l’homme n’est malheureusement pas compris dans les fragments jusqu’ici reconnus de la Genèse assyrienne. Mais nous savons du moins d’une manière positive que celui des immortels qui y était représenté comme «ayant formé de ses mains la race des hommes,» comme «ayant formé l’humanité pour être soumise aux dieux,» était Êa, le dieu de l’intelligence suprême, le maître de toute sagesse, le «dieu de la vie pure, directeur de la pureté,» «celui qui vivifie les morts,» «le miséricordieux avec qui existe la vie.» C’est ce que nous apprend une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a été conservée sur le lambeau d’une tablette d’argile, laquelle faisait peut-être partie de la collection des poèmes cosmogoniques. Un des titres les plus habituels de Êa est celui de «seigneur de l’espèce humaine;»

il est aussi plus d’une fois question, dans les documents religieux et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et «l’homme qui est sa chose.»

 

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Chez les Grecs, une tradition raconte que Prométhée, remplissant 24 l’office d’un véritable démiurge en sous-ordre, a formé l’homme en le modelant avec de l’argile, les uns disent à l’origine des choses, les autres après le déluge de Deucalion et la destruction d’une première humanité. Cette légende a joui d’une grande popularité à l’époque romaine, et elle a été alors plusieurs fois retracée sur les sarcophages. Mais elle semble être le produit d’une introduction d’idées étrangères, car on n’en trouve pas de trace aux époques plus anciennes. Dans la poésie grecque vraiment antique, Prométhée n’est pas celui qui a formé les hommes, mais celui qui les a animés et doués d’intelligence en leur communiquant le feu qu’il a dérobé au ciel, par un larcin dont le punit la vengeance de Zeus. Telle est la donnée du Prométhée d’Eschyle, et c’est ce que nous donne à lire encore, à une époque plus ancienne, le poème d’Hésiode: Les travaux et les jours. Quant à la naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du nom d’Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges très formels dans les Vêdas ou recueils d’hymnes sacrés de l’Inde, et nous allons encore la trouver avec des particularités fort remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.

 

[Illustration 049a: Prométhée formant l’homme[1].]

 

[Note 1: Médaillon d’une lampe romaine de terre-cuite. Prométhée modèle l’homme en argile à la façon d’un sculpteur. Minerve assiste à son travail, comme déesse des arts et de l’intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Musée du Capitole, qui retrace le même sujet avec plus de développement.]

 

[Illustration 049b: Prométhée dérobant le feu céleste[2].]

 

[Note 2: Médaillon d’une lampe romaine de terre-cuite.]