Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 196
Nous sommes ainsi conduits à rapporter aux Schoumers et aux Akkads, c’est-à-dire à la primitive population touranienne, l’origine de la métallurgie de la Chaldée, et à en lier l’implantation dans cette partie du monde à celle de l’écriture cunéiforme. Il ne nous est possible, d’ailleurs, d’indiquer ici ces faits que d’une manière tout à fait sommaire, nous réservant d’y revenir avec tous les développements qu’ils réclament, dans le livre de cette histoire qui sera consacré aux annales de la Chaldée et de l’Assyrie. Nous avons encore à jeter un rapide coup-d’oeil sur un dernier rameau des vieilles populations touraniennes de l’Asie, celui de tous qui a laissé la plus grande renommée métallurgique, celui de Meschech et de Thoubal, auquel appartiennent les Tibaréniens et les Chalybes. Mais ici nous laisserons de nouveau la parole au baron d’Eckstein, qui a traité de la manière la plus heureuse cette partie du sujet.
«Thoubal, nom de tribu, nom probable de corporation, est l’équivalent des Telchines de la Grèce primitive. Nous rencontrons, au dixième chapitre de la Genèse, ce nom, qui s’applique à une race caucasienne, à celle des Tibaréniens, voisins des Chalybes, aborigènes des montagnes qui bordent le Pont-Euxin, forgeant le fer, travaillant l’airain, fameux du temps des Argonautes. Chez Ézéchiel (Ye’hezqêl), Thoubal est au nombre des tribus vassales du commerce de Tyr, cité à laquelle ils livraient l’airan de leurs montagnes. Les pierres précieuses qui portent le nom de tibaréniennes, chez Pline, témoignent encore de la gloire de Thoubal. Exploitant la chaîne des monts intermédiaires entre l’Arménie et le Caucase, ces Chalybes, ces Tibarènes, ces Mossynoeques relèvent de l’antique souche de Meschech et de Thoubal, mentionnée dans plus d’un texte de l’Ancien Testament, chantée par les Grecs dès l’âge mythique du temps des Argonautes; telles sont les tribus contre lesquelles Xénophon s’est heurté lors de son expédition assyrienne.
«Ces mêmes peuplades sont les voisines immédiates d’Aia-Colchis, la terre classique de la toison d’or. Près de là s’élève la province arménienne de Syspiritis citée par Strabon, contrée riche en mines d’or et en mines d’airain, province d’Isber ou d’Iber, comme elle est appelée dans les annales de l’Arménie. Hérodote en parle deux fois en deux passages importants; et chaque fois il y place les Saspires, sur la grande route du commerce de la Médie à la Colchide. Vers la Médie se dirige une autre route; grande artère du commerce des Indes, elle aboutit à Suse, la cité éthiopienne ou 197 memnonienne, où arrivent les marchandises débarquées dans les ports de la Perside. Des rives de la mer Érythrée jusqu’aux rives du Pont-Euxin, il existe ainsi une communication commerciale, dont les Saspires sont les intermédiaires.
«Salués par un souvenir au passage des Argonautes, les Saspires ou les Sapires donnent leur nom au saphir des anciens, pierre dont parle Théophraste, mais qui n’est pas notre saphir. C’est le lapis-lazuli, le vaidoûrya des Indiens, ainsi appelé parce qu’il vient de «très loin» vidoûra, d’où le nom de Vidoûra donné au Belour, à la montagne dont on le tire, là où sont les sources de l’Oxus, là où est la région du paradis terrestre. Fameuses dans toute l’antiquité, célèbres en Chine, dans l’Inde, dans la Perse, dans le reste de l’Asie, les pierres de lapis-lazuli passent pour les lumières mystérieuses par excellence, illuminant le monde souterrain. Si les Saspires donnent leur nom à cette pierre dans une contrée où elle ne se trouve pas, c’est qu’ils étaient les grands agents de son commerce et qu’ils constituaient l’anneau intermédiaire de la chaîne qui rattachait aux villes du Pont-Euxin les indigènes des régions supérieures de l’Indus et de l’Oxus. Là se trouve le ‘Havilah des premiers chapitres de la Genèse, les pays de Wakhan, de Badakchan, du Tokharestan, illustrés par les travaux d’une prodigieusement antique métallurgie. Wood, lors de son voyage aux sources de l’Oxus, nous a montré ces exploitations dans un état de séculaire décadence, quoique les travaux des mines de lapis-lazuli n’y chômassent pas encore. Là est le berceau de la métallurgie et de son culte.»
En effet, dans le rapide voyage que nous venons de faire au travers des populations des deux races apparentées, altaïque et touranienne, les unes qui se maintiennent encore dans les contrées septentrionales, les autres qui peuplaient dans des siècles relativement récents, et déjà pleinement historiques, une grande partie de l’Asie occidentale et en étaient les premiers occupants, dans ce rapide voyage, si nous avons trouvé partout les différents rameaux de ces deux races que l’on venait sans doute se confondre à leurs origines, exerçant de temps immémorial le travail simultané du fer et du bronze, liant leur propre naissance à celles de la métallurgie et accordant aux dieux de cet art, dans leurs mythes et dans leurs adorations, une place qu’aucune autre race n’accorde aux mêmes personnifications, nous avons pu discerner une série de rayons, qui, de toutes les extrémités du domaine où nous avons trouvé ces peuples, convergent vers un centre commun. Et ce centre, 198 ce point d’intersection où convergent tous les rayons venus du nord, du sud, de l’est et de l’ouest, n’est autre que la région montueuse du Wakhan, du Badakchan, du Tokharestan, de la Petite-Boukharie, et du Tibet occidental, qui entoure le plateau de Pamir, c’est-à-dire le point où la science, par la comparaison des traditions de l’Inde et de la Perse avec celle des Livres Saints, détermine avec une précision rigoureuse le berceau où les grandes races de l’humanité, Toûra, comme l’appelle la tradition iranienne, aussi bien que Kousch, Schem et Yapheth, ont pris naissance et commencé à grandir côte à côte, d’où elles ont successivement envoyé leurs essaims à tous les points de l’horizon.
D’autres raisons, d’une valeur non moins décisive, nous obligent encore à y chercher le foyer premier de l’invention du travail des métaux chez les plus vieux ancêtres des nations altaïques et touraniennes.
[Illustration 223: Pointes de lances en bronze[1].]
[Note 1: De Danemark et d’Irlande.]
Ici les faits relatifs au bronze prennent de nouveau une importance capitale, comme lorsqu’il s’est agi de déterminer l’étendue sur laquelle s’est propagée l’influence de ce foyer. En effet, si l’unité de la composition de l’alliage du bronze est le trait palpable et caractéristique qui permet de rattacher avec certitude à une invention commune, à celle que la tradition biblique attribue à Thoubalqaïn, toute la métallurgie du vaste empire dont nous avons esquissé les limites, ce sont aussi les éléments dont l’alliage constitue ce métal qui peuvent servir à déterminer le lieu de son invention. Le fer se trouve presque partout en abondance à la surface du globe, et par conséquent on aurait pu presque partout commencer à le travailler et découvrir les moyens de le fondre et de le forger. Le cuivre est un peu plus rare, mais encore répandu dans un grand nombre de régions; le travail du cuivre pur, qui, dans quelques pays, a précédé l’introduction du bronze, et a été abandonné devant la supériorité du métal artificiel, a pu naître spontanément dans ces pays, comme le travail du fer dans l’Afrique centrale, avant la communication des procédés dont nous recherchons le berceau; mais ce n’est qu’après celle-ci qu’a commencé le règne de la vraie et parfaite 199 métallurgie. Au contraire, l’étain ne se rencontre dans les couches du sol que sur un petit nombre de points nettement déterminés, et dont l’énumération est facile. Or, il tombe sous le sens que le bronze a été découvert et fabriqué, pour la première fois, dans une contrée où les gisements d’étain et de cuivre existaient à proximité les uns des autres, dans une contrée où le sol fournissait les deux minerais, et où, par conséquent, après avoir observé les défauts du cuivre pur, on pouvait avoir naturellement l’idée d’essayer le résultat que fournirait l’alliage des métaux obtenus par la fusion de ces minerais. Ce n’est que plus tard, quand les qualités du bronze étaient déjà bien connues et les meilleures proportions de son alliage fixées, qu’on s’est mis à en fabriquer là où l’on ne trouvait que le cuivre et où il fallait faire venir l’étain de grandes distances.
[Illustration 224: Pointe de lance en silex[1].]
[Note 1: Du Danemark. Il nous a paru intéressant de rapprocher cet objet, d’un travail très particulièrement fin de taille à petits éclats, du type métallique qui lui a immédiatement succédé.]
Ceci posé, quels sont les pays où se trouve l’étain? Nous devons d’abord écarter les riches gisements de la Chine et de l’Indo-Chine, qui se trouvent en dehors de la sphère d’action de la métallurgie de Thoubalqaïn, en dehors du monde antique. Il en est de même de l’étain de Banca, qui n’était même pas connu dans l’Inde au Ier siècle de notre ère, puisque alors, d’après le témoignage formel du Périple grec de la mer Érythrée, l’Inde, comme l’Arabie méridionale, tirait tout son étain de la Grande-Bretagne par l’intermédiaire d’Alexandrie. Qui d’ailleurs pourrait songer à chercher à Banca et à Malacca le berceau de la métallurgie de l’Asie occidentale et centrale et de l’Europe? Les mines des monts Mêwar, dans l’Inde centrale, sont aussi dans une situation trop excentrique et trop orientale; d’ailleurs le témoignage du Périple les exclut également, puisqu’il montre qu’elles n’étaient pas exploitées dans l’antiquité. Quant à celles du pays de Midian, au nord-est de la mer Rouge, récemment retrouvées par le capitaine Burton, leur production n’a jamais eu qu’une importance secondaire.
En réalité, l’antiquité ne connaissait que trois grands gîtes de l’étain, florissants à des époques différentes: la Grande-Bretagne, l’Ibérie du Caucase et le Paropanisus. Écartons encore la première de ces contrées, qui ne peut pas prétendre à un caractère véritablement primitif pour l’exploitation de ses mines, et qui ne 200 les a ouvertes que lorsque les navigateurs phéniciens ont fréquenté ses côtes. Restent les gisements de l’Ibérie caucasienne et du Paropanisus.
Les uns et les autres ont été activement fouillés dès un temps bien plus reculé que celui des voyages des Phéniciens aux Iles Cassitérides. Dans la Géorgie actuelle, on découvre des traces d’exploitations d’un caractère extrêmement primitif dans les filons de minerai d’étain, et le silence absolu que gardent au sujet de l’extraction de ce métal, chez les Ibères, les écrivains grecs et latins de l’époque impériale et l’historien arménien Moïse de Khorène, semble indiquer que les travaux, dont les vestiges attestent un assez grand développement d’activité minière, étaient abandonnés déjà vers le temps de l’ère chrétienne. C’est de là, sans doute, que les gens de Thoubal, à l’époque de Ye’hezqêl, et les Chalybes de la tradition grecque, tiraient l’étain nécessaire à la fabrication de leurs bronzes fameux. C’est de là aussi que devait provenir celui que consommaient les travaux de civilisation de l’Iran, de la Susiane et du bassin de l’Euphrate et du Tigre, puisque nous avons constaté tout à l’heure l’importance du commerce, en grande partie métallique, que les Saspires d’Hérodote, chez qui se trouvaient ces mines, entretenaient d’un côté avec la mer Noire, de l’autre avec Suse et Babylone, par deux voies qui, une fois ouvertes et fréquentées, n’ont jamais été oubliées au travers de toutes les révolutions de l’Asie. Quant à l’étain du Paropanisus, on en a trouvé les gisements, accompagnés aussi de restes d’antiques travaux abandonnés depuis des siècles, dans le pays de Bamian, au coeur même de la chaîne de l’Hindou-Kousch, auprès des sources de l’Helmend ou Etymander, un des quatre fleuves paradisiaques des Iraniens. Ce ne peut être que de là que provenait l’étain que les habitants de la Bactriane employaient déjà dans les âges antiques auxquels remontent certaines parties des livres de Zoroastre; car il est fait mention de ce métal, et même de l’art de l’étameur, dans un de ces chapitres les plus primitifs du Vendidâd-Sadé. Nous hésiterions entre les mines de l’Ibérie et du Paropanisus pour attribuer aux unes ou aux autres l’honneur d’avoir été les premières exploitées, et d’avoir vu naître dans leur voisinage l’art de travailler les métaux, comme la science a longtemps hésité entre le Caucase et le Belourtagh; pour reconnaître dans l’un ou dans l’autre la montagne qui abrita de son ombre les familles des premiers ancêtres des grandes races humaines, si notre choix n’était pas fixé par les raisons mêmes qui 201 ont déterminé les maîtres de l’érudition moderne à saluer, dans le Belourtagh et le plateau de Pamir, le berceau véritable d’où nous descendons tous.
En effet, si c’est à une autre race que celles de ‘Ham, de Schem et de Yapheth qu’il faut attribuer les premières découvertes du travail des métaux, si ces découvertes ont été l’oeuvre d’un rameau de l’espèce humaine qui avait quitté plus tôt le berceau commun, elles ont dû avoir pour théâtre un pays encore très voisin des lieux où les pères des trois autres familles demeuraient réunis. Ni ‘Ham, ni Schem, ni Yapheth n’ont inventé la métallurgie; ils n’y prétendent même pas; mais ils ont reçu la communication de ses secrets avant de s’être encore dispersés dans le monde. Car, dès que les tribus de ces trois races entrent dans la période de leurs migrations, elles sont en possession du bronze et du fer, elles savent les extraire du minerai et les travailler, et partout où elles vont elles portent cette industrie avec elles. Le groupe de peuplades ‘hamitiques qui, dans une antiquité impossible à évaluer, franchit l’isthme de Suez pour venir s’établir dans la vallée du Nil, et fut le noyau de la nation égyptienne, était certainement maître des procédés d’une métallurgie complète, car il ne l’aurait certainement pas inventée dans ce pays qui ne produit pas de métaux, et où le besoin de s’assurer du moins l’exploitation des mines de cuivre du Sinaï l’obligea dès les premières dynasties à entrer dans la voie des conquêtes étrangères. S’il y a eu réellement un âge de la pierre en Égypte,—ce que je persiste à penser malgré l’autorité des savants qui le contestent,—il a été antérieur à l’établissement des fils de Miçraïm; il appartient à la population mélanienne qui paraît les y avoir précédés et dont le sang se mêla au leur, fournissant l’élément africain dont la présence est incontestable dans la nation égyptienne telle que les monuments nous la font connaître. La plus ancienne tradition des Sémites, celle que la Bible nous a conservée, place la découverte des métaux presque aux origines de l’espèce humaine, mille ans avant le déluge et la formation des trois familles des Noa’hides.
Et rien, ni dans les souvenirs, ni dans les usages, ni dans les langues de la race sémitique, ne nous fait remonter à un temps où elle n’aurait pas employé les métaux. Chez les Aryas, la philologie appliquée à cet ordre de recherches que Pictet a si ingénieusement appelé «la paléontologie linguistique,» nous fait voir la métallurgie déjà constituée avant la dispersion de la race ou du moins de ses principaux rameaux, avant la séparation des nations orientales et occidentales, chez les tribus encore cantonnées sur les bords de l’Oxus.