Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 154

L’existence primitive d’une population de sauvages menant la vie de chasseurs troglodytes, a laissé des souvenirs d’une singulière précision dans les récits traditionnels des peuples civilisés du monde classique, dans leurs légendes sur les premiers âges[99].

C’est à tel point que l’on peut presque dire que les hommes des cavernes de la période quaternaire ne sont pas à proprement parler préhistoriques, puisqu’ils ont une place incontestable dans la tradition. Et ici nous trouvons une preuve de la succession ininterrompue des générations humaines sur le sol européen, depuis le temps où vivaient le mammouth et les grands carnassiers depuis si longtemps éteints.

 

[Note 99: Voy. le chapitre Ier du livre de M. d’Arbois de Jubainville, Les premiers habitants de l’Europe; nous n’avons fait ici que le résumer.]

 

«Alors, dit Eschyle[100], pas de maisons de brique ouvertes au soleil, pas de constructions en charpente. Se plongeant dans la terre tels que de minces fourmis, les hommes se cachaient dans des antres sans lumière.» La charrue à cette date ne labourait pas le sol européen. Prométhée, aïeul d’Hellen et personnification mythique des débuts de la civilisation de la race aryenne dans ces contrées, «accoupla le premier, suivant le poète, des bêtes de somme sous le joug pour décharger les mortels des travaux les plus durs.» Pour le grand tragique grec, l’état sauvage qui précéda Prométhée remonte à l’époque la plus reculée. Mais quelques siècles plus tôt, le chantre de l’Odyssée représente certaines tribus de cette race primitive vivant encore de la vie de troglodytes sauvages, au temps de ses héros Achéens, dont la civilisation est déjà relativement avancée. Tels sont chez lui les Cyclopes de Sicile, que la tradition plaçait dans cette contrée avant l’établissement de la population ibérienne des Sicanes, lequel remonte au moins à 2,000 ans avant l’ère chrétienne, les Cyclopes que les Grecs disaient fils du Ciel et de la Terre et représentaient comme absolument étrangers aux généalogies de leur propre race. Les Cyclopes, tels que les décrit le IXe chant de l’Odyssée, «habitent des cavernes au sommet des hautes montagnes;» non-seulement ils ne labourent pas, mais ils ne cultivent pas même la terre à la main. Ils ont pourtant quelques troupeaux, mais ignorent toute navigation, comme l’art de l’équitation et celui des transports au moyen de chariots. Les dieux des Hellènes leurs sont inconnus; il les dédaignent et les défient.

 

[Note 100: Prometh., v. 450 et suiv.]

 

Si nous en croyons la tradition grecque recueillie par Pausanias, Pélasgos, le représentant de la première race un peu civilisée, 155 aurait trouvé dans le Péloponnèse, à l’aurore des temps historiques, une population qui ne bâtissait pas et qui ne portait pas de vêtements; il lui apprit à construire des cabanes et à s’habiller de peaux de cochons. Cette population vivait de feuilles, d’herbes et de racines, sans distinguer les saines des dangereuses: les Pélasges lui firent joindre le gland doux à cette nourriture rudimentaire. Diodore de Sicile parle d’une époque reculée où en Crète on ne savait pas encore bâtir de maisons: les hommes cherchaient un abri sous les arbres des montagnes et dans les cavernes des vallées; tel était l’état des choses jusqu’à l’arrivée des Curètes, peuple de race pélasgique, qui enseignèrent aux aborigènes les premiers rudiments de la civilisation, l’élève des troupeaux, la récolte du miel, l’emploi du métal pour faire des glaives et des casques, enfin la substitution d’une organisation sociale à la vie solitaire du sauvage chasseur.

 

Le souvenir de la population des cavernes restait aussi vivant en Italie. C’est en parlant d’elle qu’Évandre, dans l’Énéide de Virgile, commence son poétique résumé de l’histoire du Latium.

«Autrefois ces bois étaient habités par des autochthones, les Faunes et les Nymphes, race d’hommes née des troncs durs du chêne.

Vivant sans lois traditionnelles ni civilisation, ils ne savaient ni réunir des boeufs sous le joug, ni amasser des richesses, ni épargner le bien acquis; des pousses d’arbres et les sauvages produits de la chasse étaient leur nourriture.»

 

Mais la description traditionnelle la plus remarquable, la plus exacte et la plus vivante des moeurs des sauvages primitifs des cavernes, est celle que nous lisons chez Lucrèce. «Le robuste conducteur de la charrue courbée n’avait pas encore paru; personne ne savait dompter les champs par le fer, ni planter les jeunes arbres, ni au sommet des vieux couper les branches avec la serpe….. Les hommes trouvaient la nourriture de leur corps sous les chênes porteurs de gland, sous les arbousiers dont, pendant l’hiver, les fruits mûrs se teignent en rouge….. Ils ne savaient pas se servir des peaux ni se vêtir de la dépouille des animaux sauvages. Ils habitaient les forêts et les cavités des montagnes; ils abritaient sous les broussailles leurs membres crasseux, quand ils voulaient éviter les vents et la pluie….. Leurs mains et leurs pieds étaient d’une admirable vigueur: ils poursuivaient dans les bois, les animaux sauvages, leur lançaient des pierres, les frappaient de massues, en abattaient un grand nombre, ne fuyaient que devant quelques-uns….. C’était en vain que la mer soulevait ses flots irrités: elle proférait des menaces impuissantes; quand au contraire la rusée étalait paisiblement ses eaux riantes, elle 156 ne pouvait séduire personne: l’art perfide de la navigation n’était pas encore inventé.»

 

Ici le poète, vivifiant la tradition par son génie, a réalisé une véritable résurrection du passé. Pour dépeindre les troglodytes des temps quaternaires, tels que nous les connaissons aujourd’hui par leurs vestiges, la science contemporaine n’a presque rien à changer à son tableau. Elle en adoucirait plutôt certaines couleurs.

 

§ 3.—RESTES MATÉRIELS DE L’ÉPOQUE NÉOLITHIQUE.

 

[Illustration 181: Hache en pierre polie, de France.]

 

Pour celui qui suit les reliques de son industrie, que l’homme antérieur à l’histoire écrite a laissés dans notre Europe, un nouvel âge, comme nous l’avons dit tout à l’heure, se marque par l’apparition de la pierre polie. Car il est à remarquer que dans l’époque précédente, quelque habileté que révèle déjà le travail de la pierre et de l’os, on n’a encore aperçu aucun spécimen d’arme ou d’outil quelconque en pierre portant des traces de polissage. Ce ne sont plus les alluvions quaternaires et les cavernes de l’âge du renne qui fournissent les pierres polies, les haches en silex, en serpentine, en néphrite, en obsidienne de cet âge; on les trouve dans les tourbières, dans des amoncellements sans doute fort anciens, mais qui s’élèvent sur le sol actuel, dans des sépultures d’une très haute antiquité, mais postérieures au début de notre période géologique, dans certains camps retranchés qui furent plus tard occupés par les Romains. On a recueilli par milliers presque partout en France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en Italie, en Grèce, en Espagne, en Allemagne et en Scandinavie.

 

Il ne faudrait pas croire, du reste, qu’un changement brusque et subit sépare l’âge du renne de l’âge de la pierre polie. On passe de l’un à l’autre par des gradations successives, qui prouvent que si l’apparition du nouveau procédé semble se rattacher à la prédominance désormais acquise par de nouveaux éléments de population, le changement s’est opéré par une action lente et prolongée. La géologie a également reconnu—fait exactement 157 parallèle—que la transition de la période quaternaire à la période présente n’avait pas été brusque et violente, mais graduelle. Elle fut le résultat d’une série de phénomènes successifs et locaux, qui achevèrent de donner aux continents la forme qu’ils ont maintenant et changèrent peu à peu le climat, ce qui amena forcément la disparition ou la retraite vers d’autres latitudes de certaines espèces animales. A tel point que beaucoup de géologues admettent aujourd’hui que nous sommes dans la continuation de l’époque quaternaire et qu’il ne faut pas établir de démarcation nettement définie entre celle-ci et les temps actuels.

 

[Illustration 182a: Hache en pierre polie, de France]

 

[Illustration 182b: Hache de pierre polie, avec son emmanchement en bois et en corne de cerf[1].]

 

[Note 1: Provenant des villages lacustres de la Suisse.]

 

Les haches de l’époque de la pierre polie diffèrent de celles de l’époque archéolithique en ce que celles-ci fendaient ou perçaient par leur petite extrémité, tandis que celles de l’âge nouveau ont le tranchant à l’extrémité la plus large. Certaines haches de cette époque étaient emmanchées dans la corne de cerf ou le bois, tandis que d’autres semblent avoir été tenues directement à la main et avoir servi de couteau ou de scie pour l’os, la corne et le bois. A cela près, la nature des armes et des ustensiles est la même aux deux âges, avec la seule différence de l’habileté et de la perfection du travail: ce sont des haches, des couteaux, des pointes de flèches barbelées, des grattoirs, des alènes, des pierres de fronde, des disques, des poteries grossières, des grains de colliers en coquillages ou en terre qui déjà se montrent à l’époque précédente. Bien qu’on donne souvent le nom d’âge de la pierre polie à la troisième phase de la période préhistorique, il 158 ne faudrait pas s’imaginer que ce soit toujours le poli de la matière qui la caractérise; le fini, la perfection de l’exécution, peuvent aussi faire juger que des armes et des ustensiles non polis s’y rapportent. Aussi vaut-il mieux se servir de l’expression d’époque néolithique, qui dénote seulement le caractère relativement plus récent du dernier âge de l’emploi exclusif des instruments de pierre.

 

On a observé sur divers points de l’Europe les vestiges incontestables d’ateliers où les instruments de pierre de cette époque étaient préparés, et dont l’emplacement est décelé par les nombreuses pièces inachevées qui s’y trouvent réunies, à côté d’armes de la même matière amenées à leur dernier degré de perfection. Un de ces ateliers existait à Pressigny (Indre-et-Loire), d’autres à Chauvigny (Loir-et-Cher), à Civray, à Charroux (Vienne). Je ne parle ici que de quelques-uns de ceux qui ont été reconnus en France; il y en a dans tous les autres pays, et moi-même j’en ai découvert à la porte d’Athènes et dans la montagne qui domine Thèbes d’Égypte (ce dernier conjointement avec M. Hamy).

Les silex paraissent ordinairement avoir été taillés dans la carrière même et portés ailleurs pour être polis. On a retrouvé en plusieurs endroits les pierres qui servaient au polissage, et auxquelles les paysans de nos campagnes donnent le nom de «pierres cochées,» d’après les sillons ou «coches» dont elles sont marquées.

 

Il y avait donc, dès cet âge, des centres industriels, des lieux spéciaux de fabrication; par suite, il y avait aussi commerce. Les peuplades qui fabriquaient sur une grande échelle les armes et les ustensiles de pierre ne devaient pas vivre dans un état d’isolement complet, où elles n’auraient su que faire des produits de leur travail. Elles les portaient chez les peuplades qui n’avaient pas chez elles des matériaux aussi propices à cette fabrication, et les échangeaient contre d’autres produits du sol de ces dernières.

C’est ainsi que le besoin établissait peu à peu les diverses relations de la vie sociale. On a trouvé en Bretagne des haches en fibrolite, matière qui ne se rencontre en France que dans l’Auvergne et les environs de Lyon. De l’allée couverte d’Argenteuil on a exhumé un couteau en silex sorti manifestement des carrières de Pressigny. A l’île d’Elbe, où l’on a recueilli un grand nombre d’instruments en pierre taillée, dont l’usage est certainement antérieur aux premières exploitations des mines de fer, ouvertes par les Étrusques, la plupart de ces armes primitives sont faites d’un silex qui ne se rencontre pas dans le sol, et a 159 été, par conséquent, apporté par mer. Dans l’Archipel grec, j’ai rencontré à Ios des couteaux et des nuclei[101] en obsidienne de Milo.

 

[Note 101: On appelle ainsi le noyau central de la pierre, resté après l’enlèvement d’un certain nombre de lames destinées à faire des couteaux.]

 

[Illustration 184: Nucleus d’obsidienne, provenant de l’Archipel grec.]

 

Un commerce rudimentaire de ce genre, franchissant souvent de grandes distances, faisant passer les objets de tribus en tribus, par une série d’échanges successifs, jusque bien loin de leur lieu d’origine, dans des conditions même où le point d’arrivée est souvent ignoré au point de départ, se produit chez tous les sauvages. De hautes autorités, comme M. Dupont, M. de Quatrefages et M. Hamy, admettent qu’il en existait déjà un semblable dans l’âge du renne. Se fondant sur des raisons très sérieuses, ces savants, qui ont si profondément étudié les vestiges de l’humanité préhistorique, pensent qu’il faut attribuer à des échanges et à un véritable commerce, plutôt qu’à un état nomade qui aurait conduit des tribus à des migrations incessantes, l’importation des coquilles marines du Golfe de Gascogne et de la Méditerranée chez les troglodytes du Périgord, des silex et des coquillages fossiles de la Champagne, des environs de Paris et même de Touraine chez ceux des bords de la Lesse.

 

Les débris d’animaux que l’on trouve avec les objets de travail humain appartenant à l’âge néolithique, se joignent aux indications fournies par les gisements pour démontrer que celui-ci n’appartient plus à l’époque quaternaire, mais à notre époque géologique, et se trouve ainsi placé sur le seuil des temps historiques. Les grands carnassiers et les grands pachydermes, comme l’éléphant et le rhinocéros, n’existaient plus alors. L’urus (_bos primigenius_), qui vivait encore au commencement des siècles historiques, est le seul animal de cet âge qui n’appartienne plus à la faune contemporaine. Les ossements qui se rencontrent avec les ustensiles de pierre polie sont ceux du cheval, du cerf, du mouton, de la chèvre, du chamois, du sanglier, du loup, du chien, du renard, du blaireau, du lièvre. Le renne ne se montre plus dans nos contrées.

En revanche, on commence à trouver les animaux domestiques, qui 160 manquent absolument dans les cavernes des derniers temps quaternaires, du moins ceux qui depuis lors deviennent les compagnons inséparables des nations civilisées. Car il n’est pas impossible que, vers la fin de l’époque précédente, les hommes des cavernes soient parvenus à amener le renne et le cheval à un état de demi-domestication, en faisant des animaux rassemblés en troupeaux pour fournir à l’alimentation leur lait et leur viande, mais sans savoir leur demander encore aucun autre service.

Évidemment le climat de nos pays était devenu, dès le commencement des temps néolithiques, ce qu’il est aujourd’hui.

 

[Illustration: Dolmen de Duneau (Sarthe).]

 

Tout le monde a vu, en France ou en Angleterre, au moins quelqu’un de ces étranges monuments en pierres énormes non taillées, connus sous le nom de dolmens et d’allées couvertes, que l’on a regardés longtemps comme des autels et des sanctuaires druidiques.

L’exploration soigneuse de ces monuments, auxquels on applique aujourd’hui la dénomination fort juste de mégalithiques, y a fait reconnaître des tombeaux, que recouvrait presque toujours à l’origine un tertre sous lequel la construction en pierres brutes était dissimulée. La plupart de ces tombes étaient violées depuis des siècles: mais dans le petit nombre de celles que les fouilles de nos jours ont retrouvées intactes, on a pu se convaincre de 161 l’absence presque constante de tout objet de métal. On n’y découvre, avec les os et les cendres des morts, que des instruments et des armes en silex, en quartz, en jade, en serpentine et des poteries. Tel a été le cas des dolmens de Keryaval en Carnac, du tumulus du Mané-Lud à Locmariaker et du Moustoir-Carnac, dont les haches en pierre dure, d’une exécution si précieuse et aux formes si géométriquement régulières, ont été envoyées par le Musée de Vannes aux Expositions universelles de Paris en 1867 et 1878. Les poteries des dolmens sont de la pâte la plus grossière, et aucune n’a été façonnée à l’aide du tour. Quelquefois, comme à Gavr’innis et au Mané-Lud, on a sculpté péniblement sur la face des dalles de granit, qui forme la paroi intérieure de la chambre sépulcrale, des dessins bizarres, qui la plupart du temps semblent reproduire des tatouages, cette marque d’individualité qui, chez les peuples sauvages, est comme une signature imprimée sur la face, et qui, dans le tombeau, tenait lieu, en l’absence d’écriture, du nom du personnage déposé au pied de la dalle où on l’avait gravée.

 

[Illustration 186: Allée couverte de la Pierre-Turquaise (Seine-et-Oise).]

 

On a trouvé des ustensiles de bronze sous quelques-uns des dolmens que l’on a fouillés dans les dernières années. L’apparition de ce métal est d’une haute importance, car elle prouve que l’usage d’élever des dolmens et des allées couvertes, qui avait pris naissance dans l’âge de la pierre polie, subsistait encore en Gaule quand l’emploi des métaux commença à y être connu. On rencontre même des sépultures de cette catégorie où le bronze domine et où les armes de pierre ne se montrent plus qu’exceptionnellement; mais 162 il est à noter qu’alors la disposition de la cavité destinée à recevoir le mort ou les morts n’est plus telle qu’on l’observe dans les tombeaux de la pure époque de la pierre: l’architecture funéraire a pris de nouveaux développements, par suite de l’emploi des outils en métal; l’intérieur des tombeaux se divise en galeries et en chambres souterraines.

 

Tous les indices concordent à prouver que les dolmens et les allées couvertes de notre pays, aussi bien ceux où l’on ne découvre que des objets de pierre que ceux où le bronze fait sa première apparition, sont les sépultures d’une race différente de celle des Celtes, qui occupait antérieurement le sol de la Gaule occidentale et centrale, et s’étendait du nord au sud, depuis la Scandinavie jusque dans l’Algérie et le Maroc, race que dans notre pays les Celtes anéantirent, chassèrent ou plutôt subjuguèrent en s’amalgamant avec elles. On a fait déjà bien des conjectures pour déterminer le rameau de l’humanité auquel pouvait appartenir cette race; mais toutes, jusqu’à présent, ont été prématurées et sans fondement assez solide. On n’est même pas parvenu à établir, d’une manière certaine, si son mouvement d’expansion s’est produit du nord au sud ou bien du sud au nord. Ce que prouve du moins la diversité de types des crânes trouvés sous les dolmens, c’est que la race qui établit l’usage de cette architecture primitive dans la région dont nous avons sommairement indiqué l’aire, prolongée le long de l’Océan Atlantique, mais ne s’étendant pas vers l’Orient, dans l’intérieur des terres, au delà du Rhône et de la Saône, était peut-être assez peu nombreuse, mais avait su faire prévaloir son influence, sa civilisation, supérieure à celle des premiers occupants du sol, quoique encore bien imparfaite, et peut-être sa domination sur des peuplades déjà fort diverses, où se mêlaient des sangs tout à fait différents.

 

Il n’y a pas impossibilité à ce que ce soit à la diffusion de cette race qu’aient trait les traditions du monde classique, qui prétendaient puiser leur source en Égypte, sur le peuple légendaire des Atlantes et ses essaims de colons conquérants, répandus dans une partie de l’Europe à une date prodigieusement antique[102]. Sans doute ces traditions ont revêtu une forme singulièrement fabuleuse, où la plupart des traits ne sauraient être admis par la critique et où particulièrement l’état de civilisation des Atlantes est exagéré 163 de la façon la plus évidente. Mais il est difficile de croire qu’elles n’aient pas eu non plus un certain fondement réel; et de bons esprits ont pensé reconnaître dans les légendes relatives à la colonisation et aux conquêtes des Atlantes un écho du souvenir de l’établissement, dans l’Europe occidentale, de nombreux essaims d’une population brune et dolichocéphale, venue du nord de l’Afrique, spécialement de sa partie occidentale[103]. La venue de cette population dans la Gaule, dont elle occupa une grande partie, et où ses descendants sont restés un des principaux éléments constitutifs de la population actuelle du sol français, a été pour la première fois mise en lumière par les travaux de Roget de Belloguet; les recherches récentes de l’anthropologie et de l’archéologie préhistorique ont achevé de l’établir, en rapportant d’une manière certaine cette immigration à la période néolithique.

Les représentants les mieux connus et les plus certains de ce groupe ethnique sont les Ibères; Roget de Belloguet a cru démontrer qu’en Gaule et en Italie il fallait appliquer à ses tribus le nom de Ligures, ce que conteste M. d’Arbois de Jubainville, lequel voit, au contraire, dans les Ligures la première avant-garde de la race aryenne en Occident. Et cette question de nom ne saurait être encore tranchée d’une manière définitive.

 

[Note 102: Tous les témoignages relatifs aux Atlantes sont très bien coordonnés dans le chapitre II du livre de M. D’Arbois de Jubainville, sur Les premiers habitants de l’Europe.]

 

[Note 103: Il faut consulter ici, mais avec une certaine réserve, le chapitre III du même ouvrage.]

 

Mais les immigrants nouveaux qui inondèrent nos contrées au début de l’âge de la pierre polie n’appartenaient pas à une même race et venaient pas tous de la même direction. Concurremment avec les dolichocéphales d’origine libyque, on y constate un courant opposé qui amène du nord et de l’est des populations brachycéphales et mésaticéphales. Les Druides rapportèrent au grec Timagène que les plus anciens habitants de la Gaule se composaient de trois éléments, des autochthones qui avaient été originairement dans un état de sauvagerie absolue, des tribus sorties d’îles de l’Océan Atlantique et d’autres qui étaient venues d’au delà du Rhin[104]. Il est à remarquer que dans les traditions des Grecs sur l’Atlantide légendaire, engloutie dans les flots après avoir fourni des colons aux contrées occidentales du continent européen, il existait sur sa situation exactement la même incertitude que dans les appréciations de la science actuelle sur le point de départ du peuple qui a propagé dans ces mêmes contrées l’usage des dolmens. Pour Solon et 164 Platon[105], l’Atlantide était située en face du détroit des Colonnes d’Hercule et touchait à l’Afrique; pour Théopompe elle appartenait aux régions hyperboréennes.

 

[Note 104: Ammian. Marcell., XV, 9.]

 

[Note 105: Voy. les récits du Timée et du Critias de Platon.]

 

[Illustration 189: Dolmen de l’Inde[1].]

 

[Note 1: D’après Ferguson, Rude stones monuments.]

 

Quoi qu’il en soit, les monuments mégalithiques ne se rencontrent pas seulement dans la région européenne des dolmens, région si nettement délimitée, qui va de la Scandinavie au Maroc et à l’Algérie, en embrassant dans son parcours l’Angleterre et la moitié de la France. On en a observé dans certaines îles de la Méditerranée, comme les Baléares et la Corse, où le peuple constructeur des dolmens a pu facilement envoyer des essaims, mais aussi dans la Syrie et la Palestine, dans une portion de l’Asie-Mineure, dans le coeur de l’Arabie, et jusque dans le Turkestan, l’Afghanistan et l’Inde. Il n’est donc pas possible, en présence de ces derniers faits, soigneusement colligés par M.

Ferguson dans un livre spécial, de considérer les monuments mégalithiques comme l’oeuvre d’une seule race. Ce sont les monuments d’un âge de développement qu’ont dû traverser une grande partie des différents rameaux de l’espèce humaine, avant d’atteindre une nouvelle étape de progrès. Mais les uns y sont demeurés pendant de longs siècles, tandis que pour d’autres, cet âge a été très court. Le célèbre Temple du Sphinx, à Gizeh en Égypte, marque, comme nous l’avons déjà dit tout à l’heure, la transition du monument mégalithique à l’architecture proprement dite.

 

Au reste, dans la période néolithique, comme dans les périodes antérieures, les mêmes besoins et l’emploi des mêmes ressources ont produit les plus curieuses ressemblances dans les armes et les ustensiles de pays fort éloignés, qui n’avaient évidemment aucune 165 communication entre eux, et que devaient habiter des races différentes. Pour nous borner à l’Europe, sans aller chercher nos exemples à Java, en Chine ou au Japon, où nous trouverions cependant des points de comparaison dignes d’attention, les haches et les couteaux en silex, en obsidienne, en quartz compact, extraits des tumulus de l’Attique, de la Béotie, de l’Achaïe, de l’Eubée, des Cyclades, sont identiques aux armes pareilles qu’on recueille sur notre sol; celles que l’on a colligées au Caucase ou dans les provinces slaves de la Russie, rentrent aussi exactement dans les mêmes types. La Scandinavie, nous l’avons dit, a ses dolmens, ses tumuli, qui offrent avec ceux de la France une saisissante analogie. Les corps qu’ils renfermaient avaient été également déposés dans la tombe sans être brûlés; le bronze s’y montre encore plus rarement que sous nos dolmens. Les objets en pierre et en os provenant de ces tombeaux affectent les formes les plus variées et sont d’une exécution particulièrement délicate.

Mais une notable portion des collections danoises provient non des dolmens, mais des tourbières, où on trouve ces objets dans les couches les plus inférieures avec des troncs de pins en partie décomposés, fait d’une haute importance pour établir l’antiquité à laquelle remontent les instruments de l’époque néolithique, car cette essence forestière a disparu du Danemark depuis des siècles; elle a été remplacée par le chêne, puis par le hêtre. Deux circonstances expliquent, du reste, le degré de perfection toute particulière que le travail de la pierre atteignit en Scandinavie; d’abord la période de l’emploi exclusif des instruments de pierre s’y prolongea plus tard que dans aucun autre pays de l’Europe, et par conséquent cette forme de l’industrie humaine eut le temps, plus que partout ailleurs, d’y perfectionner ses procédés; puis le silex y est d’une qualité supérieure et s’y prête à la taille mieux que dans notre pays.

 

[Illustration 190: Dague en silex de Danemark[1].]

 

[Note 1: Cette pièce servira de spécimen du degré de finesse el de précision où en arrive le travail à petits éclats des armes de silex, dans la dernière époque de l’âge de pierre de la Scandinavie.]