Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 166

[Illustration 191: Pointes de lames grossières des kjoekkenmoeddinger de la Scandinavie.]

 

Ce sont encore les contrées scandinaves qui ont livré à l’étude de la science d’autres bien curieux dépôts de la même phase de l’histoire de l’homme. Les côtes du Danemark et de la Scanie offrent, de distance en distance, des amas considérables de coquilles d’huîtres et d’autres mollusques comestibles. Ces dépôts n’ont pas été apportés par les flots: se sont des accumulations manifestes de débris de repas, d’où le nom de kjoekkenmoeddinger, ou «rebuts de cuisine,» sous lesquels ils sont connus dans le pays.

Ils s’étendent souvent sur des longueurs de plusieurs centaines de mètres, avec une épaisseur qui atteint quelquefois jusqu’à près de dix pieds. On n’a jamais rencontré dans ces amas aucun objet de métal, mais au contraire de nombreux silex taillés, des morceaux d’os et de cornes travaillés, des poteries grossières et faites à la main. L’imperfection du travail dans les objets qui en proviennent rappelle la période des cavernes, le second âge de l’époque archéolithique. Mais le style des armes et des ustensiles ne saurait être le seul critérium pour juger de la date d’un dépôt de ce genre. Il faut avant tout prendre en sérieuse considération 167 la faune qui s’y révèle. Or, on n’a rencontré dans les kjoekkenmoeddinger aucun débris d’espèces caractéristiques d’un autre âge géologique; sauf le lynx et l’urus, qui n’ont disparu que depuis l’époque historique, il ne s’y est trouvé aucun ossement d’animaux qui aient cessé d’habiter ces climats; on y a même trouvé des indices de l’existence du porc et du chien à l’état d’animaux domestiques. Les kjoekkenmoeddinger se placent donc, dans l’ordre chronologique, à côté des plus anciens dolmens. Si l’industrie s’y montre encore aussi rudimentaire, c’est seulement parce que les tribus qui ont abandonné sur les bords de la mer du Nord les débris de leurs grossiers festins étaient demeurées en arrière de leurs voisins, placés dans de meilleures conditions et déjà notablement plus avancés dans la voie de la civilisation.

 

Des dépôts analogues aux kjoekkenmoeddinger de la Scandinavie ont été signalés dans les derniers temps en d’autres contrées. On en connaît dans le Cornouailles, sur la côte nord de l’Écosse, aux Orcades, et bien loin de là, sur les rivages de la Provence, où leur existence a été constatée par le duc de Luynes. Les terramare des bords du Pô, amas contenant des cendres, du charbon, du silex et des os travaillés, des ossements d’animaux dont la chair paraît avoir été mangée, des tessons de poteries et d’autres restes de la vie des premiers âges offrent également une grande analogie avec les dépôts du Danemark et de la Scanie, et appartiennent bien évidemment à la même période du développement de l’humanité; quelques-unes des terramare ont même continué à se former après l’introduction des métaux. Ces dépôts de détritus marquent l’emplacement de villages établis au milieu des marais et analogues à ceux dont il nous reste maintenant à parler. Un des plus éminents archéologues de l’Allemagne, M. Helbig, rattachant ici les débris préhistoriques au plus ancien passé des races classiques, a entrepris de démontrer, dans un ouvrage récent[106], que les terramare sont dues aux populations de race aryenne auxquelles s’applique spécialement la dénomination d’Italiotes.

Elles seraient ainsi les monuments de leur plus ancienne habitation dans la Péninsule, alors qu’elles ne s’étaient pas encore étendues au delà de sa partie septentrionale et que leur civilisation n’avait pas encore pris son essor de progrès. M. Helbig a su donner au moins une grande probabilité à cette thèse; dont la conséquence serait que les Italiotes auraient pénétré dans le bassin du Pô dans 168 un état de barbarie tel qu’ils ne connaissaient pas encore l’usage des métaux, et l’auraient appris seulement par des enseignements étrangers pendant la période de leur séjour auprès de ce grand fleuve. C’est là une question sur laquelle nous aurons à revenir avec quelque développement dans celui des livres de la présente histoire où nous traiterons des origines des peuples aryens.

 

[Note 106: Die Italiker in der Pôebene, Beitroege zur altitalischen Kultur—und Kunstgeschichte, Leipzig, 1879.]

 

[Illustration 193: Restitution d’un village lacustre de la Suisse.]

 

Mais les restes les plus intéressants de l’âge néolithique, ceux qui révèlent l’état de société le plus avancé et marquent la dernière phase de progrès des populations de l’Europe occidentale, avant qu’elles ne connussent l’usage des métaux, sont les palafittes ou villages lacustres.

 

En 1853, la baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich permit d’observer des vestiges d’habitations sur pilotis, qui paraissaient remonter à une très haute antiquité. M. F. Keller ayant appelé l’attention sur cette découverte, on se mit à explorer d’autres lacs pour rechercher s’ils ne contenaient pas de semblables restes.

Les investigations, auxquelles demeure attaché le nom de M. Troyon, furent couronnées d’un plein succès. Non-seulement un grand nombre de lacs de la Suisse recélaient des palafittes, mais on en découvrit également dans les lacs de la Savoie, du Dauphiné et de l’Italie septentrionale, puis dans ceux de la Bavière et du Mecklembourg. Les habitations des villages lacustres étaient 169 voisines du rivage, construites sur une vaste plateforme, que composaient plusieurs couches croisées de troncs d’arbres et de perches reliées par un entrelacement de branches et cimentées par de l’argile, et que supportaient des pieux plantés au milieu des eaux. Hérodote décrit très exactement des habitations de ce genre qui subsistaient encore de son temps sur les lacs de la Macédoine.

Mais si l’on veut se faire une idée complète de ce qu’étaient les stations lacustres de la Suisse, il faut prendre dans le voyage de Dumont d’Urville la planche qui représente le gros village de Doréi, sur la côte de la Nouvelle-Guinée, encore tout entier bâti dans ce système.

 

[Illustration 194: Habitation sur pilotis des Arfakis, du havre de Doréi (Nouvelle-Guinée).]

 

L’usage d’établir ainsi les demeures sur pilotis au milieu de l’eau se continua dans l’Helvétie et les contrées voisines pendant bien des siècles, car les objets qui ont été retirés des palaffites appartiennent à des âges très différents. Tandis que dans les moins anciennes on a recueilli des ustensiles en bronze et même en fer, métal dont l’usage détermine encore une période nouvelle dans la marche des inventions humaines, dans d’autres, et c’était le plus grand nombre, on n’a découvert que des armes et des outils de pierre polie ou d’os. La forme et la nature du travail de ceux-ci se rapprochent beaucoup des objets fournis par les dolmens et les tourbières de la France, de la Grande-Bretagne, de la 170 Belgique et de la Scandinavie; seulement la variété des instruments y est plus grande. Les animaux dont la drague a ramené les ossements du milieu des palafittes sont ceux-là mêmes qui vivent encore aujourd’hui dans les montagnes de la Suisse: l’ours brun, le blaireau, la fouine, la loutre, le loup, le chien, le renard, le chat sauvage, le castor, le sanglier, le porc, la chèvre, le mouton. Seuls, l’élan, l’urus et l’aurochs manquent à la faune actuelle du pays; mais on sait, par des témoignages formels, qu’ils y habitaient encore au commencement de l’ère chrétienne.

 

[Illustration 195a: Urne cinéraire en terre noire représentant un groupe d’habitations lacustres[1].]

 

[Note 1: Cette urne, découverte dans un tumulus à Adersleben (Bavière), est aujourd’hui conservée au Musée de Munich. Elle copie l’apparence de sept huttes de forme circulaire groupées sur une même plateforme, portée par des pilotis. Il y a une singulière analogie entre cet objet et les urnes cinéraires des plus anciennes sépultures du Latium, imitant une cabane de forme ronde, urnes dont nous mettons un spécimen en regard de celle d’Adersleben.]

 

[Illustration 195b: Urne cinéraire de terre noire du Latium, en forme de hutte ronde ou tugurium[2].]

 

[Note 2: Provenant des sépultures les plus antiques de la nécropole d’Albano.]

 

[Illustration 195c: Fragment de tissus provenant des habitations lacustres de la suisse.]

 

Ainsi les villages lacustres caractérisent nettement dans notre Europe occidentale la fin de l’âge néolithique, et les populations qui les avaient établis continuèrent même à les habiter dans les premiers temps où elles se servirent des métaux, que leur avaient fait connaître des nations plus avancées. L’ensemble des objets que les savants de la Suisse ont retirés de leurs emplacements dénote, du reste, en bien des choses, même dans les plus anciens, une 171 véritable civilisation. La poterie est encore façonnée à la main, mais affecte une grande variété de formes et un certain goût d’ornementation. Les plus grands de ces vases servaient à conserver les céréales pour l’hiver. On y a recueilli du froment, de l’orge, de l’avoine, des pois, des lentilles. Les habitants des villages lacustres s’adonnaient donc à l’agriculture, art absolument inconnu encore des hommes dont les cavernes du Périgord nous ont conservé les vestiges. Ils élevaient des bestiaux; ils connaissaient l’usage de la meule. Enfin, dans les palafittes de la plus haute date, on a rencontré des lambeaux d’étoffes qui prouvent que dès lors, au lieu de se contenter pour tout vêtement de peaux de bêtes, on savait tresser et tisser les fibres du lin. Dans certaines cavernes de l’Andalousie, qui paraissent avoir été habitées vers la même époque, on a trouvé des vêtements presque complets en sparterie tressée, avec des armes et d’autres ustensiles de pierre polie.

 

§ 4.—RELATION DE TEMPS ENTRE LES DIVERSES ÉPOQUES DES

DÉVELOPPEMENTS INITIAUX DE L’INDUSTRIE HUMAINE.

 

La succession chronologique des diverses périodes de l’âge d’emploi exclusif de la pierre éclatée, taillée ou polie, s’établit maintenant d’une manière positive et précise. Nous y retrouvons les premières étapes de la race humaine dans la voie de la civilisation, après lesquelles l’emploi du métal marque une évolution nouvelle et d’une importance capitale. Non toutefois qu’il faille s’exagérer l’état d’avancement auquel correspond le début du travail des métaux. Les anciens nous représentent les Massagètes, qui étaient pourtant plongés dans une très grande barbarie, comme étant en possession d’instruments de métal; et chez les tribus de race ougrienne, le travail des mines a certainement pris naissance dans un état social peu avancé. On trouve dans l’Oural et dans l’Altaï des traces d’anciennes exploitations qui pénètrent quelquefois la terre à plus de 30 mètres de profondeur.

Certaines populations nègres savent aussi travailler les métaux, et même fabriquer l’acier, sans que pour cela elles aient atteint la civilisation véritable. Elles fabriquent des houes, supérieures à celles que l’Angleterre veut leur envoyer de Sheffield, à l’aide d’une forge rudimentaire dont une enclume de grès, un marteau de silex et un soufflet composé d’un vase de terre fermé par une peau mobile, font tous les frais. Cependant il est incontestable que le 172 travail des métaux a été l’un des plus puissants agents de progrès, et c’est en effet précisément chez les populations les plus anciennement civilisées que nous voyons l’origine de cette invention remonter le plus haut.

 

Au reste, excepté dans la Bible, qui nomme un personnage humain comme le premier qui pratiqua cet art,—encore le personnage en question a-t-il bien plus le caractère d’une personnification ethnique que d’un individu,—l’histoire de l’invention des métaux est entourée de fables chez tous les peuples de l’antiquité.

L’invention paraissait si merveilleuse et si bienfaisante, que l’imagination populaire y voyait un présent des dieux. Aussi, presque toujours, le prétendu inventeur que l’on cite n’est que la personnification mythologique du feu, qui est l’agent naturel de ce travail: tel est le Tvachtri des Vêdas, l’Hêphaistos des Grecs, le Vulcain des Latins.

 

Le premier métal employé pour faire des armes et des ustensiles fut le cuivre, dont le minerai est le plus facile à réduire à l’état métallique, et on apprit bientôt à le rendre plus résistant par un alliage d’étain, qui constitue le bronze. L’emploi du fer, dont le travail est plus difficile, marqua un nouveau progrès dans l’invention. C’est du moins ainsi que les choses se passèrent le plus généralement; car elles varièrent suivant les races et les localités, et la succession que nous venons d’indiquer compte d’importantes exceptions.

 

Les nègres de l’Afrique centrale et méridionale n’ont jamais connu le bronze, et même pour la plupart ne travaillent pas le cuivre. En revanche, ils fabriquent le fer sur une assez grande échelle, et par des procédés à eux, qui ne leur ont pas été communiqués du dehors. Ils sont donc arrivés spontanément à la découverte du fer, et ils ont passé de l’usage exclusif de la pierre à la fabrication de ce métal, progrès différent dans sa marche de celui des populations de l’Asie et de l’Europe, et auquel a dû contribuer la nature particulière des minerais les plus répandus en Afrique, lesquels sont moins difficiles à traiter et à affiner que ceux d’autres pays. Les Esquimaux, qui ne savent pas fondre les métaux et en sont encore à l’âge de la pierre, fabriquent cependant quelques outils de fer en détachant des fragments de blocs de fer météorique, et en les martelant avec des pierres sans les faire passer par la fusion, comme les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord faisaient des haches et des bracelets avec le cuivre natif des bords du lac Supérieur et de la baie d’Hudson, par un procédé de simple martelage entre deux pierres et sans emploi du feu, c’est-à-dire sans véritable métallurgie.