Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 17

CHAPITRE II TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE[29].

 

§ 1.—LA CRÉATION DE L’HOMME.

 

Le récit biblique, que nous avons résumé dans le chapitre précédent, n’est pas un récit isolé, sans rapports avec les souvenirs des autres peuples, et qui ne s’est produit que sous la plume de l’auteur de la Genèse. C’est au contraire, nous l’avons déjà dit, la forme la plus complète d’une grande tradition primitive, remontant aux âges les plus vieux de l’humanité, qui a été à l’origine commune à des races et à des peuples très divers, et qu’en se dispersant sur la surface de la terre ces races ont emportée avec elles. En racontant cette histoire, l’écrivain sacré a fidèlement reproduit les antiques souvenirs qui s’étaient conservés d’âge en âge chez les patriarches; il a rempli ce rôle de rapporteur des traditions, éclairé par les lumières de l’inspiration, en rendant aux faits leur véritable caractère, trop souvent obscurci ailleurs par le polythéisme et l’idolâtrie, mais, comme l’a dit saint Augustin, sans se préoccuper de faire des Hébreux un peuple de savants, pas plus en histoire ancienne qu’en physique et en géologie.

 

[Note 29: Ce chapitre est un résumé de l’ouvrage que nous avons publié sous le titre de: Les origines de l’histoire d’après la Bible et les traditions des peuples orientaux (Paris, 1880).

Nous y renvoyons le lecteur désireux d’avoir au complet le développement et les preuves des faits énoncés dans les pages qui vont suivre.]

 

Nous allons maintenant rechercher chez les différents peuples de l’antiquité les débris épars de cette tradition primitive, dont la narration de la Bible nous a montré l’enchaînement. Nous en retrouverons ici et là tous les traits essentiels, même ceux où il est difficile de prendre la tradition au pied de la lettre et où l’on est autorisé à penser qu’elle avait revêtu un caractère allégorique et figuré. Mais cette recherche présente des écueils; il est nécessaire de s’y imposer des règles sévères de critique.

Autrement on serait exposé à prendre, comme l’ont fait quelques défenseurs plus zélés qu’éclairés de l’autorité des Écritures, pour des narrations antiques et séparées, coïncidant d’une manière 18 frappante avec le récit biblique, des légendes dues à une communication plus ou moins directe, à une sorte d’infiltration de ce récit. Il faut donc avant tout, et pour plus de sûreté; laisser de côté tout ce qui appartient à des peuples sur les souvenirs desquels on puisse admettre une influence quelconque de prédications juives, chrétiennes ou même musulmanes. Il importe de s’attacher exclusivement aux traditions dont on peut établir l’antiquité et qui s’appuient sur de vieux monuments écrits d’origine indigène.

 

Entre toutes ces traditions, celle qui offre avec les récits des premiers chapitres de la Genèse la ressemblance la plus étroite, le parallélisme le plus exact et le plus suivi, est celle que contenaient les livres sacrés de Babylone et de la Chaldée.

L’affinité que nous signalons, et que l’on verra se développer dans les pages qui vont suivre, avait déjà frappé les Pères de l’Église, qui ne connaissaient la tradition chaldéenne que par l’ouvrage de Bérose, prêtre de Babylone, qui, sous les premiers Séleucides, écrivit en grec l’histoire de son pays depuis les origines du monde; elle se caractérise encore plus, maintenant que la science moderne est parvenue à déchiffrer quelques lambeaux, conservés jusqu’à nous, des livres qui servaient de fondement à l’enseignement des écoles sacerdotales sur les rives de l’Euphrate et du Tigre. Mais il faut remarquer qu’au témoignage de la Bible elle-même, la famille d’où sortit Abraham vécut longtemps mêlée aux Chaldéens, que c’est de la ville d’Our en Chaldée qu’elle partit pour aller chercher une nouvelle patrie dans le pays de Kena’an.

Rien donc de plus naturel et de plus vraisemblable que d’admettre que Téra’hites apportèrent avec eux de la contrée d’Our un récit traditionnel sur la création du monde et sur les premiers jours de l’humanité, étroitement apparenté à celui des Chaldéens eux-mêmes.

De l’un comme de l’autre côté, la formation du monde est l’oeuvre des sept jours, les diverses créations s’y succèdent dans le même ordre; le déluge, la confusion des langues et la dispersion des peuples sont racontés d’une façon presque absolument identique. Et cependant un esprit tout opposé anime les deux récits. L’un respire un monothéisme rigoureux et absolu, l’autre un polythéisme exubérant. Un véritable abîme sépare les deux conceptions fondamentales de la cosmogonie babylonienne et de la cosmogonie biblique, malgré les plus frappantes ressemblances dans la forme extérieure. Chez les Chaldéens nous avons la matière éternelle organisée par un ou plusieurs démiurges qui émanent de son propre sein, dans la Bible l’univers créé du néant par la toute-puissance 19 d’un Dieu purement spirituel. Pour donner au vieux récit que l’on faisait dans les sanctuaires de la Chaldée ce sens tout nouveau, pour le transporter des conceptions du panthéisme le plus matériel et le plus grossier dans la lumière de la vérité religieuse, il a suffi au rédacteur de la Genèse d’ajouter au début de tout, avant la peinture du chaos, par laquelle commençaient les cosmogonies de la Chaldée et de la Phénicie, ce simple verset: «Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.» Dès lors l’acte libre du créateur spirituel est placé avant l’existence même du chaos, que le panthéisme païen croyait antérieur à tout; ce chaos, premier principe pour les Chaldéens, et d’où les dieux eux-mêmes étaient sortis, devient une création que l’Éternel fait apparaître dans le temps.

 

Dans l’état actuel des connaissances, maintenant que nous pouvons établir une comparaison entre le récit chaldéen et le récit biblique, il ne semble plus y avoir que deux opinions possibles pour expliquer leur relation réciproque, et ces deux opinions peuvent être acceptées l’une et l’autre sans s’écarter du respect dû à l’Écriture Sainte. Elles laissent encore à la révélation et à l’inspiration divine une part assez large pour satisfaire aux exigences de la plus rigoureuse orthodoxie, bien qu’elles écartent l’idée d’une sorte de dictée surnaturelle du texte sacré, qui n’a jamais, du reste, été enseignée dogmatiquement. Ou bien l’on considérera la Genèse comme une édition expurgée de la tradition chaldéenne, où le rédacteur inspiré a fait pénétrer un esprit nouveau, tout en conservant les lignes essentielles, et d’où il a soigneusement banni toutes les erreurs du panthéisme et du polythéisme. Ou bien l’on verra dans la narration de la Bible et dans celle du sacerdoce de la Chaldée deux formes divergentes du même rameau de la tradition primitive, qui, partant d’un fond commun, reflètent dans leurs différences le génie de deux peuples et de deux religions, une disposition spéciale de la Providence ayant permis que chez les Téra’hites ces vieux récits, en partie symboliques et figurés, se soient maintenus à l’abri du mélange impur qui les entachait chez les peuplés d’alentour. Nous ne nous reconnaissons pas autorité pour prononcer en faveur de l’une ou de l’autre de ces deux opinions, entre lesquelles nous laissons le choix au lecteur.

 

*

 

En général, dans les idées des peuples anciens, l’homme est considéré comme autochthone ou né de la terre qui le porte. Et le plus souvent, dans les récits qui ont trait à sa première apparition, nous ne trouvons pas trace de la notion qui le fait 20 créer par l’opération toute-puissante d’un dieu personnel et distinct de la matière primordiale. Les idées fondamentales de panthéisme et d’émanatisme, qui étaient la base des religions savantes et orgueilleuses de l’ancien monde, permettaient de laisser dans le vague l’origine et la production des hommes. On les regardait comme issus, ainsi que toutes les choses, de la substance même de la divinité, confondue avec le monde; ils en sortaient spontanément, par le développement de la chaîne des émanations, non par un acte libre et déterminé de la volonté créatrice, et on s’inquiétait peu de définir autrement que sous une forme symbolique et mythologique le comment de l’émanation, qui avait lieu par un véritable fait de génération spontanée.

 

[Illustration 045: Le dieu Khnoum formant l’oeuf de l’univers sur le tour à potier[1].]

 

[Note 1: D’après un bas-relief du grand temple de Philæ.]

 

«Du vent Colpias et de son épouse Baau (le chaos), dit un des fragments de cosmogonie phénicienne, traduits en grec, qui nous sont parvenus sous le nom de Sanchoniathon, naquit le couple humain et mortel de Protogonos (_Adam Qadniôn_) et d’Æon (_Havah_), et Æon inventa de manger le fruit de l’arbre. Ils eurent pour enfants Génos et Généa, qui habitèrent la Phénicie, et, pressés par les chaleurs de l’été, commencèrent à élever leurs mains vers le Soleil, 21 le considérant comme le seul dieu seigneur du ciel, ce que l’on exprime par le nom de Beelsamen.» Dans un autre fragment des mêmes cosmogonies, il est question de la naissance de «l’autochthone issu de la terre,» d’où descendent les hommes. Les traditions de la Libye faisaient «sortir des plaines échauffées par le soleil Iarbas, le premier des humains, qui se nourrit des glands doux du chêne.» Dans les idées des Égyptiens, «le limon fécondant abandonné par le Nil, sous l’action vivifiante de l’échauffement des rayons solaires, avait fait germer les corps des hommes.» La traduction de cette croyance sous une forme mythologique faisait émaner les humains de l’oeil du dieu Râ-Harmakhou, c’est-à-dire du soleil.

L’émanation qui produit ainsi la substance matérielle des hommes n’empêche pas, du reste, une opération démiurgique postérieure pour achever de les former et pour leur communiquer l’âme et l’intelligence. Celle-ci est attribuée à la déesse Sekhet pour les races asiatiques et septentrionales, à Horus pour les nègres. Quant aux Égyptiens, qui se regardaient comme supérieurs à toutes les autres races, leur formateur était le démiurge suprême, Khnoum, et c’est de cette façon que certains monuments le montrent pétrissant l’argile pour en faire l’homme sur le même tour à potier, où il a formé l’oeuf primordial de l’univers.

 

[Illustration 046: L’homme formé par le dieu Khnoum et doué de la vie[1].]

 

[Note 1: D’après un bas relief du temple d’Esneh.

 

Deux petits personnages humains, dont l’un portant au front le serpent uræus, insigne de la royauté, sont debout sur le tour à potier, où ils viennent d’être formés par le dieu Khnoum, à tête de bélier. Une déesse présente à leurs narines la croix ansée, emblème de la vie.]