Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 352

Dans les langues à flexions, les terminaisons personnelles du verbe sont sans doute aussi dans un rapport visible avec le pronom, mais les formes du verbe à flexions se distinguent fondamentalement de toutes les autres. Une force énergique a formé dans ce cas le tout indissoluble appelé mot, et on ne saurait se méprendre sur le caractère respectif du substantif et du verbe. Précisément parce que l’unité du mot se maintient avec rigueur dans la flexion, on n’y peut exprimer beaucoup de relations par un seul mot; tandis que les changements, les allongements démesurés que les langues agglutinantes font subir à leurs verbes et à leurs substantifs, ne peuvent avoir lieu qu’aux dépens de l’unité du mot. Le verbe à flexions marque donc moins de relations que le verbe agglutinant.

De là aussi la grande difficulté de décomposer en éléments simples les formes à flexions. Les éléments exprimant la relation subissent dans l’idiome à flexions les changements les plus considérables, seulement pour conserver l’unité du mot.»

 

La classe des langues à flexions se partage en trois grandes familles:

 

Les langues ‘hamitiques ou égypto-berbères, Les langues sémitiques ou syro-arabes, Les langues aryennes ou indo-européennes.

 

À ces trois familles appartiennent les principaux idiomes des grandes civilisations antiques dont nous avons entrepris de raconter l’histoire. Il est donc nécessaire d’entrer à leur égard dans certains détails et de consacrer à chacune d’elles un paragraphe spécial. Mais auparavant nous nous arrêterons un moment à deux familles de langues agglutinantes, que nous avons réservées pour en parler avec un peu plus de développement que des autres de la même classe.

 

§ 4.—LES LANGUES DRAVIDIENNES ET ALTAÏQUES.

 

Les langues dravidiennes sont celles du midi de l’Inde, du Dekhan.

Le nom générique qu’on a pris l’habitude de leur donner est emprunté à celui de l’ancienne province de Dravida ou Dravira, comprenant les pays d’Orissa et de Madras où était parlée l’une des principales parmi ces langues. Le territoire continu et compact des idiomes dravidiens s’étend depuis les monts Vindhya et la rivière Narmadâ ou Nerbuddah jusqu’au cap Comorin. Dans cette vaste région, peuplée d’environ 38 millions d’habitants, on trouve quelques colonies européennes ou musulmanes, mais le nombre des indigènes 353 qui se servent exclusivement des idiomes dravidiens peut être évalué à plus de 35 millions.

 

On y compte cinq langues principales: le tamoul ou tamil; le télougou ou télinga; le kanara ou kannada; le malayâla; enfin le toulou ou toulouva. Toutes ont une culture littéraire ancienne et assez développée.

 

Le tamoul joue en maintes circonstances, dans l’étude de la famille dravidienne, par la richesse de son vocabulaire et par la pureté et l’ancienneté de ses formes, le même rôle que le sanscrit dans l’étude de la famille aryenne. Il a fleuri sous trois dynasties puissantes, dont une, les Cholas, donna son nom à la côte de Coromandel (Cholamandala). Il est encore parlé par dix millions d’hommes. Son aire s’étend sur la côte orientale du Dekhan, depuis le cap Comorin jusqu’à Paliacatte, un peu au nord de Madras, et sur la côte occidentale jusqu’à Trivandrum. La longue bande qui s’étend entre les Ghattes à l’est et la mer à l’ouest, de Trivandrum à Mangalore, est la région du malayâla, parlé par environ deux millions et demi de personnes. Le toulou, jadis répandu sur une assez grande étendue au nord du malayâla, est confiné actuellement aux environs de Mangalore, à l’est des Ghattes, et le nombre de ceux qui le parlent n’est pas évalué à plus de 500,000. C’est une langue intermédiaire entre le malayâla, qui n’est qu’un très vieux dialecte du tamoul, et le kanara. Ce dernier occupe le nord du pays dravidien; il s’étend sur le plateau du Maïssour (orthographié souvent à l’anglaise Mysore) et la partie occidentale du territoire de Nizam; c’est le langage d’environ cinq millions d’individus. Le kanara est linguistiquement d’un haut intérêt, car souvent il a conservé des formes plus anciennes et plus pures que celles mêmes du tamoul. Quant au telougou, qui termine au nord-est la série géographique des langues dravidiennes et que parlent plus de quatorze millions d’hommes, c’est l’idiome de la famille dont les formes ont subi le plus d’altération; sa phonétique a aussi beaucoup varié, mais ça été pour gagner en harmonie.

 

Le singhalais ou élou, comme le nomment ceux qui en font usage, est l’idiome de la partie méridionale de l’île de Ceylan. Son système grammatical est tout à fait conforme à celui des langues dravidiennes, et une partie de ses suffixes est commune avec elles.

Mais d’un autre côté une large part des éléments dérivatifs, les pronoms, les noms de nombre, y sont tout différents; et le 354 vocabulaire s’en écarte aussi beaucoup. Il est donc des linguistes qui ont fait du singhalais le type d’une famille entièrement à part. D’autres, et c’est le système le plus probable, le rattachent à la famille dravidienne, mais l’y classent dans un groupe spécial, qui se sera détaché de la souche commune à une époque reculée, et après cette séparation se sera développé d’une manière isolée et divergente.

 

L’affinité avec le groupe proprement dravidien est beaucoup plus grande dans le groupe des langues vindhyennes ou parlées dans la région des monts Vindhya. Ici, pas de doute qu’il ne s’agisse d’un rameau dravidien, mais resté plus rude et plus sauvage, par défaut de culture, que celui du midi, et beaucoup moins avancé au double point de vue de la phonologie et de l’idéologie. Les principaux idiomes de ce groupe sont: le male ou radjmahali, l’uraon, le kole et le ghond. Ce dernier est celui qui a conservé le type le plus ancien et le plus dur; le kole est profondément pénétré d’influences étrangères.

 

Enfin le brahoui, parlé dans le nord-est du Beloutchistan, doit être encore ramené à la famille dravidienne, où il forme le type d’un groupe à part. C’est le dernier vestige de l’antique extension des langues dravidiennes le long de la côte nord de la mer d’Oman, jusqu’à l’entrée du golfe Persique, région où elles ont été depuis longtemps submergées et effacées par les idiomes iraniens et aryo-indiens.

 

La plupart des peuples qui parlent les langues dravidiennes, et qui les ont autrefois parlées appartiennent décidément à la race jaune, et se rattachent anthropologiquement dans cette race au rameau thibétain. Mais presque tous offrent aussi les traces d’un métissage plus ou moins profond avec une race mélanienne aux cheveux lisses, très analogue aux Australiens, qui avait précédé les tribus jaunes sur le sol de l’Inde méridionale, et dans la plupart des endroits s’y est fondue avec elles. Les populations chez lesquelles le type de cette race mélanienne a prévalu dans le mélange et est resté presque pur, comme les Kôlas et les Ghonds, emploient des langues du groupe vindhyen. La conservation du brahoui dans le Beloutchistan est de nature à faire penser que jadis, avant l’afflux des éléments ethniques iraniens qui s’y sont superposés, les peuples bruns de cette région, désignés par les Grecs comme Éthiopiens orientaux et par l’ethnographie biblique comme le rameau extrême de Kousch dans l’est, parlaient des idiomes étroitement apparentés à ceux des Dravidiens et sortis de la même souche.