Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues
Chapitre 371
§ 6.—LES LANGUES SÉMITIQUES
Nous avons déjà fait remarquer plus haut ce qu’a de réellement impropre l’expression de langues sémitiques, très malheureusement introduite dans la science par Eichhorn, mais que l’on ne peut aujourd’hui songer à en effacer, tant elle est consacrée par l’habitude. L’expression de langues syro-arabes est cependant beaucoup meilleure et préférable, car elle détermine assez clairement l’aire géographique où se parlent ces idiomes, et elle les définit d’après des types bien caractérisés des deux groupes entre lesquels se partage la famille.
Ces deux groupes sont l’un septentrional et l’autre méridional, et correspondent à une première division de la langue sémitique primitive et commune, sortie elle-même, comme nous venons de le dire, d’un idiome intérieur, qui a produit à la fois les langues sémitiques et ‘hamitiques.
Le groupe septentrional se subdivise à son tour en trois rameaux: araméen, assyrien et kenânéen.
Le premier rameau a pour type l’araméen, parlé jadis en Syrie, originairement propre aux populations que l’ethnographie biblique désigne sous le nom d’Aram, étendu ensuite, par des circonstances historiques, sous la domination des Assyriens, puis des Perses, non seulement à toute l’Assyrie, mais à l’ensemble de la Mésopotamie, jusqu’au golfe Persique, à la Palestine et à l’Arabie septentrionale. L’araméen, dans toutes ces régions, resta l’idiome prédominant et commun jusqu’à l’époque où l’arabe prit le dessus, avec l’islamisme, et se substitua complètement à lui, arrivant même à le faire périr graduellement.
Le caractère général de l’araméen est son peu de conservation des anciennes voyelles de la langue sémitique primitive. On y distingue plusieurs dialectes, dont la naissance représente des dates chronologiques dans l’histoire de cette langue: L’araméen biblique, autrefois appelé chaldaïque, désignation absolument fausse et tout à fait abandonnée aujourd’hui; c’est l’idiome dans lequel ont été composés, du Ve au IIe siècle avant notre ère, quelques parties de certains livres de la Bible, comme ceux de Daniel, de ‘Ezra (Esdras) et de Ne’hemiah (Néhémie); les 372 quelques fragments épigraphiques araméens de la Mésopotamie que nous possédons, et qui datent du IXe au Ve siècle, nous offrent exactement le même état de la langue; L’araméen targumique, conservé par les targoumin ou paraphrases de la Bible, composées au commencement de notre ère; L’araméen talmudique ou syro-chaldaïque, langue vulgaire qui se forma chez les Juifs à la suite de l’altération et de l’abandon de l’hébreu, que l’on parlait en Palestine au temps du Christ et qui est employée dans les deux grandes compositions rabbiniques appelées Talmud, le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone; Le palmyrénien, langue contemporaine de Palmyre et en général de la Syrie du nord, qui nous a légué une riche épigraphie; Le nabatéen, dialecte des habitants de l’Arabie Pétrée, pénétré de nombreux arabismes, dont les monuments sont aussi des inscriptions;
Le samaritain, qui se forma sur le territoire de l’ancienne tribu d’Éphraïm pendant les siècles de la domination assyrienne, babylonienne et perse, et qui s’est conservé à l’état d’idiome littéraire chez les descendants de ces dissidents du culte juif.
De l’ancien araméen sortent encore: Le syriaque, langue qui fut écrite dans les contrées d’Édesse et de Nisibe, et dont le développement et l’existence littéraire s’étendirent du IIe au IXe siècle de l’ère chrétienne; le vocabulaire du syriaque est rempli de mots empruntés au grec; sa littérature est singulièrement empreinte d’hellénisme; elle servit en quelque sorte d’intermédiaire entre la science grecque et la science arabe, et opéra la transition de l’une à l’autre; presque toutes les traductions d’auteurs grecs en arabe ont été faites par des Syriens et sur des versions syriaques; au Xe siècle de notre ère, l’islamisme fit décidément prévaloir sa culture, et le syriaque fut réduit à la simple condition d’idiome liturgique; il n’est plus parlé aujourd’hui que dans un étroit canton des environs du lac d’Ouroumiah; M. Noeldeke a publié une intéressante grammaire de ce dialecte survivant du syriaque; Le çabien, usité aujourd’hui encore dans la partie méridionale du bassin de l’Euphrate, chez les Çabiens ou Mendaïtes, secte particulière sortie des ruines de l’ancien paganisme assyro-persique, avec un mélange bizarre d’éléments juifs ou chrétiens; dans les livres sacrés de cette secte, la langue se 373 présente profondément corrompue spécialement sous le rapport phonétique, avec confusion et élision fréquente des gutturales, changement des douces en fortes et des fortes en douces, enfin nombreuses contractions; quelques monnaies de la Characène et quelques fragments épigraphiques, datant du IIIe et du IVe siècle, où ce dialecte se montre déjà, avec son alphabet particulier, laissent entrevoir que dès lors une partie de ces altérations s’y étaient produites, mais qu’elles étaient moins prononcées.
L’assyrien forme à lui seul un rameau à part dans le groupe septentrional des langues sémitiques. C’est le langage commun de Babylone et de Ninive au temps de leur pleine indépendance, dans lequel sont conçues les inscriptions cunéiformes de ces deux fameuses cités. J’ai déjà dit plus haut ce qu’a d’inexact l’appellation sous laquelle on a pris l’habitude de le désigner, car c’est la Babylonie, et non l’Assyrie, qu’il a eu pour berceau.
À partir de la ruine de Ninive et de la conquête de Babylone par les Perses, l’assyrien fut graduellement submergé et étouffé par l’araméen. On en possède pourtant des monuments écrits qui descendent jusqu’au Ier siècle de l’ère chrétienne; mais dans ces derniers monuments ils est profondément corrompu. L’assyrien est une des langues les plus riches de la famille sémitique; il y occupe une position à égale distance des idiomes araméens et kenânéens. Sa déclinaison a gardé les trois désinences casuelles de la langue sémitique primitive, que la plupart des autres idiomes de la famille, à l’exception de l’arabe littéral, ont laissé tomber.
Son verbe, riche en voix dérivées, offre une particularité tout à fait spéciale; les temps et les modes y dérivent tous de deux primitifs, le participe et l’aoriste; pas de trace du parfait, qui offre la racine sous sa forme absolue avec des pronoms personnels suffixes, et qui, avant le déchiffrement de l’assyrien, paraissait un des éléments organiques essentiels des langues syro-arabe. Son vocabulaire est aussi pénétré de mots empruntés au vieux langage suméro-accadien que celui du syriaque est pénétré de mots grecs; un certain nombre de ces mots ont même pénétré de là dans les autres idiomes sémitiques, par l’influence de la grande civilisation assyro-babylonienne. Les textes nous révèlent, sous l’unité de langue, une certaine différence dialectique entre le parler de l’Assyrie et celui de Babylone, surtout aux VIIe et VIe siècles avant l’ère chrétienne.
Du rameau kenânéen, l’idiome le plus complétement connu est l’hébreu, qui sert, du reste, comme de pivot à l’étude des 374 langues sémitiques, telle qu’elle est aujourd’hui constituée. C’est la langue de la Bible, où elle se présente avec une singulière immobilité grammaticale dans les livres des époques les plus différentes. Les inscriptions nous montrent que c’était aussi le langage des peuples de Moab et de ‘Ammon, rattachés par l’ethnographie biblique à la souche des Téra’hites. Il est, du reste, certain que l’hébreu n’était pas l’idiome originaire des nations de cette souche, qu’elles l’ont emprunté aux Kenânéens après être venues s’établir au milieu d’eux. Le prophète Yescha’yahou (Isaïe) lui-même l’appelle «la langue de Kena’an.»
Comme la langue des Kenânéens maritimes ou Phéniciens, tout en étant très voisine, en était cependant différente, on doit penser que l’hébreu a été originairement la langue des Kenânéens agriculteurs de la Palestine, dépossédés ensuite par les Israélites. Et, en effet, toute la nomenclature géographique de la Palestine, qui, à bien peu d’exceptions près, remonte au temps de ces Kenânéens, est purement hébraïque.
Vers le VIe siècle de notre ère, l’hébreu commença à se perdre comme langue populaire. Bien avant l’époque des Macchabées, l’araméen était devenu prépondérant en Palestine. Mais l’hébreu, mort dans l’usage de langue parlée, a continué à vivre comme langue littéraire, et comme langue sacrée d’une religion indestructible au travers de toutes les persécutions qu’elle a subies. On peut distinguer en deux périodes distinctes l’histoire de l’hébreu post-biblique ou moderne. La première s’étend jusqu’au XIIe siècle et a pour monument principal la Mischnah, recueil de traditions religieuses et légales des plus fameux rabbins, qui forme le noyau fondamental du Talmud, où elle est environnée d’un commentaire araméen extrêmement étendu; dans l’hébreu mischnique on rencontre une certaine proportion de mots araméens hébraïsés, de mots grecs et même de mots latins. Après avoir adopté au Xe siècle la culture arabe, les Juifs virent renaître leur littérature quand leurs compatriotes, chassés de l’Espagne musulmane, gagnèrent la France méridionale. C’est alors que s’ouvrit la seconde période de l’histoire de l’hébraïsme moderne, et la langue de cette époque est encore aujourd’hui l’idiome littéraire des Juifs.
Le phénicien, étroitement apparenté à l’hébreu, offre pourtant des particularités assez saillantes pour qu’on doive aujourd’hui, qu’il commence à être mieux connu, le considérer comme une langue distincte. Tous ses monuments sont épigraphiques et montent dès à 375 présent à plusieurs milliers, dont quelques-uns d’un développement considérable. Ils révèlent l’existence de trois dialectes: Le giblite ou dialecte du pays de Byblos, qui est celui qui se rapproche le plus de l’hébreu;
Le sidonien, le dialecte le plus important et le plus répandu, que l’on peut considérer comme le type classique de la langue; Le punique, dont le foyer fut Carthage et qui florit dans les grands établissements phéniciens de la côte septentrionale d’Afrique, dont cette cité fut la capitale historique. Après la ruine de Carthage, foyer intellectuel des Kenânéens occidentaux, la décomposition rapide de son idiome donna naissance à deux nouveaux dialectes:
Le néo-punique, dont les monuments appartiennent à la région nord-africaine et datent de la fin de la République romaine, ainsi que du temps de l’Empire; c’est un jargon profondément corrompu, qui est au phénicien classique comme le çabien aux autres dialectes araméens, car ses altérations phonétiques ont tout à fait le même caractère;
Le liby-phénicien de l’Espagne méridionale, dont nous ne savons que très peu de chose, car ce que nous en possédons se réduit à quelques légendes de monnaies frappées sous la République romaine.
Quant au groupe méridional des langues de la famille sémitique, il se divise de son côté en deux rameaux, que nous qualifierons d’ismaélite et de yaqtanide ou qa’htanide.
L’arabe constitue à lui seul le premier rameau. Grâce à la propagation de l’islamisme et à l’influence du Qoran, cet idiome qui était originairement propre aux tribus d’origine ismaélite, s’est répandu de la Babylonie à l’extrémité du Maroc, de la Syrie au Yémen; il se parle actuellement dans la vallée du Nil jusqu’à Dongola et au Qordofan. C’est une langue d’une remarquable richesse grammaticale, qui, dans les recherches sur la grammaire comparée des langues sémitiques, joue un rôle presque comparable à celui du sanscrit dans l’étude des langues aryennes. Son vocabulaire, d’une incroyable variété, a reçu des mots de tous les langages indigènes de la vaste étendue de pays où il s’est imposé avec une religion nouvelle. On distingue l’arabe littéral et l’arabe vulgaire. La première de ces expressions a été très bizarrement adoptée pour désigner la langue littéraire, que le Qoran a immobilisée et qui avait été aussi employée par les poètes classiques de l’âge qui a précédé immédiatement Mo’hammed. L’arabe vulgaire est la langue telle qu’on la parle depuis plusieurs siècles. Ce n’est, du reste, 376 pas autre chose que l’arabe littéral simplifié par l’effet du temps et de la disposition populaire à ne pas conserver une grammaire trop savante. La principale différence entre les deux consiste en ce que l’arabe vulgaire a perdu les flexions casuelles que la langue littéraire conservait soigneusement; ceci l’a conduit à prendre une allure analytique. L’arabe vulgaire présente quatre dialectes: ceux d’Arabie, de Syrie et d’Egypte, puis le maghreby
ou dialecte de l’Afrique septentrionale. Les trois premiers sont fort peu distincts l’un de l’autre; ils ont chacun une certaine quantité de locutions propres, de termes particuliers, et ils diffèrent dans la prononciation de quelques lettres; mais là s’arrête leur diversité. Le maghreby offre quelques divergences grammaticales; elles ne sont pas assez considérables, toutefois, pour que ce dialecte ne soit pas compris aisément dans tous les pays où règnent les autres.
Le maltais est un dialecte d’origine arabe, devenu un jargon grossier, plein de véritables barbarismes, et que les mots d’origine étrangère ont largement pénétré. Il en était de même du mozarabe du midi de l’Espagne, qui n’a achevé de s’éteindre qu’au siècle dernier.
L’arabe a fourni un grand nombre de mots à certaines langues de l’Europe et de l’Asie. Les idiomes iraniens actuels, entre autres le persan, ont admis dans leur vocabulaire, sous l’action de l’islamisme, une foule de mots arabes; le turc ne lui en a pas moins emprunté: quelques-unes des langues de l’Inde moderne possèdent également une quantité de vocables de la même origine.
Enfin, parmi les idiomes européens, les langues néo-latines, surtout l’espagnol et le portugais, lui ont fait des emprunts, les uns directs, les autres indirects. En français même, nous avons quelques mots d’origine arabe, tels que «coton» de qoton, «tasse»
de tass, «chiffre» de çifr, «jarre» de djarra, «sirop» de scharab, «algèbre» de al-djebr, «cramoisi» de qirmezy, «mesquin» de meskîn, etc.
Le safaïte, connu par les inscriptions du désert de Safa, à l’est de Damas, et le thémoudite, dont on possède aussi quelques lambeaux épigraphiques, recueillis sur la côte du Tihama, sont des dialectes antiques qui paraissent avoir tenu de très près à l’arabe. Ils s’écrivaient avec des alphabets d’origine sabéenne.
Le rameau yaqtanide ou qa’htanide, le dernier dont il nous reste à parler, embrasse les anciennes langues de l’Arabie Méridionale et celles qui sont aujourd’hui vivantes dans l’Abyssinie.
Les anciens idiomes du midi de la péninsule arabique sont encore 377 de ceux que les inscriptions seules nous ont conservées. Mais ces inscriptions sont nombreuses; les courageuses explorations de D’Arnaud et de M. Joseph Halévy en ont acquis à la science une quantité considérable, qui a permis d’établir dès à présent les principaux linéaments de la grammaire de ces langues. On en compte, du reste, quatre, nettement différentes, dans les textes épigraphiques que l’on possède jusqu’ici: Le sabéen ou ‘himyarite, idiome du Yémen proprement dit; c’est celle dont on a le plus d’inscriptions, dont la grammaire est la mieux connue, par conséquent, que l’on doit prendre comme le type du groupe;
Le ‘hadhramite ou dialecte antique du ‘Hadhramaout, remarquable par la similitude de ses pronoms avec ceux de l’assyrien; Le minéen, dont la patrie était au nord-est du Yémen.
L’e’hkily, parlé dans le pays de Mahrah, est le seul représentant actuellement vivant de ces anciens idiomes sud-arabiques. On ne le connaît, du reste, que de la façon la plus imparfaite.
En Abyssinie nous rencontrons le ghez, appelé quelquefois d’une manière tout à fait impropre éthiopien. C’est une langue qui a eu jadis une culture littéraire considérable, depuis la conversion de la contrée au christianisme, dans le IVe siècle, jusqu’au XVIe.
Tombé complètement en désuétude dans l’usage populaire, le ghez reste une langue savante et liturgique; mais dans l’état d’abaissement où est tombé l’Église chrétienne d’Abyssinie, cet idiome n’y est plus sérieusement cultivé. C’était une langue fort développée; elle possédait, comme l’arabe, le mécanisme des pluriels internes ou brisés, et conservait encore certaines désinences terminales perdues par l’hébreu et l’araméen. Son verbe était plus riche en voix dérivées que celui d’aucune autre langue de la famille sémitique.
Plusieurs dialectes, étroitement apparentés au ghez, mais altérés par un mélange considérable d’éléments africains indigènes, sont encore aujourd’hui parlés en Abyssinie. Les trois principaux sont l’amharique, dans le sud-ouest du pays, le tigré dans le nord, et le hararî dans le sud-est.
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Toutes les langues que nous venons de passer brièvement en revue constituent une famille très homogène, et ne se ramifient, pas en ces branches nombreuses que l’on remarque dans les autres familles 378 linguistiques. Les radicaux y sont invariablement composés de deux syllabes, dont la charpente offre toujours trois consonnes. C’est ce qu’on appelle le système de la trilitéralité. Le monosyllabisme primitif ne se retrouve que fort difficilement sous cette forme inflexible, qu’ont revêtue les éléments fondamentaux du langage. Cependant il est aujourd’hui certain que les radicaux trilitères des idiomes syro-arabes procèdent de racines originairement bilitères. Le procédé de leur transformation n’est pas complètement éclairci, mais on commence à l’entrevoir, et le jour n’est peut-être pas éloigné où l’on pourra restituer avec certitude les anciennes racines sémitiques, étude pour laquelle on trouvera le secours le plus puissant dans la connaissance des racines ‘hamitiques ou égypto-berbères. Les traditions sacrées des Phéniciens avaient conservé le souvenir du travail qui avait transformé les racines du langage, de bilitères et monosyllabiques en trilitères et dissyllabiques, car dans les fragments du livre que Philon de Byblos avait traduit en grec du phénicien de Saqoun-yathôn (Sanchoniathon), l’on trouve que «l’inventeur du système des trois lettres fut Eisiris (_Isir=Osir_), frère de Chnâ (Kena’an) qui est surnommé Phoenix.»
Les idiomes syro-arabes ou sémitiques sont essentiellement analytiques; au lieu de rendre dans son unité l’élément complexe du discours, ils préfèrent le disséquer et l’exprimer terme à terme.
Dans tous se manifeste une disposition marquée à accumuler l’expression des rapports autour de la racine essentielle. C’est ce que l’on observe particulièrement en hébreu. Ces langues participent donc encore des idiomes d’agglutination, bien qu’elles soient déjà très nettement à l’état de langues à flexions. Le sujet, le régime pronominal, les conjonctions, l’article, n’y forment qu’un seul mot avec l’idée même; l’idée principale se voit comme circonscrite de particules qui en modifient les rapports, et qui forment alors des dépendances.
Les mots du dictionnaire offrent une très intime ressemblance entre les différentes langues de la famille sémitique. Ce qui a beaucoup contribué au maintien de cette étroite homogénéité dans la famille, c’est que les idiomes qui la composent n’ont jamais eu la puissance de végétation propre, qui a porté les langues indo-européennes ou aryennes à se modifier sans cesse, par un développement continu.
Leur moule est resté le même, et, suivant la juste expression de M.
Renan, elles ont moins vécu que duré. Ce cachet d’immutabilité 379 distingue au plus haut degré les langues sémitiques; elles ont eu une grande puissance de conservation, qui tenait à la forme très arrêtée de la prononciation des consonnes, laquelle les a défendu contre les altérations résultant de l’adoucissement des articulations et des échanges qui s’opèrent bientôt entre elles. Il semble vraiment qu’une disposition spéciale de la Providence leur ait communiqué cette faculté de conservation immuable en vue du rôle particulier qu’avait à remplir l’une d’elles, en conservant sans altérations au travers des siècles le livre inspiré où étaient déposés les principes des vérités religieuses.
§ 7.—LES LANGUES ARYENNES
La grande famille des langues indo-européennes ou aryennes a été aussi quelquefois qualifiée de japhétique, parce que tous les peuples qui en parlent ou en ont parlé les idiomes appartiennent foncièrement à ce rameau ethnique de la race blanche que la Genèse rattache à la descendance de Yapheth. Ces langues sont très nombreuses, car elles avaient une force interne de végétation qui leur a fait subir des développements, des progrès et des changements incessants, dans l’espace et dans le temps. Ce sont celles où le mécanisme des flexions est le plus complet, le plus développé, sans qu’il y reste aucun vestige actuel de l’agglutination originaire.
L’organisme commun de ces langues est révélé par la comparaison systématique des idiomes qui sont les représentants les plus anciens et les plus complets de tous les rameaux de la famille.
Tous les idiomes indo-européens se rapprochent plus ou moins du sanscrit, qui en est le plus riche et celui dont l’état est demeuré le plus près de la forme primitive. Plus on recule à l’est, plus on trouve de ressemblance entre les langues de cette nombreuse et noble famille, et celle que l’on peut considérer comme en constituant le type. Ainsi les langues celtiques, les plus occidentales de toute la famille, sont celles qui s’éloignent davantage du sanscrit. Le berceau primitif de ces idiomes est la contrée qui s’étend entre la mer Caspienne et l’Hindou-Kousch. Là fut parlée; avant que les diverses tribus de Yapheth ne se dispersassent, quand elles vivaient encore réunies, la langue première qui fut la souche de toutes les autres. La science moderne l’appelle aryaque, et parvient à en reconstituer en partie les traits les plus essentiels.
Dès l’époque la plus haute où l’on puisse remonter dans leur 380 histoire, les langues aryennes sont essentiellement synthétiques; leurs mots sont disposés dans la phrase suivant le système de construction dont le latin est pour nous le type. Ce n’est que dans les temps modernes, par suite des nécessités imposées par les formes nouvelles de la pensée, qu’on a vu sortir de cette souche des langues aux procédés plus analytiques, comme nos idiomes néo-latins et l’anglais. Dans l’état même le plus primitif, dans ce qu’on peut connaître de l’aryaque, le génie de la famille a un caractère de complexité qui la distingue essentiellement de la famille sémitique, avec laquelle il n’a qu’un bien petit nombre de ressemblances de vocabulaire sensibles au premier abord.
Peut-on scientifiquement admettre une parenté originaire entre les langues sémitiques et aryennes, syro-arabes et indo-européennes? La question a souvent été posée, et de nombreux efforts ont été faits pour la résoudre dans le sens affirmatif. Mais ils ont été jusqu’ici malheureux; la plupart datent, d’ailleurs, d’une époque où la méthode et les principes de la linguistique n’étaient pas assez établis pour que l’on pût procéder à des comparaisons de ce genre d’une manière vraiment satisfaisante. Encore aujourd’hui les savants qui se prononcent en principe et a priori pour ou contre l’idée d’une parenté possible, se guident surtout d’après des théories préconçues, plutôt que d’après des faits formels. Ni dans un sens ni dans un autre, on n’est parvenu à une démonstration formelle. M. Max Müller tient la parenté et la communauté d’origine des deux familles pour probable, quoique non vérifiée. Schleicher et M. Whitney la repoussent absolument.
Voici les arguments de ces derniers.
Le système sémitique, dit Schleicher, n’avait, avant la séparation des idiomes sémitiques en langues distinctes les unes des autres, point de racines auxquelles on pût donner une forme sonore quelconque, comme cela était le cas du système indo-européen: le sens de la racine était attaché à de simples consonnes, c’est en leur adjoignant des voyelles qu’on indiquait les relations du sens général. C’est ainsi que les trois consonnes QTL constituent la racine de l’hébreu qâtal, de l’arabe qatula «il a tué,» de qutila «il fut tué,» de l’hébreu kiqtîl «il fit tuer,» de l’arabe maqtûlun «tué.» Il en est tout différemment dans le système indo-européen, où le sens est attaché à une syllabe parfaitement prononçable.—_Deuxième différence_. La racine sémitique peut admettre toutes les voyelles propres à modifier son sens. La racine indo-européenne, au contraire, possède une voyelle 381 qui lui est propre, qui est organique; ainsi la racine du sanscrit manvê «je pense,» du grec menos «pensée,» du latin mens, moneo, du gothique gamunan «penser,» n’a pas indifféremment pour voyelle a, e, o, u, mais seulement et nécessairement a. Cette voyelle organique de la racine indo-européenne ne peut d’ailleurs se changer, à l’occasion, qu’en telle ou telle autre voyelle, d’après des lois que reconnaît et détermine l’analyse linguistique.—_Troisième différence_. La racine sémitique est trilitère: qtl «tuer,» ktb «écrire,» dbr «parler;» elle provient, sans nul doute, de formes plus simples, mais enfin c’est ainsi qu’on la reconstitue. Par contre, la racine indo-européenne est bien plus libre de forme, comme le montre, par exemple, i
«aller,» su «verser, arroser;» toutefois elle est monosyllabique.—Le système sémitique n’avait que trois cas et deux temps, le système indo-européen a huit cas et cinq temps au moins.—Tous les mots de l’aryaque ont une seule et même forme, celle de la racine, modifiée ou non, accompagnée du suffixe dérivatif; le sémitique emploie aussi cette forme (exemple, l’arabe qatalta «toi, homme, tu as tué),» mais il connaît aussi la forme où l’élément dérivatif est préfixé, celle où la racine est entre deux éléments dérivatifs, d’autres formes encore.
La flexion sémitique, dit de son côté M. Whitney, est totalement différente de la flexion indo-européenne, et ne permet point de faire dériver les deux systèmes l’un de l’autre, non plus que d’un système commun. La caractéristique fondamentale du sémitisme réside dans la forme trilitère de ses racines: celles-ci sont composées de trois consonnes, auxquelles différentes voyelles viennent s’adjoindre en tant que formatives, c’est-à-dire en tant qu’éléments indiquant les relations diverses de la racine. En arabe, par exemple, la racine qtl présente l’idée de «tuer,» et qatala veut dire «il tua,» qutila «il fut tué,» qatl
«meurtrier,» qitl «ennemi,» etc. A côté de cette flexion due à l’emploi de différentes voyelles, le sémitisme forme aussi ses mots en se servant de suffixes et de préfixes, parfois également d’infixes. Mais l’aggrégation d’affixes sur affixes, la formation de dérivatifs tirés de dérivatifs, lui est comme inconnue; de là la presque uniformité des langues sémitiques. La structure du verbe sémitique diffère profondément de celle du verbe indo-européen. A la seconde et à la troisième personne, il distingue le genre masculin ou féminin du sujet: qatalat «elle tua,» qatala «il tua;» c’est ce que ne font point les langues indo-européennes: 392 sanscrit bharati «il porte, elle porte.» L’antithèse du passé, du présent, du futur, qui est si essentielle, si fondamentale dans les langues indo-européennes, n’existe point pour le sémitisme: il n’a que deux temps, répondant, l’un à l’idée de l’action accomplie, l’autre de l’action non accomplie.
Tout ceci est très vrai, très juste, montre parfaitement les différences qui séparent les deux familles d’idiomes, telles qu’elles se présentent avec leur organisme grammatical complètement constitué et développé. Mais faire porter la comparaison sur cet état de la grammaire n’est pas, en réalité, plus scientifique que ne l’étaient les rapprochements de mots hébreux et sanscrits sans remonter à leur racine originaire qui ont été tant reprochés, et justement, à Gesenius. La grammaire de l’aryaque, ou de la langue mère indo-européenne, n’a pas été toujours à l’état flexionnel que l’on parvient à en restituer. Il n’est pas douteux que cet état a été précédé par un état agglutinant, où l’aryaque n’était pas encore lui-même, je le veux bien, mais d’où il est sorti, en suivant sa voie de développement propre, mais d’où un système notablement différent pouvait sortir, en suivant une voie divergente. De même, nous sommes aujourd’hui certains, je l’ai déjà dit tout à l’heure, que par delà la langue mère sémitique, il y a eu une langue antérieure, que l’on parviendra un jour à reconstituer en grande partie comme l’aryaque, langue dont le système grammatical n’était pas encore déterminé aussi nettement dans le même sens, et d’où sont sortis à la fois les idiomes sémitiques et ‘hamitiques. Ainsi la trilitéralité des racines, que nous venons de voir opposer comme un fait primordial à la forme originaire des racines aryennes, n’y existait pas encore; la racine y était bilitère et monosyllabique, et, par conséquent, dès à présent on peut atteindre un état de choses où sa forme s’éloignait beaucoup moins de celle des racines indo-européennes.
Nous l’avons dit, la séparation des langues sémitiques et ‘hamitiques, que personne ne doute plus être sorties d’une source commune, s’est produite à une époque très reculée et dans un état fort peu développé du langage. Si maintenant les langues aryennes ont procédé d’une même souche que ces deux autres familles, la séparation ne peut avoir eu lieu qu’à une époque encore antérieure, et dans un stage encore moins avancé de la formation linguistique, entre la langue mère de l’aryaque, d’une part, et la langue mère commune du sémitique et du ‘hamitique, d’autre part. Or, jusqu’ici le problème n’a pas été sérieusement examiné dans ces données.