Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 419

§ 4.—DÉVELOPPEMENTS SUCCESSIFS DE L’IDÉOGRAPHISME.

 

L’hiéroglyphisme, nous l’avons déjà dit, commença par une méthode exclusivement figurative, par la représentation pure et simple des objets eux-mêmes. Toutes les écritures qui sont restées en partie idéographiques ont conservé jusqu’au terme de leur existence les vestiges de cet état, car on y trouve un certain nombre de signes qui sont de simples images et n’ont pas d’autre signification que celle de l’objet qu’ils représentent. Ce sont ceux que les égyptologues, depuis Champollion, ont pris l’habitude de désigner par le nom de «caractères figuratifs,» et que les grammairiens chinois appellent siâng-hing, «images.»

 

Mais la méthode purement figurative ne permettait d’exprimer qu’un très petit nombre d’idées, d’un ordre exclusivement matériel. Toute idée abstraite ne pouvait, par sa nature même, être peinte au moyen d’une figure directe; car quelle eût été cette figure? En même temps certaines idées concrètes et matérielles auraient demandé, pour leur expression directement figurative, des images trop développées et trop compliquées pour trouver place dans l’écriture.

L’un et l’autre cas nécessitèrent l’emploi du symbole ou du trope graphique. Pour rendre l’idée de «combat» on dessina deux bras humains, dont l’un tient un bouclier et l’autre une hache d’armes; pour celle d’ «aller, marcher,» deux jambes en mouvement.

 

La présence du symbole dans l’écriture hiéroglyphique doit remonter à la première origine et être presque contemporaine de l’emploi des signes purement figuratifs. En effet, l’adoption de l’écriture, le besoin d’exprimer la pensée d’une manière fixe et régulière, suppose nécessairement un développement de civilisation et d’idées trop considérable pour qu’on ait pu s’y contenter longtemps de la pure et simple représentation d’objets matériels pris dans leur sens direct.

 

En outre les images affectèrent une signification particulière par le fait de leur association; la métaphore, l’emblème, le trope, valurent à certains groupes figurés un sens qui naissait du rapprochement des diverses images dont ces groupes étaient composés. C’est surtout de la sorte qu’on rendit idéographiquement des conceptions qui ne se prêtaient pas ou se prêtaient mal à une simple peinture iconographique. Les Égyptiens employaient très fréquemment cette méthode, et on la trouve également appliquée dans 420 les peintures mexicaines. On en saisit la trace dans l’écriture chinoise, où ces figures réunies de façon à rendre une idée constituent ce que l’on appelle, dans la langue du Céleste Empire, hoéï-î, «sens combinés.» Par exemple le signe de la bouche tracé à côté de celui de l’oiseau signifie «chant,» celui de l’oreille entre ceux des deux battants d’une porte, «entendre;» le symbole de l’eau accolé à celui de l’oeil a le sens de «larmes.» Le même procédé tient une large place dans le mécanisme de l’écriture cunéiforme anarienne. Il n’est pas jusqu’aux Peaux-Rouges qui n’aient usé de pareils emblèmes, tant l’emploi s’en offre naturellement à l’esprit.

 

[Illustration 444: Caractères cunéiformes avec les tracés hiéroglyphiques dont ils dérivent[1].]

 

[Note 1: Tablette assyrienne du Musée Britannique.]

 

L’écriture idéographique ne demeura donc pas longtemps une simple représentation iconographique; elle forma bientôt un mélange d’images de significations très diverses, une suite de représentations prises tour à tour au sens propre et au sens tropique, d’emblèmes, de véritables énigmes dont l’intelligence demandait souvent une pénétration particulière. «A cet état, dit M.

Maury, l’écriture idéographique était un art difficile, parfois même un secret qui devait rester le privilège d’un petit nombre, de ceux qui l’emportaient par l’adresse de la main et par les 421 lumières, conséquemment des prêtres ou des magiciens, des sorciers, qui en tiennent lieu chez les populations les plus barbares et les plus ignorantes. Le nom d’hiéroglyphes a donc été justement appliqué à ces systèmes graphiques. Dans le symbolisme qui y était étroitement lié se donnaient nécessairement rendez-vous toutes les sciences, toutes les croyances du peuple qui faisait usage de tels procédés. De là l’impossibilité de déchiffrer ces sortes d’écritures, si l’on ne s’est familiarisé avec les idées de ceux dont elles émanent. On peut bien, dans les hiéroglyphes égyptiens, reconnaître du premier coup telle ou telle image, par exemple celle d’un homme qui est lié à un poteau, qui a les coudes attachés, qui fait une offrande ou porte une massue; mais comment pourrait-on deviner que l’image du vautour traduit l’idée de maternité, si l’on ignorait que, du temps des Pharaons, les Égyptiens supposaient que cette espèce d’oiseau ne renferme que des femelles pouvant produire sans le concours des mâles? Comment attacherait-on le sens de «fils» à la figure d’une oie si l’on ne savait que l’oie du Nil passait pour un modèle de piété filiale? Comment la figure d’un épervier posé sur un perchoir suggérerait-elle l’idée de «dieu,» si l’on n’était point informé que l’épervier était tenu pour l’emblème du Soleil, le dieu par excellence?»

 

Du reste, l’écriture purement idéographique avait beau appeler à son aide toutes les ressources que nous venons de passer rapidement en revue, recourir, non seulement aux symboles simples formés par métonymie, par métaphore ou par convention énigmatique, mais encore aux symboles complexes, elle n’en restait pas moins un moyen déplorablement incomplet de fixation et de transmission de la pensée, et plus on marchait dans la voie du développement des idées et des connaissances, plus son imperfection se faisait sentir d’une manière fâcheuse. Avec l’emploi exclusif de l’idéographisme, on ne pouvait qu’accoler des images ou des symboles les uns à côté des autres, mais non construire une phrase et l’écrire de manière que l’erreur sur sa marche fût impossible. Il n’y avait aucun moyen de distinguer les différentes parties du discours ni les termes de la phrase, aucune notation pour les flexions des temps verbaux ou des cas et des nombres pour les cas. Une écriture de ce genre ne pouvait se plier d’une manière satisfaisante qu’à une langue monosyllabique et demeurée à la période rhématique, où il n’y a pas de distinction de nom, de verbe, ni d’aucune partie du discours, et où la grammaire se réduit à une syntaxe, à des règles de position 422 pour les mots invariables qui expriment indifféremment tous les modes de l’idée. L’adoption par les Chinois d’un système d’écriture savant et compliqué, basé sur l’idéographisme, quand leur langue en était encore à cet état primitif, a certainement contribué dans une forte mesure à l’y figer définitivement, sans progrès ultérieur.

 

En outre, le développement des idées et des notions à exprimer par l’écriture tendait à faire de cet art un chaos inextricable à force d’étendue et de complication, si un nouvel élément ne s’y introduisait pas, et si on continuait à vouloir représenter chaque idée, chaque notion, chaque objet nouveau par une image spéciale ou par un symbole, soit simple, soit complexe. Pour obvier à ces deux inconvénients, dont il fallait à tout prix se délivrer, si l’on ne voulait pas laisser la pensée à jamais emprisonnée dans des entraves qui eussent étouffé son développement d’une manière irréparable, les hommes furent conduits, par une pente naturelle, à joindre la peinture des sons à la peinture des idées, à passer de l’idéographisme au phonétisme.

 

De leur essence même, les écritures purement idéographiques des époques primitives ne peignaient aucun son. Représentant exclusivement et directement des idées, leurs signes étaient absolument indépendants des mots par lesquels les idiomes parlés des peuples qui en faisaient usage désignaient les mêmes idées. Ils avaient une existence et une signification propres, en dehors de toute prononciation; rien en eux ne figurait cette prononciation, et la langue écrite était par le fait assez distincte de la langue parlée pour qu’on pût très bien entendre l’une sans connaître l’autre, et vice versâ. Mais l’homme n’a jamais écrit que pour être lu; par conséquent, tout texte graphique, quelque indépendant qu’il ait pu être par son essence de la langue parlée, a nécessairement été prononcé. Les signes des écritures idéographiques primitives représentaient des idées et non des mots; mais celui qui les lisait traduisait forcément chacun d’eux par le mot affecté dans l’idiome oral à l’expression de la même idée. De là vint, par une pente inévitable, une habitude et une convention constante d’après laquelle tout idéogramme éveilla dans l’esprit de celui qui le voyait tracé, en même temps qu’une idée, le mot de cette idée, par conséquent une prononciation. C’est ainsi que naquit la première conception du phonétisme, et c’est dans cette convention, qui avait fini par faire affecter à chaque signe figuratif ou symbolique, dans son rôle d’idéogramme, une prononciation fixe et habituelle, que la peinture des sons trouva les éléments de ses débuts.