Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues

Chapitre 292

FAMILLE DE YAPHETH.—Nous avons déjà dit que le nom de ce troisième des fils de Noa’h, connu aussi de la tradition arménienne et de la tradition grecque, paraît emprunté aux idiomes aryens, que parlaient la plupart des peuples rattachés à sa descendance. Mais il a pris en hébreu une forme qui lui donne une signification dans cet idiome; Yapheth veut dire «extension,» et cette forme a été adoptée pour exprimer la notion de l’immense étendue des pays couverts par cette division de l’humanité noa’hide.

 

La Genèse donne sept fils à Yapheth: Gomer, Magog, Madaï, Yavan, Thoubal, Meschech et Thiras.

 

Pas de doute que Gomer ne corresponde aux Cimmériens de l’antiquité classique, dont Hérodote parle comme ayant constitué la population de la Chersonèse taurique avant l’invasion des Scythes et comme s’étant ensuite établis en Paphlagonie. Les Cimmériens, aux VIIIe et VIIe siècles avant J.-C., jouèrent un assez grand rôle dans l’histoire de l’Asie-Mineure, qu’ils désolèrent par leurs incursions. Les documents assyriens les appellent Gimirraï. Ils appartenaient à la souche des peuples thraco-phrygiens, les témoignages grecs nous le disent formellement. Gomer, dans le chapitre X de la Genèse, a un sens ethnique très étendu, comme tous les noms placés à la génération immédiatement après Yapheth, qui représentent une première grande division de sa race. On doit donc le prendre comme la personnification de l’ensemble des Thraco-Phrygiens établis des deux côtés du Pont-Euxin, en Europe et en Asie. Le document biblique lui prête ensuite trois fils, Aschkenaz, Riphath et Thogarmah, représentant une subdivision de la souche première entre les différents rameaux qu’elle présentait en avant du côté des Hébreux, c’est-à-dire en Asie-Mineure.

 

Aschkenaz est associé dans un autre endroit aux peuples de l’Ararat et de Minni en Arménie[141]. Il est impossible de méconnaître dans leur nom celui des Ascaniens du nord de la Phrygie, dont l’antique extension est attestée par les dénominations du canton bithynien de l’Ascanie, des deux lacs Ascaniens situés au sud et au nord de Nicée, du golfe Ascanien et des îles Ascaniennes du littoral de la Troade, enfin du port Ascanien en Éolie. C’est ce nom d’Ascanie et d’Ascaniens qui suggéra la création du personnage mythique d’Ascanios ou Ascagne, donné pour fils à Énée et à Créuse. Aschkenaz représente donc la 293 nation des Bryges ou Phryges, nation étroitement apparentée aux Thraces, émigrée de leur contrée en Asie-Mineure, où sa première station fut, dit-on, dans l’Ascanie, mais ayant laissé en arrière quelques tribus de même nom dans les cantons entre la Macédoine et la Thrace.

 

[Note 141: Jerem., LI, 27.]

 

Riphath, d’après l’ancienne tradition juive recueillie par Josèphe, est la Paphlagonie. Il n’y a rien de sérieux à objecter à cette donnée, qui s’accorde parfaitement avec la position de Riphath entre Aschkenaz, c’est-à-dire la Phrygie septentrionale, et Thagarmah, l’Arménie occidentale. «On a rapproché avec raison, dit M. Maury, le nom de Riphath de celui des monts Riphées, attribué par les Grecs à une chaîne qu’ils représentaient comme s’élevant aux extrémités boréales de l’univers, et que, pour ce motif, ils ont successivement transporté à des montagnes de plus en plus éloignées vers le nord-est, à mesure que leurs connaissances géographiques s’étendaient. Lorsque le Caucase apparaissait aux Hellènes comme le point le plus reculé de la terre, ils durent lui appliquer le nom de Riphée. Encore au temps de Pline, cette chaîne était supposée se rattacher aux montagnes de ce dernier nom. La Paphlagonie, qui s’avançait presque jusqu’au pied du Caucase, et d’où l’on apercevait ses cimes les plus hautes, a donc pu être jadis connue des Grecs, qui y envoyèrent de bonne heure des colonies, sous le nom de pays des Riphées, lequel aura ensuite passé chez les Phéniciens.»

 

Thogarmah est plusieurs fois encore mentionné dans la Bible. Le prophète Ye’hezqel (Ëzéchiel) le qualifie de contrée voisine de l’aquilon et en parle comme étant voisin de Gomer[142]. D’où il suit que le pays de Thogarmah devait être situé au nord de l’Assyrie. Ailleurs[143], le même prophète nous dit que Thogarmah

envoyait à Tyr des mules, des chevaux et des cavaliers. La contrée de ce nom ne pouvait, par conséquent, être prodigieusement éloignée de la cité phénicienne, d’où l’on devait s’y rendre par terre. La tradition des Arméniens et des Géorgiens leur attribue pour ancêtre Thargamoss ou Thorgom, père de Haigh, qui est visiblement Thogarmah. Josèphe, en avançant que, de ce même Thogarmah, était issue la nation des Phrygiens, s’éloigne peu de l’identification que cette tradition entraîne, puisque Hérodote, et avec lui l’unanimité des écrivains grecs, nous apprend que les Arméniens étaient une colonie des Phrygiens. Thogarmah représente 294 donc l’Arménie, mais au sens le plus ancien de ce mot, restreint à l’Arménie occidentale, et laissant de côté les pays de l’Ararat

et de Minni ou Manni (la Minyade des auteurs classiques, du côté de l’actuel Van), que jusqu’au VIIe siècle avant J.-C.

habitait un peuple tout à fait différent de race et de langage, les Ourarti des documents cunéiformes, Alarodiens d’Hérodote. C’est seulement à la fin du VIIe siècle et dans le VIe que les Arméniens proprement dits, apparentés étroitement aux Phrygiens, firent la conquête de ces dernières contrées, où plus tard une infiltration lente de nouveaux éléments ethniques, sous la domination perse, en fit un peuple entièrement iranien de langue et même de type physique, comme le sont les Arméniens modernes.

 

[Note 142: Ezech., XXXVIII, 6.]

 

[Note 143: XXVII, 14.]

 

On donne généralement au nom de Magog une étymologie aryenne qui le décomposerait en Ma-gog et lui attribuerait le sens de «grande montagne,» que l’on rapporte au Caucase. Il y a de sérieuses objections à faire à cette étymologie, et le plus sage est de chercher la situation de Magog sans s’occuper de l’origine, encore inconnue, de son appellation. Pour la plupart des interprètes depuis Josèphe, ce nom désigne les Scythes proprement dits ou Scythes européens, peuple qui appartenait certainement à la race aryenne, iranien suivant les uns, germanoslave suivant d’autres. Il n’est pas, en effet, douteux que ce ne soit aux Scythes passés au sud du Caucase dans la seconde moitié du VIIe siècle avant J.-C., ayant leur quartier-général dans le canton de la vallée du fleuve Kour, au nord de l’Arménie, canton auquel leur séjour valut le nom de Sacasène, et promenant pendant un certain nombre d’années la dévastation sur toute l’Asie antérieure, comme nous le raconterons en traitant de l’histoire d’Assyrie, que font allusion deux des prophéties de Ye’hezqel[144]. Elles s’adressent à Gog, du pays de Magog, prince et chef de Meschech et de Thoubal. Ce sont ces oracles qui ont donné lieu à tant de bizarres et fantastiques légendes sur les peuples fabuleux de Gog

et Magog. En réalité, il y est question d’un personnage parfaitement historique, dont la réalité a été révélée par les documents assyriens; car les inscriptions du roi Asschour-bani-abal, à très peu d’années de distance de la prophétie de Ye’hezqel, parlent de Gagi, roi des Sakha ou Scythes habitant au nord de l’Ararat. Voilà bien le Gog du prophète, qui reprend sa place légitime dans l’histoire, et s’il est dit «prince de Meschech et de Thoubal,» c’est qu’à ce moment les hordes 295 scythiques tenaient sous leur domination les deux peuples désignés par ces derniers noms. Mais Magog est-il bien le nom de son peuple, des Scythes? Ceci n’est pas possible, car l’apparition des Scythes au sud du Caucase n’a été qu’un fait passager et récent.

C’est au nord de cette grande chaîne de montagnes qu’est leur habitation normale, et certainement son interposition les met en dehors de l’horizon du tableau ethnographique de la Genèse.

Magog, les termes employés par Ye’hezqel sont formels à cet égard, est le pays où le roi Gog et son peuple résidaient au temps du prophète, c’est-à-dire celui qui comprenait la Sacasène.

Ceci s’accorde parfaitement avec la place de Magog dans le tableau ethnographique, où il occupe l’intervalle entre Thogarmah

et Madaï, entre l’Arménie orientale et la Médie. Son territoire est donc, comme l’a très bien vu le grand géographe allemand, M.

Kiepert, celui de la 18° des satrapies établies dans l’empire perse par le roi Darayavous, fils de Vistaçpa (Darius, fils d’Hystaspe), laquelle comprenait les Saspires, les Alarodiens et les Matiens, en y ajoutant en plus le bassin du Kour jusqu’au pied du Caucase.

Ethniquement, Magog représente les habitants de cette contrée jusqu’au VIe siècle, c’est-à-dire non pas les Scythes, qui y firent seulement une apparition temporaire, mais les blancs allophyles du Caucase, dont le domaine se prolongeait alors de façon à comprendre l’Ararat et le pays de Manni ou Minni.

 

[Note 144: XXXVIII et XXXIX.]

 

[Illustration 319: Guerrier Iranien ou Médo-Perse, portant la robe médique[1].]

 

[Note 1: D’après les sculptures de Persépolis.]

 

La synonymie de Madai avec les Mèdes est si évidente qu’elle n’a pas besoin de justification. Pour l’auteur du chapitre X de la Genèse, les Mèdes sont encore cantonnés là où nous les font voir aussi les documents assyriens du IXe siècle avant notre ère, dans le pays de Rhagæ ou Médie Rhagienne, au nord de la Grande Médie ou Médie propre, où ils ne pénétrèrent qu’au VIIIe siècle. Madai est dans le texte biblique le seul représentant des peuples iraniens et de toute la grande division orientale des Aryas.