Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 11 Madison
CHAPITRE 11
Madison
Une haute silhouette dégingandée vient se frotter aux jambes de Trevor. Je suis si surprise que je ne parviens pas à prononcer le moindre mot. S’il y a bien une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est que ce type possède un animal de compagnie. Et encore, je n’aurais jamais pensé à ça…
Parce que, je dois bien vous l’avouer, cet animal n’a de chat que le nom. Haut sur pattes, le port tremblant, il a le poil peu reluisant par endroits. Ses yeux vert clair sont la seule touche pétillante chez ce félin.
Incapable de l’ignorer, je m’abaisse pour saluer celui qui est venu m’accueillir et tends la main dans sa direction.
Après une série de reniflements curieux, il me gratifie d’une léchouille sur la paume. Sans plus attendre, je caresse son museau avant de plonger mes doigts dans sa fourrure. Je perçois assez vite un ronronnement de satisfaction émaner de mon nouvel ami. C’est comme ça, j’ai toujours eu le truc avec les animaux.
Je reporte mon attention sur Trevor. Immobile, limite incrédule, il n’a pas bougé d’un millimètre depuis notre arrivée.
– Tu ne m’as pas dit que tu avais un chat, déclaré-je.
– Et alors ?
Il me répond avec une sorte de réticence, comme si je venais de découvrir l’un des plus grands secrets de sa vie.
– Il est tout moche en plus !
– Non, Balthazar n’est pas moche, s’offusque-t-il.
Un sourire béat s’accroche à mes lèvres.
– Il est trognon !
– Faut savoir ! Il est moche ou trognon ?
– Mochement trognon ! m’exclamé-je. Hé ! Salut, Balthazar, je m’appelle Madison.
L’animal me fixe avec de grands yeux énamourés. J’ai toujours eu un faible pour les éclopés, les handicapés, ceux que la différence met invariablement de côté parce qu’ils n’entrent pas dans le code imposé par la bienséante société.
Balthazar fait partie de ces rejetés de la vie. Donc, fatalement, je me sens proche de lui.
– Toi et moi, je suis sûre qu’on va devenir amis, roucoulé-je en me posant à même le sol.
À quelques pas de nous, Trevor se trémousse sur place, mal à l’aise. En dépit de son caractère de cochon, il paraît soudain très jeune. Et à bout de forces. La compassion me submerge.
– Quoi ?
– Non, rien. D’habitude, Balthazar n’aime pas trop les étrangers. C’est la première fois qu’il se comporte de manière si franche avec quelqu’un.
Je frémis quand il me regarde avec des yeux de cocker. Ce mec est désespérant. Je me sens ébranlée.
Ne cogne pas trop vite, mon petit cœur !
Pour me donner une contenance, je toussote.
– Bal ne craint rien avec moi.
– Bal ? s’étonne-t-il.
– Va te changer ! ordonné-je en lui désignant son pantalon arraché. Tu fais peine à voir.
– La faute à qui ? soupire-t-il en pivotant.
Il disparaît dans une salle annexe que je pense être sa chambre ou son dressing. J’en profite pour me lever et examiner les alentours. Son appartement est tout à fait différent de celui de Julianne. Pas de décoration superflue, à peine un ou deux tableaux modernes qui ajoutent une touche de couleur sur des murs ocre. Le mobilier est récent. Toutes les pièces sont spacieuses et Balthazar dispose d’une quantité de coussins, de jouets ainsi que d’un immense arbre à chat. Preuve que Trevor adore son animal. D’ailleurs, ce dernier ne me lâche pas d’une semelle. Je sens mon cœur se serrer. Dire que je l’ai cru insensible…
Comme j’entends des bruits étouffés venant de l’endroit où s’est réfugié Trevor, j’en conclus qu’il se déshabille. Profitant de cette liberté, je m’aventure dans la cuisine, digne d’un grand restaurant. Il est pourtant évident que les ustensiles dernier cri ne servent pas souvent.
Au hasard, j’ouvre les placards. Des ingrédients les garnissent. Au moins, il ne se laisse pas mourir de faim, c’est déjà ça. Bien que je l’aurais cru adepte des repas préparés. Comme quoi, il ne faut pas juger quelqu’un trop vite.
– Ah ! Voilà ce que je cherche.
Assis sur son postérieur, Balthazar me fixe avec intérêt.
– Quoi ? l’apostrophé-je. Tu crois que je n’ai pas le droit de me balader chez ton maître ?
– Comme tu es la première à entrer ici, je pense surtout qu’il se demande ce qui se passe.
La voix de Trevor me fait sursauter. Il se tient à quelques mètres de moi.
– Je t’ai fait peur ?
– Non, pas du tout ! protesté-je une fois remise de ma stupeur.
Habillé, il est séduisant, mais il l’est encore plus quand il ne porte rien. Enfin, presque rien. En fait, il a passé un jean taille basse et une chemise blanche qu’il a laissée entrouverte. Le vêtement ne cache rien de son torse musclé et je dois me retenir de ne pas baver. Une chaleur sensuelle se diffuse soudain dans mon corps devant le spectacle qu’offre Trevor. Je sens mon cœur battre plus vite.
Bon sang de bois ! Ce n’est pas humain d’être aussi sexy !
Balthazar regrimpe sur le canapé avant de s’installer et de s’étirer près de moi. Trevor sourit.
– On dirait bien qu’il t’a adoptée.
– Je fais souvent cet effet-là aux animaux.
Mes yeux glissent sur le pantalon qu’il tient en main. Enfin, ce qu’il en reste. Comme s’il devinait mes pensées, Trevor sourit de plus belle.
– Je suis désolée.
– Ne le sois pas. On est humains, on fait des erreurs.
– Oh ! Ça t’arrive tout le temps, je suppose ?
– Non, juste avec toi.
Trevor ne vient pas de m’avouer quoi que ce soit que je ne sache déjà, alors pourquoi ses paroles sonnent-elles étrangement dans ma tête ?
Je grimace.
– Bon, passons aux choses sérieuses. Aussi délicieux soit-il, un bonbon n’est pas suffisant pour faire remonter ton taux de sucre.
– Ah oui, dit-il avec un sourire en coin, j’avais oublié la grande spécialiste de Grey’s Anatomy.
Je ne relève pas et pivote en direction du micro-ondes. Un mug attend d’y être réchauffé. Trevor me fixe sans rien dire. Quand le signal indiquant la fin de la cuisson retentit, je le lui tends.
– Bois !
Il contemple le contenu d’un air suspicieux.
– Ça s’appelle du chocolat chaud, ironisé-je.
– Je sais. Où en as-tu trouvé ?
– Dans ton placard. Tu te moques de moi, hein ? Tu ignores ce qu’il y a dans tes armoires ?
– Julianne a dû le déposer à mon insu, car j’évite tout ce qui est sucré.
Il hausse les épaules et avale une gorgée de mon super breuvage. Une grimace déforme aussitôt ses traits parfaits.
– Nom de… Qu’est-ce que tu as mis là-dedans ? s’exclame-t-il.
– Du lait avec du chocolat. Et deux… ou trois cuillères à soupe de sucre en poudre…
Il repose le mug sur la table et va rincer sa bouche sous le robinet.
– Grey’s Anatomy, hein ? me lance-t-il avec un coup d’œil entendu.
– Quoi ?
Moi, je le trouve très bien, ce chocolat. D’ailleurs, je m’en suis offert un aussi. Mes lèvres y trempent et je grimace à mon tour. OK, bon, je reconnais que j’y suis allée un peu fort niveau dosage. On dirait du sirop…
Prudente, je repose le mug sur le plan de travail.
– Je ne suis pas certain que ça soit un remède proposé par tes médecins du petit écran. Mais au moins, maintenant, mon taux de sucre doit avoir atteint des sommets.
– Désolée. Je pensais bien faire.
– T’inquiète, tout le monde fait des erreurs.
Mon côté taquin refait surface.
– Même toi ?
– Pas moi. Pas de ce genre du moins. Enfin, bien sûr, j’en ai fait dans ma vie, mais je retiens chaque fois la leçon, tu vois. Ce qui m’empêche de les reproduire.
– Oh ! Et me côtoyer te fait prendre conscience que tu n’as pas autant évolué que tu l’espérais ?
– Ce n’est pas ça…, commence-t-il.
– Ne te justifie pas. Après tout, avant la soirée d’hier, je ne suis même pas certaine que tu connaissais la couleur de mes yeux.
– Faux ! Je suis sûr que je peux te surprendre.
Il répond si vite, de façon si confiante, que je le fixe, étonnée.
– Hein ? demandé-je, le regard rivé sur lui.
Trevor enfonce les mains dans ses poches.
– J’en sais plus sur toi que tu ne sembles le penser.
– Ah oui ? Comme quoi ?
– Que tu adores le chocolat.
– Pff, la plupart des gens aiment ça.
– Tu affectionnes tout ce qui est sucré.
Alors là… pas difficile non plus à deviner. Je lui désigne les mugs.
– Tu viens de l’apprendre.
– En effet, admet-il en se penchant vers moi, les yeux plissés. Mais je le savais déjà, parce que je t’ai vue au studio avec des sucettes dans ta veste.
Voilà qui est assez déstabilisant. M’observait-il sans que j’en aie conscience ? Je ne m’en suis jamais rendu compte.
– Que sais-tu d’autre ?
– Que tu souris souvent aux gens ! Que tes clients félins et canins t’adorent. Que Balthazar a un faible pour toi !
– Il serait difficile de ne pas aimer câliner ce joli petit loulou, dis-je en le papouillant de plus belle. Quoi d’autre ?
– Le bleu est ta couleur préférée. Le bleu océan. C’est celle que tu portes le plus souvent.
Waouh ! Il a remarqué comment je m’habille alors que je n’enfile pas systématiquement des tenues identiques.
– Tu commences à me faire un peu peur. On dirait ces pervers qui passent leur temps à espionner leur victime.
– Tu as forcément constaté que j’essaye de t’approcher.
Je recule, les bras croisés devant ma poitrine en guise de bouclier. S’il s’imagine que je vais oublier qu’il est en couple avec Julianne, il se fourre le doigt dans l’œil. Je décide de la jouer cool. Un tantinet naïve… en apparence.
– Je savais bien que tu en étais un !
– Ne raconte pas de bêtises.
– De toute façon, tu n’es pas mon genre.
Il a l’air amusé par ma remarque.
– Ça tombe bien puisque comme je te l’ai déjà dit, j’aimerais qu’on passe du temps ensemble, sans prise de tête. Qu’on sorte se promener. Enfin des trucs que font les amis…
Je déglutis avec peine. Alors, ce jour-là à la base de loisirs, il était sérieux ?
– Tu es sûr que tu ne veux pas reprendre un peu de sucre ?
– Sans façon.
Il s’approche de moi pour ne plus se trouver qu’à une vingtaine de centimètres. Ses yeux bleus ont retrouvé leur lueur incisive et je ne peux pas faire comme si sa présence ne me chamboulait pas.
– A… Amis ?
Il a une manière bien à lui de me rendre stupide.
– Amis, dit-il en posant son index sur mon front. Toi et moi. Sans faux-semblants. À moins que tu ne puisses pas résister à mon charme…
– Pff ! Tu peux toujours courir. Je ne suis pas une de tes fans.
– C’est parfait, dans ce cas ! s’exclame-t-il. Aujourd’hui, il est temps d’ouvrir une nouvelle ère.
Le sourire qui accompagne cette déclaration est si énigmatique que j’en ai les jambes qui tremblent et le cœur qui s’affole.
Il me drague, là, ou je me fais des idées ?
Je fixe désespérément le fond de mon verre. Comme s’il sentait mon trouble, Balthazar bondit sur la table pour glisser sa tête sous ma main. Celui-là n’a pas perdu de temps pour comprendre de quelle façon se faire chouchouter !
– Bon, je constate que tu vas beaucoup mieux, assez pour me taquiner. Aussi, je vais m’éclipser et passer voir ma patronne. Je te souhaite tout ce qu’il y a de meilleur pour la suite… Balthazar, ce fut un plaisir de te rencontrer. Bye !
Il ne me faut que quelques secondes pour quitter l’appartement. En mode furtif, vous savez. Comme on le voit souvent dans les films en accéléré.
Cinq minutes plus tard, je me retrouve assise tranquillement dans le bus, en direction du centre-ville. J’ai besoin de voir Donna. De lui raconter ce qui m’arrive. Stressée, je consulte mon portable pour la centième fois.
« Prochain arrêt près de l’appartement de Trevor », annonce la voix robotique.
Hein ? Je relève la tête, certaine d’avoir mal entendu.
Ma pauvre fille, tu délires totalement.
Je sonne l’arrêt pour descendre et rejoins le bureau en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Si Donna est étonnée de me voir, elle n’en laisse rien transparaître, trop prise dans l’organisation du planning de la semaine de ses employés.
– Je dois te parler…
– Je suis occupée.
– C’est important.
– Avec toi, ça l’est toujours.
La clochette de la porte tinte, et Donna se redresse.
– Bonjour, dit une voix d’homme avec un léger accent.
Mais ce n’est pas possible ! Donna ouvre la bouche en grand et se tétanise sur place. De son index parfaitement manucuré, elle désigne le nouvel arrivant derrière moi.
Que fait Trevor ici ?
– Tu as oublié ton portefeuille chez moi, explique-t-il en me le tendant. Heureusement que Julianne connaît l’adresse de ton employeur.
– Ah, merci.
Je ne m’en étais pas rendu compte.
– Madison, qui est cet Apollon ?
– Trevor.
Il relève les lunettes sur le sommet de son crâne et sourit à mon amie. Attention, mode beau gosse enclenché. Donna vacille et doit se retenir au rebord de son bureau pour ne pas s’effondrer.
– Oh ! Je… waouh ! Enchantée, je m’appelle Donna. Je suis la patronne de Madison.
Les lunettes de travers sur le nez, elle tend la main, mais il ne la saisit pas en retour. Il en faut plus pour la dérouter.
– Ravi de vous rencontrer.
– On a déjà dû vous le dire, mais… waouh vous avez des yeux superbes !
Allez, c’est reparti pour un tour !
Il me suffit de noter les étoiles qui s’affichent dans son regard extasié. Discrètement, je lui donne un coup de hanche.
– Donna, tu vas le mettre mal à l’aise !
– Mais non, voyons…
– Alors, essuie la salive qui coule le long de ton menton.
Elle papillote des paupières avant de secouer la tête.
– Est-ce dans le pantalon de cet Apollon que tu as mis les…
– Stop ! m’écrié-je en collant ma paume sur sa bouche avec un petit ricanement gêné.
Oui, je dois vous avouer que je n’ai pas su garder cet incident pour moi. J’ai raconté l’essentiel à Donna en jurant qu’elle conserverait ce secret jusque dans la tombe. Mais je crois que je l’ai surestimée.
– Ne fais pas attention à ce qu’elle dit, m’exclamé-je en riant.
Trevor me décoche un rictus en coin, discret, mais entendu. Il faudrait qu’il soit complètement débile pour ne pas avoir saisi.
– Quoi qu’il en soit, vous faites un très beau couple, déclare Donna en se dégageant de mon emprise.
N’importe quoi !
– Arrête de dire des âneries, s’il te plaît.
Trevor secoue la tête en souriant. Je m’agite aussitôt.
– Ne t’imagine pas encore toute une histoire. Nous sommes juste…
Quoi, au fait ?
Des amis, des connaissances ? Des partenaires de travail ?
– Bref, n’invente pas un roman à notre sujet.
L’arrivée du facteur interrompt notre conversation.
– Alors, Donna, toujours en vie ? balance-t-il en déposant une liasse de courrier sur le bureau.
Je vois Trevor manifester son étonnement face à cette familiarité.
– Ben oui, parce que sinon, Donna se meurt… Donna Summer, s’esclaffe-t-il en repartant.
– T’inquiète, nous sommes habituées.
– À quoi ?
– Ça, les grosses vannes du style : « Madi sonne pendant que Donna se meurt… » On a même une collègue qui devient « Alex sans draps » de temps à autre. Tu vois le genre…
Il me regarde avec de grands yeux étonnés, avant d’éclater de rire. Il a de la chance que je ne me vexe pas facilement, parce que je le prendrais mal. Mais là, son rire est comme une cascade de fraîcheur pendant une canicule, une oasis en plein désert, un glaçon sur la peau brûlante, un…
Hum ! Bon, bref, vous avez saisi l’image.
Il faut que je calme mes hormones. Une douche froide me ferait du bien, mais comme je suis frileuse, je crois que je vais éviter.
Trevor sourit, comme s’il devinait mes pensées, puis me couve du regard. Ses yeux bleus, son teint parfait, l’ovale de son visage, tout est gravé en moi.
Je suis au bord du précipice…
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