Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 7 Madison
CHAPITRE 7
Madison
Il fait beau.
Trop chaud même.
Le ciel bleu s’étend à l’infini et pas un nuage ne vient moutonner sur cette vaste toile. De fait, les rayons du soleil dispensent chaleur et luminosité sans laisser la possibilité de trouver un coin d’ombre où se réfugier.
Un temps idéal pour engranger de la vitamine D. Sauf que, malgré cette température estivale, je suis enfermée chez moi, à ressasser les événements de la veille. À me demander si quelqu’un s’amuse à jouer avec ma destinée en ce moment, parce que je les cumule, les ennuis. Et je n’ai pas envie que ça continue. J’ai eu assez d’émotions diverses et variées et d’humiliations ces dernières vingt-quatre heures. Merci bien.
Tu as quand même tripoté les bijoux de famille du petit ami de Julianne !
– Ah ! Tais-toi, satanée voix ! grommelé-je en posant les paumes sur mes oreilles.
Je ne veux plus me remémorer cet incident. Je veux le classer sans suite dans un coin de mon cerveau. Pourtant, au creux de ma main, son sexe était chaud, dur comme l’acier, et en même temps doux à l’instar du velours.
Le visage embrasé par une vague brûlante, je trépigne face à cette évocation. Je dois repousser ces fantasmes de toutes mes forces, me montrer raisonnable, suffisamment forte, ou même en colère si ça peut m’aider. Chasser ces pensées tentatrices et les reléguer à leur place, c’est-à-dire dans le royaume de l’oubli, est la meilleure attitude à adopter.
– Reprends-toi, ma vieille ! Hors de question que ce type prétentieux bousille ta vie !
Ce qui est arrivé est du passé.
Je peux gérer. Après tout, bon nombre de couples font ça dans l’intimité. Je dois faire comme si j’avais tout bonnement profité d’un homme qui me plaisait sans craindre les conséquences. Une simple gymnastique de l’esprit, et le tour est joué.
Cela dit, je pense qu’il y a trop longtemps que je n’ai pas eu de rendez-vous. Je n’ai par conséquent pas non plus fait l’amour depuis un bail, si bien que je ne sais même plus l’effet que ça fait. Peut-être que mon corps n’en peut plus de cette chasteté imposée et qu’il profite de cette mésaventure pour se rappeler à mon bon souvenir.
Ce qui explique sans doute pourquoi je ne réussis pas à oublier cette scène pour le moins torride. Bon sang ! Je refuse de passer le reste de la journée à me martyriser pour ce que j’ai fait.
S’il savait que je me tourmente à ce sujet, il en ricanerait. Donc si jamais nous nous rencontrons à nouveau, je ferai comme si je ne le connaissais pas. Fier comme il est, je serais étonnée qu’il évoque la question devant Julianne. Et hop ! emballé, c’est pesé !
– Madison, tu es un génie !
Les mains posées sur les hanches, j’éclate d’un rire un peu trop artificiel à mon goût, mais c’est mieux que de se morfondre. Au terme de maintes tergiversations, j’opte pour une approche optimiste de la situation.
Regonflée à bloc, je décide de débuter ma journée par une petite séance de remise en forme. Aussi excitée qu’une ado, je sélectionne la chaîne de sport à laquelle je me suis abonnée et dispose mon tapis sur le sol.
Fin prête, je roule lentement ma tête de droite à gauche afin d’alléger le nœud musculaire qui s’y est formé. Trop de stress sans doute. Puis, je lève les bras et effectue divers mouvements.
Mon chat me fixe de son regard impassible. Près de lui, Noisette vaque à sa toilette. Ces deux-là ont toujours été très proches. Depuis que j’ai ramené ce dernier à la maison, Salem joue le rôle d’un grand frère vigilant.
Attentive, j’entreprends de suivre les directives de la coach et accélère la cadence. Enfin, il serait plus correct de dire que je tente de me concentrer sur mes pieds, mais Trevor ne cesse de revenir insidieusement hanter mon esprit, alors que j’ai plus que jamais besoin de mon équilibre.
C’est à cet instant précis que le drame a lieu. Tandis que ma jambe pivote dans un mouvement fluide, je vois une forme fuser telle Ariane dans la conquête des étoiles. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une fusée…
– Noisette !
Sans réfléchir aux conséquences de mon geste, je plonge tête première, bras tendus, pour le rattraper. Mes yeux ne quittent pas la masse poilue qui virevolte dans l’air comme une balle en poussant des couinements poignants.
Au dernier moment, je donne une impulsion à mes pieds et je me réceptionne dans le canapé, judicieusement placé à cet endroit. C’est à cette minute précise que je devine le poids d’un petit corps au creux de ma main. Je dois refréner le réflexe de recroqueviller mes doigts et réduire Noisette en purée.
Ouf ! C’était moins une !
Noisette est sauf !
Cependant, ma cascade improvisée n’est pas sans conséquence. Salem, endormi sur le dossier, profitant d’un repos bien mérité, glisse à son tour et atterrit sur ma tête. J’ai de la chance qu’il ne sorte pas les griffes pour se maintenir en équilibre. Je me redresse avec maintes précautions. On dirait que je suis coiffée d’une chapka russe.
Salem roule de gros yeux interrogatifs en me voyant l’observer. Le pauvre doit se demander ce qui se passe.
– Désolé, mon vieux, c’était un cas d’extrême urgence.
Placide comme à son habitude, mon chat ne réagit pas. Lui, il en faut beaucoup pour le traumatiser. D’un bond, il rejoint sa place initiale et se remet à dormir comme si de rien n’était. Rassurée, je reporte mon attention sur le hamster qui me dévisage.
– Toi et moi, il va falloir qu’on ait une bonne discussion. Nan, mais niveau connerie, tu atteins les sommets en ce moment. Quoi ? Non, non, non, ne me regarde pas avec les yeux du Chat Potté. Déjà parce que tu n’es pas un chat, et ensuite parce que…
Je pousse un profond soupir.
– Pourquoi est-ce que je m’évertue à te parler ? Hein ?
Je l’emprisonne dans mes mains, le gratifie d’un bisou affectueux entre les oreilles et le remets dans sa cage en lui enjoignant d’être sage et en lui souhaitant une bonne journée.
Quoi ? Ne me dites pas que vous ne conversez jamais avec vos animaux ! Mais si, avec cette voix légèrement débile. Je vous rassure, on le fait tous.
Fin de l’aparté.
Il est à peine quatorze heures et je tourne en rond dans ma maison. Les jours de repos sont une pénitence pour moi. J’aime bavarder et être entourée de gens. Je suis d’une nature expansive et insouciante. Ne pas travailler me rend dingue.
Du coup, je décide de faire un petit coucou à Donna. Je sais qu’elle est au bureau. Les beaux jours, il arrive que les missions soient nombreuses. Elle sera contente de me voir. Outre cela, j’ai besoin de me changer les idées.
Après un rapide détour par la salle de bains, j’enfile un short en jean et un tee-shirt propre, puis je prends mon sac, ferme la porte de ma maison et me rends à pied à l’arrêt de bus le plus proche.
Quand la clochette fixée au-dessus de l’entrée retentit, Donna lève les yeux sur moi. Son visage n’exprime aucune surprise.
– Qu’est-ce que tu fais ici ?
– J’ai besoin de me changer les idées.
– Un problème ?
J’ouvre la bouche, puis la referme. Donna, je lui confie beaucoup de choses, mais de là à lui avouer que j’ai pressé la main sur les parties secrètes d’un top model… non, c’est au-dessus de mes forces.
– Non, juste quelque chose que je dois oublier. Tu n’as pas une mission à me donner ?
– Je te signale que tu es censée être en repos aujourd’hui. Je n’ai pas envie que l’inspection du travail me tombe dessus.
Elle ne dit rien et poursuit sa tâche, mais je sens que sa curiosité est en éveil. Je lance une cacahuète en l’air et la récupère dans ma bouche. Un comportement que réprouve Donna, elle qui est la féminité incarnée. Mais je m’en fiche.
– Madison, demande-t-elle alors que j’en projette une deuxième en l’air, est-ce qu’il s’agit d’un homme ?
Sa question me désarçonne tant que je manque de m’étouffer en attrapant ma cacahuète.
– Oh, chérie, pourquoi ce froncement de sourcils ? interroge-t-elle.
Avec diligence, elle m’apporte un verre d’eau.
– Aïe, je constate que j’ai tapé dans le mille, déclare-t-elle. Raconte-moi tout.
– Il m’énerve.
– Je ne sais pas de qui il s’agit, mais je peux lui envoyer un ou deux tueurs à gages.
– Non, ça serait un peu trop voyant. Merci quand même.
C’est décidé, à partir de maintenant, j’arrête de fantasmer sur un type qui n’est pas pour moi – ou qui, de toute façon, serait trop bien pour moi. Je cesse de repenser à ce moment torride entre nous. Affaire classée !
C’est terminé !
En me voyant me débattre avec mes propres pensées, Donna esquisse un sourire que vient tempérer un appel de son portable professionnel. Sérieuse, elle répond brièvement à son interlocuteur, avant de raccrocher. Impossible de déchiffrer les notes qu’elle a prises.
– Qui était-ce ?
– Prochaine mission ! lance-t-elle en agitant un papier.
– Qui ?
– César. Alexandra n’a pas encore terminé avec son précédent client. Tu peux t’en charger ?
– Une chance que je sois passée à l’agence. Je file !
Voilà tout à fait le dérivatif dont j’ai besoin.
J’adore César ! C’est un schnauzer à croquer. Avec ses grosses moustaches noires, il me fait penser aux soldats impériaux du 19 e siècle. En plus, son maître habite près de chez moi. Ce qui signifie que je vais pouvoir prévoir une longue promenade comme il aime.
Il fait beau, j’ai envie de me défouler un peu, histoire d’évacuer ma frustration. Donc je ne vois qu’une seule destination.
– Et si on allait à l’île Charlemagne ? Avec ce temps, ce serait un crime de ne pas en profiter. Et puis, ton maître m’a donné une heure. Qu’en dis-tu, César ?
Très digne, l’animal me fixe une longue minute, puis il baisse la tête comme s’il me signifiait son accord. Je sais qu’il aime beaucoup ces petites sorties.
– OK, mon ami ! Je prends ça pour un oui ! On y va.
Le chien trottine près de moi sans jamais me dépasser. Son maître lui a donné des cours de dressage dès son plus jeune âge et cela se ressent.
C’est donc en toute quiétude que nous cheminons en direction de l’île Charlemagne. C’est une base de plein air et de loisirs située à trois kilomètres du centre d’Orléans. Son accès est libre et gratuit, ce qui fait que j’y viens souvent. On peut y pratiquer beaucoup d’activités sportives.
La route qui y mène, bordée d’une piste cyclable, traverse un paysage de champs et de prairies mouchetés de couleurs changeantes au gré des saisons. Parfois flamboyantes d’or et de carmin, à l’occasion verdoyantes dans une palette incroyable. Comme en ce jour. Plus je mûris, plus je prends plaisir à contempler cette splendeur bucolique, regrettant qu’elle ne soit pas appréciée à sa juste valeur. Selon moi, la beauté des panoramas du Loiret rivalise avec celle des pays les plus réputés pour leurs sites extraordinaires.
Vraiment, j’adore cet endroit.
Mon regard se porte vers l’horizon et j’examine avec satisfaction les maisons neuves récemment sorties de terre, nichées au creux de ces zones bien entretenues. Je ne suis pas encore habituée à cette renaissance architecturale qui a remplacé le spectacle des champs en friche et fait maintenant honneur à la ville. Regroupées en lieu et place des vastes espaces verdoyants, s’élèvent désormais des constructions modernes aux façades immaculées. Sur les toits, les panneaux solaires se gavent d’énergie gratuite.
Je contemple les gens qui se promènent tranquillement, seuls ou accompagnés, et flânent dans les sentiers aménagés. Ils ne cessent de parler et de rire. Ils paraissent heureux. Une bonne humeur communicative qui déteint sur chacun des visiteurs.
Les craquements habituels du gravier sous mes pas se répercutent dans l’air, vite étouffés par la présence d’une famille et de jeunes enfants qui pépient à n’en plus finir.
Délaissant les passants, je m’intéresse au paysage champêtre qui me cerne. La lumière chaude du soleil se déverse à flots depuis le ciel, se mêlant à l’éclat émeraude des ramures en projetant des ombres sur les chemins gravillonnés. Aux multiples teintes bleutées du lac, immense miroir chatoyant au gré des heures. Le spectacle qui s’offre à mes yeux est superbe. De tous côtés s’élèvent de hauts arbres. Sanctuaire dédié à une faune et une flore captivantes, il m’arrive d’y passer des heures pour le simple plaisir de me ressourcer. La splendeur de cet endroit est exaltée depuis la réfection des édicules qui parsèment la base ainsi que par les activités proposées.
Bref, c’est beau, joyeux, apaisant. Et c’est mon refuge.
– Tu aimes aussi, hein, César ?
Le chien lève sa gueule, truffe luisante, et agite la queue en guise de réponse.
– Je m’en doutais !
– Madison ?
La voix qui s’élève soudain est-elle le fruit de mon imagination ou est-ce qu’il est bien derrière moi ?
César me regarde sans comprendre.
Je devrais réagir, évidemment. Du moins, me tourner vers lui. Mais je demeure pétrifiée, incapable du moindre mouvement.
Pourquoi ?
Parce que je ne sais pas quelle attitude adopter face à un type dont j’ai malaxé le sexe la veille ! Imaginez que ce soit vous dans cette situation, prétendriez-vous l’affronter avec flegme et détachement ? Non, hein ?
– Madison ! répète la voix avec insistance.
Quand Trevor apparaît dans mon champ de vision, je parviens à tourner la tête et à le fixer, après avoir dégluti. Enfin, je crois, car j’ai l’impression que je ne maîtrise plus mon corps.
Cependant, je n’ai jamais fui devant le danger et ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer. Avec tout l’aplomb dont je suis capable, je le regarde, en dépit du rouge qui colore mes joues jusqu’à la racine de mes cheveux.
Je suis impuissante à le fixer sans penser à ce moment intime que nous avons partagé. Mes mains me démangent.
Dans trois secondes, je me mets à courir…
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