Intouchable (Ou Pas)

Delman · Chapitre 15 sur 35

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Intouchable (Ou Pas)

CHAPITRE 14 Trevor

CHAPITRE 14

 

Trevor

 

Sa silhouette est l’une des premières que je distingue après avoir écumé les lieux en long et en large. Près d’elle, tenu en laisse, un chien vagabonde joyeusement.

Elle bavarde au téléphone tout en enroulant une mèche de ses cheveux autour de son doigt. Le visage détendu, presque insouciant, elle est très belle. Égoïstement, je voudrais qu’elle me sourie, qu’elle rie avec moi, sans retenue.

Retrouver cette complicité qui nous relie.

À qui parle-t-elle ? Elle a prétendu ne pas avoir de relation sentimentale, mais voit-elle tout de même quelqu’un ? Je ne lui ai jamais posé la question… Mais non, elle n’a personne dans sa vie, autrement je l’aurais su !

Quand elle me remarque, elle s’empresse de raccrocher.

– J’ai besoin de te parler, Madison.

– Pas moi. Viens, Cookie !

Elle me contourne avec toute la dignité dont elle est capable, entraînant le chien à sa suite, un adorable berger au poil dru.

Je ravale un éclat de voix. Ma frustration est à son comble.

Depuis notre petit-déjeuner chez elle, Madison prend un malin plaisir à m’éviter. J’en ignore la raison, c’est ce qui me met le plus en pétard. Je croyais avoir éclairci toute forme de malentendu. Or, il n’en est rien. Mes tentatives pour la contacter au téléphone se sont toutes soldées par des échecs, ce qui m’a contraint à la rejoindre ici, talonné par mon garde du corps.

Là aussi, porte close. Un voisin bien intentionné m’a alors appris qu’elle se trouvait à la base de loisirs pour promener le chien d’un de ses clients. Des renseignements bien utiles qui m’ont permis de faire un léger détour par le supermarché local afin de faire une course de dernière minute.

Ma rencontre avec elle, ce qui se passe et dont je ne lui ai pas parlé, ce ne peut pas être une coïncidence. C’est un signe du destin. Je ne peux pas la laisser s’en aller ainsi. Sans une explication, sans la moindre raison valable.

Pas encore…

Heureusement, je me suis préparé à cette éventualité. Avec des gestes vifs, je fouille dans le sac provenant du supermarché et j’en extrais un emballage plastique que j’ouvre.

– Cookie !

Le chien dresse les oreilles et se retourne dans ma direction. Fier de moi, j’agite la saucisse. On dirait qu’elle l’hypnotise. Ses yeux la suivent dans un amusant mouvement de balancier. Ça ne suffit pas pour que Madison s’arrête.

J’ai besoin de lui parler en privé. Ne pas être dérangé par qui que ce soit. Et cette saucisse me permettrait de réaliser ce désir.

Fais confiance à ton intuition !

Dans un geste ample, je la projette sur le côté pour ne pas finir écrasé par quinze kilos de poils et de bave. Sauf qu’il y a une variable que je n’avais pas anticipée dans mon superbe plan. Le phénomène d’attraction. Vous savez, quand un poids en entraîne un autre, et bla bla bla…

Cookie, obnubilé par la saucisse, se met à courir comme un junkie en manque. Sa laisse est tendue au maximum, et au bout de celle-ci : Madison.

Je dois reconnaître que c’est la première fois que je vois un être humain se faire traîner par un chien. C’est un spectacle hallucinant. Et affolant. D’autant que les cris de stupéfaction qui retentissent ajoutent à la scène. Tout comme cette impression grandissante que mes chances de bénéficier d’une conversation avec Madison s’amenuisent à vue d’œil.

Après plusieurs mètres, elle parvient à lâcher l’animal qui se rue sur la saucisse. Son trophée englouti, il me fixe dans l’attente de la seconde.

De son côté, Madison se redresse d’un bond. Elle se penche pour évaluer sa tenue, ainsi que ses éventuelles écorchures, et je l’entends bougonner, furibonde. Son regard se pose sur moi et jamais l’expression « avoir des mitraillettes dans les yeux » n’a été aussi adaptée qu’à cet instant.

– C’est quoi, cette accumulation de catastrophes quand tu es dans les parages ! s’exclame-t-elle en se dirigeant vers moi à grandes enjambées.

Pour un peu, je reculerais. Furieuse, elle est réellement effrayante.

– Tu vas bien ?

– Ne change pas de sujet. C’est quoi, cette démonstration ? Tu te prends pour un dresseur ? M’humilier te rend heureux ? Est-ce que ça t’amuse ?

Waouh ! Je crois qu’elle est en pétard pour de bon !

– Je ne vois pas de quoi tu parles.

– Ah non ?

– J’ai juste…

– Pas la peine de t’expliquer.

– Vous allez bien, mademoiselle ?

Un homme d’une trentaine d’années s’est approché de Madison et il semble s’inquiéter de son état. Une sollicitude qui me hérisse les poils. D’autant que plusieurs autres se joignent à lui. En un clin d’œil, je me retrouve relégué au second plan, comme un con, avec mon sachet de saucisses qui n’intéresse que Cookie. C’est bien le seul qui me prête une attention quelconque.

– Je vais bien, c’est une simple chute, explique la jeune femme.

Ignorant les coups d’œil hostiles des badauds à mon égard, elle se fraye un chemin jusqu’à moi.

– Toi ! Tu es un homme mort.

– OK !

– Non, pas « OK », avec ton sourire de charmeur. Ça ne fonctionne pas avec moi !

– Comment puis-je me faire pardonner, dans ce cas ? Je ne voulais pas que ça aille jusque-là.

– Dès que nous sommes à proximité l’un de l’autre, ça tourne au désastre. L’équation est simple. Il vaut mieux ne pas nous fréquenter.

– Une décision aussi radicale me paraît excessive.

– Ah oui ? Alors, on va inverser les rôles.

– Euh… sans façon.

– Dégonflé !

Elle a toutes les raisons de m’en vouloir. J’avoue ne pas avoir pris en compte tous les paramètres de mon plan. Mais suis-je à blâmer pour autant ? Si elle n’avait pas filtré mes appels, je n’aurais pas eu recours à de telles extrémités.

Soudain, la sensation d’un regard posé sur moi me fait tourner la tête. Une femme se tient si près de moi que je me recule d’instinct.

– Vous ne seriez pas Trevor Davies ? demande-t-elle d’un air soupçonneux.

Un frisson glacé me secoue. Obligé de me vêtir convenablement pour ma séance matinale, je n’ai pas pris le temps de me changer. Il est évident que je suis reconnaissable. Or, je n’ai ni médicaments ni possibilité de la repousser sans passer par un contact.

– Pas du tout.

– Je suis sûre que si ! insiste-t-elle.

Merde ! Pas moyen.

J’empoigne Madison par le poignet et pique un sprint.

– Cookie ! crie-t-elle.

Oreilles dressées, l’animal nous suit sans se poser de question. Je ne sais pas où je me rue, j’avance simplement. La peur me donne des ailes. Madison a beau protester, je ne la lâche pas. Nous courons ainsi sur plusieurs mètres quand nous trouvons refuge dans un recoin de mur. Je presse Madison sur mon torse dans une étreinte à la fois possessive et salvatrice.

Plaqué dos contre la paroi, je reprends mon souffle. Mon cœur se débat comme un fou furieux.

– Mais qu’est-ce que tu fais ? s’exclame Madison.

– Cette femme…

Je ne poursuis pas, trop préoccupé par la possibilité qu’elle m’ait suivi. Rien que la pensée qu’elle puisse me toucher me rend malade. Mais les alentours semblent sécurisés. Je pousse un soupir soulagé.

– Que se passe-t-il ? Encore une fan ? interroge Madison en tendant le cou.

– Oui.

– Mais quelle idée de venir habillé comme ça ? Il est évident qu’on va te reconnaître. Tu es dans tous les magazines !

– Je n’y ai pas songé sur le coup.

Au moins, pour ça, je ne mens pas.

– Et ton garde du corps, il est passé où, lui ? Franchement, j’ai des doutes sur ses qualifications, bougonne-t-elle.

Mes mâchoires se crispent. Mes battements cardiaques ne veulent pas se calmer. Mon front se couvre d’une pellicule de sueur.

– Tu ne vas pas me refaire une crise de panique, n’est-ce pas ? interroge Madison en me scrutant avec attention.

– J’espère que non.

– Comment puis-je t’aider ?

Elle semble avoir mis sa colère de côté pour un temps.

– Un câlin ? suggéré-je mi-ironique mi-taquin.

Si je pensais la prendre au dépourvu, c’est le contraire qui se produit. Elle glisse ses bras autour de ma taille et love son visage au creux de mon cou. D’abord étonné, je profite de cette aubaine pour inspirer son parfum et regagner une apparence de sang-froid.

L’aspect cocasse de la situation ne m’échappe pas.

J’ai toujours envie de la toucher, et de la tenir dans mes bras. Un comportement plutôt déconseillé pour quelqu’un qui voulait encore il y a peu s’embarquer dans une aventure sans lendemain.

– Tu te sens mieux ?

– Oui, merci.

Le sourire de Madison s’élargit, tandis qu’elle me regarde avec des yeux pétillants.

– Alors, puisque tu es en forme, je rentre chez moi, dit-elle sur un ton ferme.

– Attends !

Mes mains se fixent sur sa taille. Je refuse de la laisser me quitter sans comprendre les raisons qui la braquent contre moi.

– Quoi ? s’étonne-t-elle.

– Pourquoi agis-tu ainsi, Madison ? Qu’ai-je fait pour mériter une telle froideur ?

Une fraction de seconde, elle est déstabilisée par ma question. Elle se reprend vite et elle essaye de s’éloigner, mais je maintiens la pression.

Mes yeux s’ancrent dans les siens. Je voudrais détenir le pouvoir de l’hypnotiser. Ce charme qui fonctionne sur les autres femmes n’a aucun effet sur elle. Pourquoi ?

– Je crois que nous devrions partir. Ta fan pourrait revenir.

– Pas avant que tu répondes.

– Lâche-moi.

– Non.

– Si tu me contrains à utiliser la force, ce sera douloureux.

– Je suis prêt à courir le risque.

Si elle le veut, elle peut effectivement me faire souffrir. Mais elle ne met pas sa menace à exécution.

– Est-ce que je t’ai blessée d’une quelconque manière ? Dis-moi si j’ai fait quelque chose de mal.

Elle baisse la tête.

– Madison, regarde-moi, s’il te plaît.

– Est-ce que tu te sers de moi ? lâche-t-elle de but en blanc.

– Quoi ?

– Tu m’as bien entendue.

– Non ! Qu’est-ce qui peut te faire penser ça ?

Menteur ! Tu sais bien que c’est exactement ce que tu fais !

Bon sang ! Pourquoi ma conscience se manifeste-t-elle toujours dans de tels moments ?

– Donc, tu étais honnête quand tu as souhaité que toi et moi…

– C’est ça qui te perturbe ?

Bravo pour l’esquive !

– Je t’ai vu à la télé. Tu étais à cette soirée avec cette fille.

– C’est mon boulot, Madison.

Et si tu savais le fin mot de cette histoire, tu réaliserais qu’une fois de plus, je me suis gavé de médicaments pour donner le change à tout le monde. Et qu’il n’y a qu’avec toi que je peux être moi-même.

Un miracle que je veux préserver à tout prix.

Parce qu’en dépit de toute logique, j’ai également une autre faveur à soumettre à Madison. Une demande qui me taraude depuis le moment où cette idée s’est infiltrée en moi. Insidieusement. Et j’espère qu’elle acceptera.

– Tu es jalouse ?

– Non ! sursaute-t-elle, piquée au vif.

– En es-tu sûre ? la taquiné-je.

– Certaine !

– Alors, explique-moi ces rougeurs !

– C’est à cause de la chaleur ambiante et de cette course ! Rien de plus !

Saisi d’une soudaine impulsion, j’empaume son visage et dépose un baiser sur ses lèvres. Elles fondent sous les miennes malgré son ahurissement.

Peu importe mon désir de me tenir le plus loin possible d’elle, je reviens toujours. C’est comme un besoin vital.

– Je… je ne peux m’empêcher de te toucher, balbutié-je encore sous le coup de cet élan.

– Je sais ce que tu ressens, assure-t-elle en écarquillant les yeux. Quelle étrange sensation, hein ?

Elle se moque de moi. C’est bien elle !

– Tu ne crois pas si bien dire, murmuré-je.

Avoue-lui la vérité ! Non ! Si elle sait, elle me rejettera. Personne ne doit savoir.

Vivre avec ce pesant secret un jour, une semaine ou un mois de plus ne changera pas grand-chose. Le silence que je me suis imposé depuis tout ce temps, c’est ce qui m’a permis d’avancer.

D’ailleurs, comment aurais-je pu en parler à quiconque ? Les gens auraient trouvé ça ridicule. Tant de psychologues ont cherché des réponses là où il n’y en avait pas. La réalité est simple : je ne supporte pas d’être touché par une femme.

Alors je me suis enfermé dans mon monde. Je me suis éloigné de ce qui pouvait me faire souffrir. Et quand il a fallu affronter la vérité, je me suis abruti de médicaments pour tenir le coup.

Pitoyable, n’est-ce pas ?

Aujourd’hui encore, je ne peux pas effectuer une séance photo sans être shooté si ma collègue est une femme. Un fardeau que je cache depuis si longtemps que c’en est devenu une seconde nature.

Saisi d’une soudaine lâcheté, je recule, les mots brûlant mes lèvres.

Une autre fois, je lui demanderai une autre fois…

– C’est luiiii !

Des hurlements hystériques font éclater le cocon dans lequel j’étais enfermé avec Madison. D’un même mouvement, nous tournons la tête vers un groupe de harpies qui nous fixent avec gourmandise. Parmi elles se trouvent aussi deux ou trois hommes. Quelques clics d’appareils photo retentissent, et spontanément, je me positionne en bouclier.

– Trevor Davies ! s’exclame l’une d’elles.

Comme si ce signal donnait le début de l’affrontement, elles s’avancent toutes vers moi. Tétanisé, je suis incapable de bouger. Des doigts se crispent sur mes habits, touchent mes cheveux, mon corps… Je vacille en proie à un malaise instinctif. Une sensation nauséeuse s’instille en moi. Je suis à deux doigts de défaillir.

C’est alors qu’une silhouette se glisse entre elles et moi.

Perdu dans le brouillard cotonneux qui accompagne toujours cette phase de trouble, je réalise à peine qu’il s’agit de Madison.

– Qui es-tu, toi ? la houspille une femme d’un ton acerbe.

– Pas sa copine, vu sa dégaine ! renchérit une autre.

– Trevor ne s’abaisserait pas à ce niveau ! assure une troisième.

– Allez, bouge ! ordonne la première d’un ton de plus en plus hargneux.

Sereine, Madison croise les bras. Près de moi, il me semble vaguement distinguer la présence de Cookie. Mais tout est trouble.

Un bref instant, elle tourne sa tête vers moi en ricanant.

– On dirait bien que tu as besoin d’une garde du corps, vedette !

Une réplique qui aurait pu me faire sourire si je n’étais pas aussi désorienté. J’ai juste le temps de voir un type s’approcher d’elle, l’air menaçant.

– Dégage !

Comme elle ne bouge pas, il lève la main.

Merde ! Il va la frapper ! Je dois faire quelque chose !

Si seulement ce foutu corps voulait bien remuer !

 

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