Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 20 Trevor
CHAPITRE 20
Trevor
– Oui, ce sera mieux pour tout le monde, dis-je d’un ton neutre.
Rob hoche la tête et pose la main sur mon épaule. Son regard laisse transparaître sa préoccupation. Il semble sincèrement inquiet.
– Tu as fait le bon choix. On se voit tout à l’heure.
« Le bon choix ».
Ces mots me donnent envie de rire.
Est-ce que partir est la bonne solution ? En l’état actuel des choses, ne serait-il pas mieux que je reste un peu ? Que je profite de la compagnie de Madison et de cette impression de normalité qu’elle m’offre ?
Tôt ou tard, il te faudra rentrer.
Non, je n’ai aucun désir de m’étendre sur ce point.
Sans un mot, je saisis ma veste, ajuste mes lunettes et sors par une porte dérobée du studio où je viens d’enchaîner plusieurs séances de photographie pour une célèbre marque de vêtements.
Cet après-midi, je pose pour un calendrier dont les ventes serviront à récolter des fonds pour des enfants malades. Tout ce qui les concerne me remue. Je parraine de nombreuses associations. Sans doute parce que, quelque part, je suis resté un enfant moi aussi. Le jour où tout a basculé.
Vingt ans après ce drame, je n’ai toujours pas réussi à tourner la page. Rien qu’en y pensant, je sens mon épiderme se couvrir d’une sueur glacée. Ce stress permanent et cette angoisse au quotidien, je ne veux pas en inonder Madison. Je dois être le seul à porter ce fardeau. Il est déjà assez difficile de ne pas céder au désespoir quand on voit sa vie filer entre ses doigts sans pouvoir exercer le moindre contrôle. Si je peux épargner cela à Madison, je le ferai sans hésiter.
Je consulte ma montre.
Madison doit être chez elle. Elle m’a dit qu’elle ne travaillait pas beaucoup en ce moment. C’est pour cette raison que je me trouve devant sa maison. Ce sera une surprise. Elle ne s’attend pas du tout à ma visite. Depuis ma dernière crise, j’ai volontairement pris mes distances avec elle. Nous ne sommes plus aussi proches. Ces barrières que j’érige sont une sécurité pour moi, mais également pour elle.
Inconsciemment, je dois préparer notre avenir à chacun.
Cette situation ne peut pas durer sur le long terme, et même si nous nous en doutions tous les deux, il est temps d’en discuter concrètement. Je dois lui parler.
Alors que je m’approche, il me semble percevoir par la fenêtre entrebâillée un éclat de voix. Elle provient de sa chambre. Je reconnais sans mal celle de Madison. On dirait qu’elle parle avec quelqu’un.
– José ! Tu es si beau ! s’exclame-t-elle. Montre-moi… Waouh !
Je me fige. Les mots prononcés s’inscrivent en lettres de feu dans mon esprit. Cette fois, je ne rêve pas ! Il y a un homme avec elle. Dans sa chambre !
Tremblant, je tends l’oreille pour en apprendre davantage.
– Tu es si beau. Attends, laisse-moi faire ! Tu veux que je te la tienne ? Ça te fait du bien si je la caresse comme ça ?
Nom de Dieu ! Qu’est-ce qu’elle est en train de faire ?
Même si je me refuse à entrevoir l’horrible vérité, mon esprit se met à imaginer des situations plus explicites les unes que les autres.
– Rhoo ! Monsieur est exigeant ! glousse-t-elle.
N’y tenant plus, dévoré de jalousie, je tambourine sur la porte comme un forcené. Sauf que celle-ci s’ouvre alors en grand, pas fermée comme d’habitude. Ne prenant pas la peine de m’interroger sur ce détail, je bifurque vers la chambre que je rejoins en quelques enjambées.
Assisse en tailleur sur le sol, Madison lève aussitôt sur moi un regard interloqué. Je ne suis pas en reste. Car il n’y a aucun homme présent dans la pièce. Pourtant, je n’ai rien inventé.
– Trevor ?
Gêné par mon irruption intempestive, j’avance d’un pas et découvre une étonnante scène. Face à elle se trouve un magnifique perroquet. Il a une aile tendue sur laquelle Madison passe un chiffon doux.
– Qu’est-ce que tu fais ? l’interpellé-je d’un ton accusateur tout à fait déplacé.
– Je nettoie le plumage de José.
– José ! José ! crie l’animal à tue-tête d’une voix criarde en se pavanant comme un beau. Je suis le beau José !
Je contemple l’ensemble d’un air totalement ahuri.
– C’est lui, José ? demandé-je en le désignant.
– Ben oui. Qui d’autre ?
– C’est un perroquet.
– Euh… oui. Pas une licorne.
Un rire nerveux me secoue. Je plaque une main sur mon visage pour dissimuler ma honte.
C’est donc à ce volatile que Madison s’adressait… pas à son amant. Et cette nouvelle me soulage à un point inimaginable.
– Tu peux m’expliquer ce qui t’arrive ?
Je réprime un sourire.
– Rien.
Il faut que je sorte pour reprendre mes esprits.
Alors que je quitte la pièce, laissant une Madison médusée, mon téléphone sonne. Rob. Encore !
– Oui ?
– Trevor Davies, attaque-t-il sans préambule, il paraît que tu as une aventure avec la pet-sitter. Est-ce vrai ?
– D’où tiens-tu ça ?
– J’ai mes sources. Je ne serais pas ton agent si je ne connaissais pas les moindres détails de ta vie. Donc, tu confirmes ?
– Je ne nie rien.
– C’est sérieux ? As-tu oublié ? Tu n’as pas le loisir de te lier avec une femme. Pas maintenant. Attends encore quelques années et choisis quelqu’un de ton standing. Si ça se sait, tu risques de perdre pas mal de contrats. Pense à ton image ! Pense à elle ! Imagines-tu ce que sera son existence si les médias viennent à l’apprendre ?
Je serre les poings pour ne pas exploser. Bien qu’intrusifs, ses propos ne sont pas dénués de sens. Exposée à la face du monde, la vie de Madison deviendrait vite un enfer. Je dois agir, et encore plus rapidement que je ne l’avais envisagé. Mais d’abord, je dois m’occuper de Rob.
– Cette fille n’est rien pour moi, rassure-toi, déclaré-je avec fermeté. Elle est si naïve que je peux lui faire croire tout ce que je veux. Mais je m’ennuie tellement ici qu’il me fallait un loisir. Elle est parfaite pour ce rôle.
– Vraiment ? J’aurais pensé que tu étais attaché à elle. Je ne t’ai jamais vu aussi peu assidu au travail depuis que je te connais.
Je m’esclaffe.
– Tu plaisantes ! Elle est si commune.
– Tu ne me mens pas ?
– Absolument pas.
– Bon, me voilà rassuré. Sois sur tes gardes. Un scandale est vite arrivé.
– Ne t’inquiète pas pour moi. À plus !
Je raccroche, le goût amer du mensonge en bouche. Jamais je n’ai si peu apprécié de berner Rob.
– Alors, je ne suis rien pour toi ? dit une voix blanche derrière moi.
Mon sang se glace dans mes veines. Je pivote pour affronter la silhouette qui m’est si familière. En un éclair, je comprends.
– Madison ?
– Je ne voulais pas t’épier, mais je crois que le hasard fait bien les choses en fin de compte. Je n’aurais jamais appris que j’étais un passe-temps.
Instantanément, je me poste à ses côtés.
– Ce n’est pas ce que tu imagines.
– Au contraire, tu as été très éloquent.
– Madison !
– Je pense que tu n’aurais pas dû venir, déclare-t-elle, le visage fermé.
Elle me rejette.
Cette idée me révolte profondément. Le fait qu’elle se soit trouvée là, qu’elle ait entendu mes propos, qu’elle les ait interprétés à tort me donne l’impression que je suis un connard de première. Ce qui n’est pas loin de la vérité si je songe à ce que j’avais prévu de lui dire aujourd’hui, mais je me contente d’écarter ces soubresauts de conscience de mon esprit.
– Qu’est-ce que ça veut dire ? demandé-je.
– Que tu ne devrais pas te trouver ici avec quelqu’un qui gâche visiblement ton avenir ! Je n’ai pas pour vocation d’être le bouche-trou d’un type qui s’ennuie.
– Ce n’est pas ce que tu crois, je t’assure.
– Donc, tu me dis que j’ai mal entendu.
– Non, mais…
Argh ! Comment lui expliquer sans entrer dans les détails ? Comment lui avouer qu’il y a une part de vérité dans le fait que je me sers d’elle ? Comment lui révéler que je suis désorienté et perdu à l’idée de partir loin d’elle alors que la fin de notre histoire approche à grands pas ?
– Tu sais quoi ? On devrait peut-être faire une pause.
– Je comprends, murmuré-je.
– Je vais aller préparer une tasse de chocolat, déclare-t-elle soudain. Ça me fera du bien.
Comme un automate, je la suis dans la cuisine et l’observe s’activer en silence. Elle ne me regarde pas. On dirait qu’une barrière invisible s’est dressée entre nous. Il y a dans cette scène quelque chose qui me met curieusement mal à l’aise. Tout à coup, j’en comprends l’origine. En fait, j’éprouve l’étrange impression de me trouver momentanément projeté dans une dimension parallèle, dans une vie qui n’est pas vraiment la mienne, mais qui aurait pu l’être si je n’avais pas été aussi célèbre.
– Tu es sûre que ça va ? lui demandé-je, inquiet. Tu es toute pâle.
– Je vais bien, affirme-t-elle avec une assurance qu’elle semble loin de posséder.
Loin d’elle, il me faudra sans doute un certain temps pour retrouver une illusion de sérénité, pour réapprendre à vivre normalement. Mais je suis décidé à y parvenir.
– Ne t’en fais pas pour moi, reprend-elle. Tu n’es pas obligé de rester. Je vais appeler des copains et puis je crois que j’irai me changer les idées au parc. Seule.
– Je pourrais rester un peu, suggéré-je.
– Ça ne servirait à rien, assure-t-elle.
– Je suis aussi ton ami, objecté-je.
– Tu ne l’es plus vraiment. Tu le sais bien.
– Mais tu me connais, insisté-je.
Elle secoue doucement la tête.
– Pas vraiment, répond-elle.
– Tu es l’une des rares personnes à être au courant de l’origine du mal qui me ronge.
Elle pose son mug sur le plan de travail d’un geste brusque.
– Ce n’est pas cela qui fera de nous un couple soudé.
– Madison, je crois que nous nous éloignons du sujet. Je ne suis pas…
– En vérité, je ne sais quasiment rien de toi, me coupe-t-elle d’une voix désabusée. Tu ne te livres pas. Et je voudrais apprendre à mieux te cerner…
– Comment ?
– En échangeant comme n’importe qui, répond-elle aussitôt. Nous pourrions nous poser mutuellement des questions.
– Nous ne sommes pas des gosses…
– Je ne vois pas ce que cela a de si absurde, s’emporte-t-elle. Des tas de couples font ça. Ils dînent ensemble et ils discutent de tout et de rien. De ce qu’ils aiment, de ce qu’ils détestent, de ce qu’ils rêvent de faire ou de devenir… Des sujets graves et plus légers. D’un avenir commun… Mais d’après ce que je viens d’entendre, tu ne sembles pas disposé à une relation sur le long terme.
– Je suis un modèle international. Et pour parvenir à ce résultat, je dois travailler très dur. Je n’ai pas le temps de passer des heures entières à parler de tout et de rien.
Je me mords les lèvres, mais les mots ont déjà franchi ma bouche. Une fois de plus, je rallume les torches de la guerre. Être aussi direct alors que je viens de commettre une bévue monumentale ne jouera pas en ma faveur. Pour ma défense, je suis trop nerveux pour faire preuve de diplomatie.
– Je suis désolé, m’excusé-je cependant.
– J’en doute, réplique-t-elle en me lançant une œillade assassine.
– C’est pourtant le cas. Je ne voulais pas…
Je m’interromps, ne sachant de quelle manière poursuivre mes explications. Plus je tente d’y voir clair, plus ça se complique. Si seulement je pouvais effacer ce qui s’est passé !
– Me blesser ? Trop tard.
– Mais bon sang, Madison ! Quelle mouche te pique aujourd’hui ? m’emporté-je.
Je ne la suis plus, elle que je connais si empathique. Nerveux, je fourrage d’une main dans mes cheveux. Moi qui me faisais une joie de passer mon après-midi avec elle !
– Quelle mouche me pique ? couine-t-elle en passant dans les aigus. Sérieusement ? Je te surprends à déclarer que je suis un divertissement pour toi et tu trouves que je ne le prends pas bien ?
– Madison…
– Non, pas de Madison, comprends-moi. Merde, grandis un peu, Trevor ! Je ne suis pas une fille facile. Je ne suis pas là pour t’amuser et dire amen à tous tes desiderata. En fin de compte, tu as peut-être bien fait de cracher le morceau. Tu as exposé très clairement ton point de vue sur la question de notre couple.
– Et si tu me laissais en placer une ?
– Pas la peine. Je crois avoir compris. Vous êtes tous les mêmes ! Tu ne déroges pas à la règle. Monsieur Belle Gueule s’attend à ce que je lui tombe dans les bras chaque fois qu’il claque des doigts, c’est ça ?
– Mais que vas-tu chercher ? Ne sois pas en colère contre moi, murmuré-je en avançant vers elle.
– Je ne le suis pas, répond-elle. Juste déçue. Il semble que je me sois trompée à ton sujet. Toi et moi, c’était couru d’avance. On ferait mieux de stopper là. Au revoir, Trevor. J’ai besoin de rester seule.
Cette mise à pied me statufie. Je me raidis, comme insulté.
– Quoi ?
– Tu m’as très bien comprise.
– Je suis désolé que tu considères que ce qui s’est passé entre nous était une erreur. Je ne m’attendais pas à entendre ces mots dans ta bouche.
– La vérité fait mal. Nous sommes quittes.
Elle secoue la tête.
– Figure-toi que je pensais que nous vivions quelque chose de spécial. Mais pour une raison qui m’échappe, tu ne tiens pas à aller jusqu’au bout. Je pense qu’il est plus sage d’en rester là.
Une fois de plus, j’accuse le coup.
Je dois disparaître. Tôt ou tard, je la ferai souffrir. Le moment est idéal. Tous les deux, nous passerons à autre chose. J’aurais tellement aimé que nous restions amis. Elle n’en a visiblement pas envie. Je ne la reconnais pas.
– Tu as raison : je ferais mieux de partir.
Elle me précède lorsque je me détourne et quitte la cuisine à grands pas pour me diriger vers la porte d’entrée. Déjà en place, elle pose la main sur la poignée et ouvre le battant en grand, m’invitant à sortir. Au dernier instant, je suis tenté de la secouer pour la rappeler à la raison, de lui demander de me laisser rester et même de l’envelopper dans mes bras pour l’embrasser. Pourtant, je n’en fais rien.
– Merci d’être passé, dit-elle encore.
– Il n’y a pas de quoi, répliqué-je un peu sèchement.
Sur ces mots, je franchis la porte, qui se referme derrière moi. Lorsque je me retrouve seul, un immense et inexplicable désespoir m’envahit soudain. Jamais je ne me suis senti aussi désemparé depuis que j’ai atteint l’âge adulte. Si je ne me retenais pas, je pourrais presque faire demi-tour et implorer Madison de récupérer sa lucidité habituelle. Elle a agi avec une telle immaturité que j’en reste interdit.
Je jette un ultime coup d’œil à sa maison avant de monter dans ma voiture. J’ai la sensation que mon cœur est comprimé dans ma poitrine. Est-ce l’idée que tout est terminé entre nous qui me rend aussi fébrile ?
Je comprends alors à quel point je tiens à Madison. L’affection et la tendresse qu’elle m’inspire me déchirent. Je ne pensais pas que je serais la proie de tels sentiments. Me voilà pris au piège de mon propre plan.
Ébranlé, je m’affaisse sur mon volant, l’esprit en déroute. Cette rupture, je l’ai cherchée, quelque part. Pour tout arranger, il me suffisait de lui présenter mes excuses, mais je n’ai rien fait de tel. Je me suis contenté de me laisser porter par sa colère et de l’attiser.
Va lui demander pardon ! m’enjoint ma conscience. Elle n’a pas mérité d’être traitée ainsi. Pas après ce qu’elle t’a apporté !
Mais cela vaut-il le coup de sacrifier tout ce que je me suis efforcé de construire jusque-là ? Je ne sais plus. Je n’en suis pas sûr. Et d’une certaine façon, cette incertitude constitue en soi une réponse à ma question…
Je détourne les yeux. Je sais bien qu’elle m’aime. Je ne suis pas abruti à ce point. Ce qu’elle ressent n’est sans doute que passager, parce que nous avons une très forte attirance physique l’un envers l’autre. Parce qu’elle est également la première femme avec qui j’ai fait l’amour.
Et malgré ça, pendant une minute, une très brève minute, je me plais à croire que ce qu’elle éprouve pour moi est plus profond. Je souhaiterais que ce que nous avons partagé se grave en elle de manière indélébile. Oui, sur ce point précis, j’assume mon égoïsme. Je voudrais qu’elle me voie toujours comme ce qui lui est arrivé de mieux. Que son amour pour moi puisse durer.
En toute sincérité, j’adorerais avoir la force de surmonter les désillusions du quotidien. Que la passion qui nous lie ne s’efface pas quand la réalité reprendra ses droits.
Un ricanement amer me secoue.
Là aussi, je me leurre.
Elle ne me pardonnera pas. Et je suis le seul à blâmer pour ce qui est arrivé.
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