Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 22 Trevor
CHAPITRE 22
Trevor
Balthazar se lève, s’étire et me gratifie d’une bouffée d’haleine matinale. Rien de tel au réveil qu’une odeur de croquettes fermentées pour te ramener à la réalité.
– Pousse-toi, tu prends toute la place !
Un miaulement indigné s’élève, version féline du « J’ai autant le droit que toi de paresser sur ce lit ! ».
Néanmoins, il se décale afin que je puisse me redresser. De la main, je fourrage dans ma chevelure en désordre. À côté de moi, l’espace est vide. Ça me fait drôle que Madison ne soit pas présente.
J’effleure la zone où elle se couche d’ordinaire. Mes doigts s’y crispent.
J’avais l’opportunité de mettre fin à notre relation et je n’ai pas réussi à m’y tenir. Avoir surmonté ma phobie du contact physique avec Madison n’a pas causé le déclic espéré en ce qui concerne les autres femmes.
Dans l’immédiat, elle est l’unique représentante de son sexe que je sois capable de toucher. Non que cela me rebute. Au contraire. Je trouve que je prends un peu trop de plaisir en sa compagnie. Elle est drôle, gentille et empathique. Des qualités rares.
Tu la feras souffrir comme tu le fais avec toutes celles qui tiennent à toi.
– Madison est forte, déclaré-je à voix haute.
Et tendre.
Elle va souffrir.
Pourquoi ma conscience se manifeste-t-elle aussi souvent lorsqu’il s’agit de Madison ?
J’enserre mon crâne entre mes paumes pour maîtriser le flot de mes pensées.
Je tiens à elle bien plus que je le devrais. La quitter me fait mal. Mais rester n’est pas envisageable pour le moment. Donc la rupture est inévitable si elle ne supporte pas les relations à distance. Mon métier est impitoyable avec les couples. J’en ai vu les ravages. Il faut une confiance inébranlable l’un envers l’autre pour surmonter les écueils que réserve une idylle avec une vedette.
Et pourtant, malgré tout ce qui se profile, je ne parviens pas à m’y résoudre.
Mon regard se reporte sur Balthazar. Celui-ci, la tête penchée en arrière, se contorsionne sur le lit, pattes en l’air.
– Aucune classe ! grommelé-je. Comment peux-tu être l’animal de compagnie de quelqu’un comme moi ?
Il me lance un coup d’œil blasé avant de se détourner.
Je m’empare de l’oreiller voisin et y plonge mon visage pour humer sa fragrance.
Madison...
Pour une fois, je me prends à imaginer ce que les gens appellent « une relation durable ». Continuer à faire avec la personne que j’aime des choses banales et pourtant précieuses : aller au cinéma, au restaurant, ou passer des soirées paisibles devant une comédie sentimentale, se réveiller dans les bras l’un de l’autre après avoir fait l’amour toute la nuit.
Ces choses que j’ai craintes et évitées jusqu’alors me semblent enfin à portée de main quand c’est Madison qui les initie.
Et j’ai peur d’aimer ça.
Pour autant, est-ce vraiment si insensé d’y aspirer ?
Le téléphone sonne, me reconnecte à la réalité et je tends la main pour m’en emparer.
– Mmm…
La voix de Rob s’élève.
– Trevor, fais tes valises, on rentre à la maison !
– Quoi ?
Les dernières brumes qui encombrent mon esprit se dissipent.
– Tu m’as bien entendu. On a terminé le boulot. Tu étais si bon qu’on n’a pas besoin de prises supplémentaires. On part demain par le vol de 17 h 05. Une voiture passera te chercher pour te conduire à Charles de Gaulle. Je t’attendrai à l’aéroport. Ne sois pas en retard.
– Ne peut-on pas patienter quelques semaines de plus ?
Rob pousse un soupir.
– Non, impossible.
– Quelques jours ?
– À moins que tu puisses payer l’indemnité de rupture de contrat qui s’élève à plusieurs millions de dollars, je te rappelle que tu t’es engagé à honorer le gala Azur by night de ton auguste présence. C’est un projet sur lequel on bosse depuis des mois. Tu en es l’un des présentateurs. Et ce gala, tu as insisté pour y participer. Il te permettra de faire évoluer ta carrière dans le sens que tu désires.
– Je sais.
– Alors, secoue-toi !
– …
– Trevor ?
– Oui.
– Ce n’est pas à cause de cette fille que tu veux rester ?
Je tressaille.
– Non, bien sûr que non !
– Dans ce cas, l’affaire est close. Prépare tes valises. On quitte la France demain pour un bon bout de temps. Je t’envoie ton planning de la journée. Tu as une séance photo ce matin à 11 h et une interview avec le magazine Showtime à 14.
– OK.
Ma réponse est mécanique.
Un flot de paroles se déverse dans mon oreille, cependant je n’y prête guère attention. Mon esprit s’est envolé à des kilomètres de là.
– Rob, est-ce que… Rob ?
Je suppose qu’il a dû raccrocher parce que quand je sors de ma torpeur, le téléphone est muet. Portable en main, j’avance d’un pas, de deux, puis m’immobilise.
Merde ! Je suis complètement paumé !
Balthazar en profite pour venir se lover dans mes jambes. Ce doux contact me permet de retrouver un semblant de concentration. Étant donné mon planning du jour, je dois me nourrir avant de prendre la pose, sans quoi je risque de tomber dans les pommes. Et ce ne sont pas les barres protéinées et les boissons de Rob à base de poudre qui y changeront grand-chose.
– Est-ce que tout ça va te manquer aussi ? demandé-je à mon chat en le grattouillant sur la tête.
Aucune réaction de sa part.
– À moins que tu préfères que je te laisse ici et fasse appel aux services de Madison…
Comme s’il comprenait le sens de ma phrase, il m’accorde de nouveau son attention.
– Ouais, toi aussi, tu l’apprécies, hein…
Laissant tomber pour le moment, je me dirige vers la cuisine. Il m’y suit, en habitué des lieux, et s’installe sur la chaise où il lui arrive de se poser pour me regarder cuisiner. J’ai du mal à ne pas rire en voyant son museau renifler l’air.
– C’est une part de tian de légumes de la veille que je vais réchauffer au micro-ondes. Est-ce que ça te tente ?
Comme il ne bouge pas, j’en conclus que oui.
La pièce ne tarde pas à embaumer la tomate et l’origan. Sans lâcher des yeux l’assiette qui tourne dans le four, Balthazar entreprend sa toilette.
La sonnerie m’informe que le plat est prêt. Quand je lui en présente un bout, une mimique dégoûtée m’avertit qu’il n’est pas attiré par l’expérience culinaire. Il se détourne avec un air de suprême dédain et quitte la pièce d’une démarche qu’il veut chaloupée, mais qui ne ressemble à rien. Je ris.
Aussi, je me concentre sur la dégustation de mon repas. Une bouchée et je grimace. C’est fade, sans couleurs à l’instar de ma vie. J’y ajoute une pincée de sel. Comme les paillettes qui teintent mon existence, elles sont là pour sublimer la réalité. Une fois que tout s’éteint, il ne reste rien.
Madison est l’une des rares personnes à m’avoir apporté de la couleur. De la joie et de l’espoir.
Cesse de te questionner comme un ado, bon sang ! Va prendre une douche, te raser et ensuite tu y verras plus clair !
Du moins, je l’espère.
Le jet d’eau chaude coulant sur moi, j’imagine comment j’évoluerai aux États-Unis. Je serai pris dans le feu des innombrables rendez-vous prévus par Rob. Il fait son boulot, je ne peux pas lui en vouloir. N’est-ce pas moi qui lui ai demandé de ne pas me laisser de temps libre ? Me lancer à corps perdu dans le travail était une forme de thérapie pour moi.
Je sors de la douche pleine de vapeur, enroule une serviette blanche autour de mes hanches et entreprends de me raser. Une fois présentable, je m’habille.
Je dois préparer ma valise.
Un crève-cœur que cette opération autrefois si anodine. J’ai l’âme lourde.
Comment vais-je annoncer mon départ à Madison ?
Je la connais, elle va encore imaginer des tas de trucs. Pour la rassurer, je pourrais lui révéler mes sentiments, mais il est trop tôt pour ça. Je suis bien avec elle, j’aime être en sa compagnie. Notre alchimie sexuelle est indéniable. Pourtant, je suis la proie de nombreuses hésitations.
L’éloignement me sera bénéfique. Je refuse de demeurer prisonnier pour toujours de mon passé et torturé par les visions de ce qui est arrivé. Isolé, je pourrai réfléchir avec le recul nécessaire. Et tenter quelque chose qui trotte dans ma tête depuis peu. Un projet qui pourrait changer ma vie. Un défi que je dois relever seul.
Celui de mon futur.
Je dois le gagner, je n’ai pas le choix.
Et alors, uniquement à cette condition, je pourrai revenir. Dans ce quartier, cette ville où j’ai fait cette rencontre primordiale.
Sans m’en rendre compte, j’ai commencé à m’y sentir chez moi.
Le cœur lourd, je saisis ma valise et l’ouvre en grand sur le lit.
Assis sur le lit, lové dans un plaid bien chaud, Balthazar me regarde faire sans réagir. Il est blasé, habitué à nos incessants déplacements.
– Que manque-t-il ?
Dans la salle de bains, je soupire devant quelques produits pour la peau, pour les cheveux, du maquillage, et des huiles de massage dont elle m’a gratifié.
Je retourne dans ma chambre au moment où Balthazar termine sa gamelle de croquettes. Il se pourlèche les babines, signe de son régal, et me suit en trottinant.
J’espère que je reviendrai vite, murmuré-je en englobant la pièce du regard.
Nostalgique, je choisis ma photo préférée de Madison et moi. Placé derrière elle, je l’enlace. Elle a les mains posées sur les miennes. Dans la verdure foisonnante de la base de loisirs, elle porte un jean clair et un top cintré qui mettent en valeur sa silhouette. Je me dis qu’un cliché, juste un, est de l’ordre de la nécessité.
Je l’emporte avec son cadre, entre les serviettes. Personne n’est autorisé à fouiller mes affaires.
Mais un faux mouvement entraîne la chute du verre que j’ai abandonné sur la commode. Il se brise sur le sol en mille morceaux. Un éclat a percuté mon pied. Une étoile rouge s’épanouit sur ma peau avant de lentement couler en une rigole. Comme une larme…
Je tente de respirer, mais je n’y parviens que par à-coups. Dans ma tête, des flashs défilent.
Non, pas maintenant !
J’ouvre la bouche en grand, tétanisé.
Je suis de nouveau projeté dans le passé.
Dans cet endroit lugubre qui me terrifie.
– Tu comprends ce que je te dis, petit ?
Elle me secoue un peu trop fort et marmonne quelque chose. L’odeur d’alcool qui émane d’elle est écœurante.
– Je veux rentrer chez moi, pleurniché-je.
– Bientôt, mon petit, bientôt…
Ses doigts se mettent à fourrager sans douceur dans mes cheveux. Elle glisse la main sous mon menton et relève ma tête.
– Tu es un bon petit garçon.
– S’il vous plaît…
Elle ne m’écoute pas, perdue dans son monde. Pour elle, je ne suis qu’un substitut à sa folie. Ses yeux sont injectés de sang, ses cheveux sont en pagaille, et elle s’adresse à moi comme si j’étais sa chose.
– Tes yeux sont magnifiques. J’aimerais tellement les garder en souvenir de toi.
Effrayé, je me libère de son étreinte et me replie sur moi-même pour ne pas croiser le regard de cette aliénée. J’ai peur, je suis seul. Personne ne viendra me sauver, elle me l’a dit.
J’ignore depuis combien de temps je suis retenu prisonnier. Mes parents m’ont-ils abandonné pour de vrai ?
– Il va falloir que je voie comment te les enlever sans les abîmer, dit-elle encore. Ce serait dommage.
Non, je refuse qu’elle m’arrache les yeux. Je ne veux pas mourir ici. Je ne suis qu’un enfant !
– Viens, il est temps de prendre un bain…
Sa main s’empare de moi et me force à me lever. Je ne veux pas me baigner. Je ne veux pas… Attrapant son bras, j’essaye de la repousser, mais elle est bien trop forte pour moi. Non, je ne veux pas qu’elle me touche encore…
Je m’effondre à terre, la peau couverte de sueur.
Je tremble de tous mes membres. Mes dents s’entrechoquent tant que je crains de les briser. Comateux sur le sol, je laisse le temps filer. Peu à peu, mon corps se décontracte. Mes muscles tétanisés se détendent. Balthazar est couché près de moi. C’est son ronronnement qui me permet de ne pas sombrer.
Dès que mes membres me l’autorisent, je tire de ma poche une boîte. Elle contient une pilule. Avec difficulté, je la saisis et la place sous ma langue. Son action est rapide. Elle m’aide à conserver le contrôle de mon esprit.
La frontière qui mène à la folie est mince en ce qui me concerne. Il est temps que j’exorcise une bonne fois pour toutes ces démons de mon passé qui m’empêchent d’avancer.
Je reste couché en silence dans mon appartement pendant plus d’une heure. Une heure de torture, hésitant entre me saouler à mort avec un alcool fort, appeler mon psy pour oublier ce que je viens de vivre, ou vomir mes entrailles. Je lutte pour refouler cette réaction physique et émotionnelle. En vérité, ce que j’ai vraiment envie de faire, c’est de contacter Madison juste pour entendre sa voix. Ou mieux, la revoir.
Après ce qui s’est passé, j’éprouve une soif de légèreté. De me sentir à nouveau un homme et non plus cet enfant faible et désorienté qui me colle à la peau.
Je sors mon téléphone de ma poche arrière et promène mon doigt sur le clavier. Mes mains tremblent pendant que je tape un message.
[Besoin de te voir. Peux aller chez toi ?]
Je passe trois horribles minutes à fixer le plafond dans une folle attente. Quand un bip me signale l’arrivée d’une réponse, je soupire de soulagement.
[OK, viens quand tu veux.]
Le reste de la journée se déroule comme dans un brouillard. Je pose de façon mécanique, abruti par mes cachets, un sourire factice accroché aux lèvres.
Je ne me suis pas montré très loquace non plus, dans la voiture, avec mon équipe. Je me suis retranché dans ce silence qui me sert d’armure quand la pression est trop forte. Dans ma tête, je me rappelle les paroles de mes parents lorsque j’ai signé mon premier contrat à plusieurs millions de dollars.
« Nous sommes tous très fiers de toi, de l’homme que tu es devenu malgré les… circonstances. »
Des propos qui se voulaient motivants, mais qui ont contribué à me renfermer dans ma bulle. Mes parents sont des personnes formidables. Mais aucun n’était préparé à ce qui m’est arrivé. Pour ne pas inquiéter mon entourage, j’ai prétendu que tout allait bien. J’ai suivi les séances d’un psy, masqué ma peur panique des femmes et entrepris une brillante carrière de top model.
Mais tout ça, c’était de la poudre aux yeux. Je ne vais pas bien. Un type obligé de se shooter aux médicaments pour supporter le contact d’une femme n’a rien d’une personne épanouie.
Je vais mal.
J’ai voulu faire croire le contraire à tout le monde.
Et aujourd’hui, tout m’éclate en pleine figure…
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