Intouchable (Ou Pas)
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Chapitre 2
Tiana
Je suis dans un cauchemar, je vais me réveiller.
J’ai beau me pincer le bras, fermer les yeux puis les rouvrir, et me taper le front plusieurs fois, nous sommes toujours au même endroit. Sur ce fichu terrain vague. Lili frappe dans ses mains et sautille comme une gamine devant un sapin de Noël. Elle ne fait pas attention à moi et sort de la voiture en claquant la portière derrière elle. Elle est inconsciente, comme toujours. Comment vais-je faire pour rentrer chez moi ? Je ne sais même pas où nous sommes. Je ne pense pas que l’on ait quitté Philadelphie, nous n’avons pas roulé si longtemps, enfin, je crois. Fait chier ! Je sors à mon tour de la voiture en y laissant mon sac à main et claque furieusement la portière. Lili va me le payer. Alors que je contourne le véhicule pour la rejoindre, je remarque que les paires d’yeux se tournent sur mon passage. Je n’hésite pas à lancer quelques regards noirs pour leur montrer que leur présence ne me fait absolument pas peur. Ils ont cru que j’allais baisser les yeux ?
Bien malgré moi, je me fonds dans la masse. Avec ma veste en cuir sur les épaules, on pourrait me prendre pour l’une des leurs. Mon Dieu, quelle horreur. Je comprends mieux pourquoi Lili n’a rien voulu me dire sur notre destination. Cette peste avait tout planifié depuis le début. Je grogne en me plantant à ses côtés, les poings serrés.
– On doit dégager d’ici, Lili.
Elle m’observe comme si c’était moi qui avait un grain au cerveau et roule des yeux.
– Mais non, c’est l’éclate, regarde-moi toutes ces caisses ! Et ces beaux mâles qui n’attendent qu’à avoir de la compagnie. Une amie m’a dit que l’un d’eux l’a même invitée à monter avec lui et ils ont gagné ! s’exclame-t-elle les yeux brillants.
Je suis abasourdie par ce que j’entends. J’ai pourtant été claire la dernière fois que nous avons remis ce sujet sur la table. On cesse de parler de ces courses ! Enfin, merde, le mot « illégal » a-t-il au moins de l’importance à ses yeux ?
– Qu’est-ce qui te prend, t’as perdu la tête ?
Elle pouffe et fait un mouvement de bras circulaire en face d’elle.
– C’est toi qui ne réalises pas la chance que l’on a de pouvoir assister à ce genre de spectacle.
Je dévisage, crispée, tout ce qui se trouve sur ce terrain vague. Il y a beaucoup de monde. Certains sont adossés à leurs voitures, une bouteille à la main, une clope dans l’autre. D’autres sont regroupés en petits comités, je ne sais pas ce qu’ils trafiquent, il me semble voir de l’argent passer de main en main comme s’ils étaient en train de parier. Il y a aussi des nanas, peu vêtues qui se trémoussent de caisse en caisse jusqu’à s’arrêter à côté de leur proie. Et puis évidemment, il y a ceux sur la ligne de départ qui attendent le signal pour faire gronder leurs moteurs. En bref, il y a tout ce que je déteste. Je reviens sur ma cousine.
Nos avis à Lili et moi ont toujours été opposés, ce n’est pas nouveau. Ma cousine ne partira pas d’ici de son plein gré, elle est bien trop obnubilée par ces putains de rodéos. Si seulement je pouvais lui dire la vérité. Elle comprendrait alors que derrière ces belles carrosseries, et ce genre de spectacle, comme elle le dit si bien, il y a des risques. Des risques qui peuvent coûter des vies. C’est ce qui est arrivé à mon père. Il était dingue de ces courses illégales, ça faisait partie de son quotidien. Le jour, il était un homme respectable, serviable, aimant avec sa femme, et la nuit il se transformait en un type avide de sensations fortes. Ma mère ne le lui a jamais reproché, bien qu’elle s’inquiétait énormément pour lui. Il pouvait se faire coffrer n’importe quand, et notre famille pouvait être brisée à cause de ses choix, mais ça ne l’a pas empêché de continuer. C’était plus fort que lui, plus fort que l’amour qu’il nous portait. Cette addiction a fini par le tuer.
Il nous a quittées alors que je n’étais âgée que de 2 ans. Sa dernière course s’est mal passée, son véhicule roulait trop vite pour pouvoir tourner à l’intersection du circuit. Il a perdu le contrôle et s’est écrasé contre un mur. Son ami le plus proche, qui courait lui aussi, est venu l’annoncer à ma mère un soir de pluie. Elle se serait effondrée de chagrin alors que je dormais paisiblement dans ma chambre de notre ancien appartement. Je ne me souviens pas de l’enterrement. En revanche, je me souviens de tous les dimanches où ma mère et moi avions pour coutume de faire un tour au cimetière. Tout ça, je l’ai su par ma mère quand j’ai eu l’âge de comprendre. Elle ne m’a rien caché, jugeant qu’il était normal que je sache pourquoi j’avais grandi sans figure paternelle.
C’est après avoir connu la véritable cause de la mort de mon père que ma mère m’a fait jurer de ne rien dire à personne. Ton père est mort d’un accident de la route, c’est ainsi que ça s’est passé. Je devais dire cette phrase si l’on me posait des questions, alors que la version officielle de sa disparition était tout autre. Ma mère a refusé d’exposer la vérité, même à notre entourage, du moins elle n’a menti qu’à moitié. Mon père était respecté de tous ceux que l’on connaissait, c’était un homme bien, loyal, et toujours prêt à aider les autres malgré son sale caractère. Ma mère ne voulait pas salir son image en racontant à tout le monde qu’il avait perdu la vie parce qu’il avait fait le choix de basculer dans l’illégalité. Elle a donc préféré garder ce détail pour elle et simplement dire qu’il était mort d’un accident de la route. Ce qui était techniquement vrai… Il n’y avait aucune preuve pouvant attester du contraire. Mon père avait péri seul dans sa voiture, selon les médecins, il est décédé sur le coup. Alors quand je vois ma cousine s’extasier pour ces rodéos, c’est plutôt l’envie de vomir qui me vient. Ces courses m’ont volé mon père...
Devant mon manque de réaction, Lili enfonce un peu plus le clou :
– Je ne te demande pas d’adhérer, mais de t’amuser, de décompresser, râle-t-elle en me montrant clairement qu’elle est saoulée de notre discussion. Tu ne fais que dire que tu n’aimes pas ces courses, mais tu n’en as jamais vues. Je suis certaine que tu n’en connais même pas les règles ni les récompenses. Tu ne vois toujours que le mauvais côté de la chose.
Si elle n’avait pas été ma cousine, je l’aurais giflée. Ses paroles me ramènent à ma dure réalité. À celle dont Lili ne sait rien, raison pour laquelle elle se montre si insouciante envers ces courses. Pour elle, c’est une manière de s’amuser, pour moi c’est une douleur que je dois de nouveau affronter. Elle ne peut pas comprendre, et elle ne le pourra pas tant que je ne lui en aurais pas parlé. La promesse faite à ma mère me revient soudainement à l’esprit. Je ne peux que serrer les dents et encaisser. J’aimerais pouvoir alléger un peu ce mal-être que je ressens en me confiant. Mais je n’en ai pas le droit, et cette injustice ravive la colère que je contiens depuis que je suis sortie de la voiture.
– Pense ce que tu veux, ça m’est égal, craché-je durement.
Lili écarquille les yeux, surprise de mon ton.
– Je ne veux pas être là, tu le savais, ce n’est pas la première fois que l’on débat là-dessus, continué-je en la pointant du doigt. Alors pourquoi tu m’as traînée ici, Lili ? Pourquoi tu ne m’as pas dit que ce putain de terrain vague était notre destination ? Merde, réponds-moi, bordel !
Acculée, Lili finit par ouvrir la bouche, et je remarque alors que toute son assurance a déserté. Désormais, elle fixe ses pieds, désolée. J’espère bien qu’elle l’est. Combien de fois ai-je dû lui répéter que ces conneries étaient dangereuses et qu’elle ne devait pas s’en approcher ? Je parlerais à un mur, ce serait exactement pareil !
– Si je te l’avais dit, tu aurais refusé de me suivre, dit-elle suffisamment fort pour se faire entendre par-dessus le bruit des moteurs qui commencent à ronronner. Je voulais simplement que l’on passe du temps ensemble et te montrer que tu n’as aucune raison de détester ces rodéos.
J’aurai toujours une raison, et ça ne changera jamais. Ma cousine s’émerveille devant ces belles voitures et ces beaux mecs depuis le lycée, alors que moi, j’ai décidé de les haïr pour le restant de mes jours. Ce soir, la coupe est pleine. Jamais Lili n’avait tenté de me tendre un piège de la sorte. Car oui, c’en est un. Ne pas me dire clairement où elle m’emmenait était un coup bas, j’aurais dû sentir le coup fourré. J’ai vraiment été conne, et ma bêtise me coince désormais ici.
Agacée, je passe furieusement mes mains dans mes longs cheveux noirs. Je perds mon sang-froid. Je ne réfléchis pas avant de rugir :
– Évidemment que j’aurais refusé ! Je ne compte plus le nombre de fois où je t’ai dit que ces putains de courses étaient stupides, dangereuses, et surtout ILLÉGALES ! Tu veux participer et te faire coffrer, c’est ça ? Ou finir dans un ravin ? Dis-moi, Lili, dis-moi ce qui peut être aussi amusant dans le fait de risquer sa vie inutilement ?
Lili se pince les lèvres, et se balance d’un pied à l’autre en observant autour d’elle, comme si elle était gênée.
– Pas ici, Tiana, chuchote-t-elle, le regard fuyant.
Je fronce les sourcils ne comprenant pas son comportement. Elle se fout de moi ? Je l’imite quand elle se met à regarder les alentours. Merde. Lui faire la morale en public n’était peut-être pas une si bonne idée que ça en fin de compte. Plusieurs personnes proches de nous nous toisent, visiblement énervées. Ce sont mes propos qui les ont mis dans cet état ? Je n’ai fait qu’émettre mon opinion. Je me pince les lèvres et soutiens quelques paires d’yeux qui me fixent avec hostilité. Je suis sur leur territoire ici. Vu la manière dont certains me dévisagent, ils ne doivent pas voir des nanas réticentes tous les jours. Oh, et puis, je m’en fiche, je n’ai aucun compte à leur rendre. Rien de tout ça ne serait arrivé si Lili ne m’avait pas traînée là !
– Tiana, mesure tes mots ici. Je n’ai pas pris ma bombe lacrymogène, me confie ma cousine en se rapprochant de moi.
Je la fixe un instant pour voir si elle est sérieuse. Ses traits sont tirés, ses poings serrés. C’est le cas, elle ne rigole pas. J’ai comme une envie soudaine d’éclater de rire, croit-elle vraiment que ces gens vont s’en prendre à nous parce que j’ai osé dire ce que je pensais ? Non, mais on est où là ?
– Je fais et dis ce que je veux, celui à qui ça ne plaît pas n’a qu’à venir me le dire en face.
Je creuse ma tombe toute seule, j’en suis consciente, mais je ne peux pas m’en empêcher. Ma raison me conseille vivement de déguerpir d’ici avant que les problèmes ne me tombent dessus, mais mon fichu caractère me pousse à réagir, à ne pas me laisser faire, à montrer qu’ils ne me font absolument pas peur.
– Tu me ramènes ou je rentre à pied ? grogné-je en tournant les talons vers la voiture. Je te maudirai jusqu’à la fin des temps, crois-moi.
Mieux vaut que j’écoute ma raison pour cette fois, je crois que c’est la meilleure option pour nos vies à toutes les deux. Lili soupire, déçue et me suit à contrecœur en traînant des pieds. J’ignore les regards qui nous suivent et accélère le pas. Je n’ai jamais senti mon cœur s’emballer aussi vite. Il a l’air de détecter le danger à des kilomètres et c’est loin de me rassurer. Lili a déjà rejoint sa portière quand je contourne le véhicule. C’est là qu’une main puissante agrippe violemment mon poignet avant que je ne puisse m’engouffrer dedans. Je gémis douloureusement et me retourne avec hâte pour dévisager celui qui m’a touchée sans autorisation.
S’il y a quelques minutes, mon cœur battait à tout rompre, désormais, il est au bord de la crise cardiaque. Mes yeux ne peuvent se détacher de ce regard brun intense. Il m’hypnotise, bloque chacun de mes mouvements, si bien que je ne parviens même pas à trouver la volonté de m’extirper de sa poigne. Je déglutis doucement, difficilement. Ce gars doit bien mesurer un mètre quatre-vingts, si ce n’est plus. Je n’aime pas que l’on me regarde de haut, que l’on se croie supérieur. J’ai mal au cou à force de le dévisager, mais je ne lui ferai pas l’honneur de baisser la tête. Il a une peau légèrement hâlée, lisse, impeccable, pas un poil à l’horizon. Je ne lui donne pas plus de 25 ans. Mes yeux suivent les traits fins de son visage, de ses cheveux sombres en bataille à sa mâchoire carrée contractée en passant par ses sourcils dont l’une des arcades porte un piercing noir. Même son nez semble parfait, comment est-ce possible ? Je reluque ses vêtements en cuir qui recouvrent une silhouette musclée, élancée, solide. Il pourrait me briser d’un simple geste. Putain, on aurait dû partir plus tôt… Je fixe sa main qui me tient toujours fermement, mon regard remonte lentement le long de son bras pour venir accrocher ses pupilles sournoises. Ses lèvres pleines esquissent un léger sourire et s’entrouvrent pour laisser sortir une voix rauque qui finit de m’achever. Seigneur, c’est possible un mec aussi sexy ?
– Toi, tu montes avec moi.
~
Découvrez la suite dans l’histoire intégrale de WITH YOU, NEVER
de Nelly M.C.
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