Intouchable (Ou Pas)

Delman · Chapitre 7 sur 35

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Intouchable (Ou Pas)

CHAPITRE 6 Trevor

CHAPITRE 6

Trevor

 

Je vais mourir de honte.

Non, c’est déjà fait.

Malgré moi, je frémis sous le flot de sensations qui parcourent mon corps sans que je puisse les contenir. C’est un curieux mélange de peur et d’embarras. Des sentiments que doit partager Madison. Son visage est tendu, et elle arbore une expression dont j’aurais pu me moquer en temps normal si je n’étais pas dans une position aussi précaire.

Un peu plus téméraire, elle avance la main en haut, mais l’animal, facétieux, glisse vers le bas. Je me fige, le souffle court.

Surtout, ne panique pas. Gère la situation avec aplomb.

Que peut-il arriver de pire que d’avoir une jolie fille avec les doigts plongés dans votre pantalon ?

– Trevor ! On m’a dit que…

La porte s’ouvre à toute volée et Rob, mon agent, s’immobilise sur le seuil, comme frappé par la foudre.

Cette fois, je suis fini.

Je n’ai pas le temps de réfléchir ni de me demander ce qui pourra advenir ensuite. Je sens juste la main de Madison cesser de fourrager. Même Noisette semble comprendre la scène et ne s’accroche plus à ma chair. Malheureusement, le soulagement que j’aurais pu éprouver est effacé par cette terrible scène.

– Trevor ? balbutie-t-il.

Rob nous désigne de son index. Immédiatement, le visage de Madison s’empourpre.

– Qu’est-ce que…

– Je… Non ! Ce n’est pas ce que vous croyez ! s’exclame-t-elle en reprenant ses tâtonnements, plus énergique qu’avant.

Elle est en train de paniquer. Il faut qu’elle se calme ou bien je sens qu’elle va…

Trop tard !

Sa main vient d’enserrer le cou de Noisette. Sauf que ce n’est pas lui…

J’ai l’impression de recevoir une décharge électrique. Comme dans les films d’horreur, elle se pétrifie. Puis, je vois sa tête pivoter et son regard croiser le mien. Moi, je suis blême et elle, rouge tomate. À nous deux, nous sommes l’expression même de la confusion la plus totale.

– Je suis désolée, parvient-elle à articuler d’une voix criarde.

« Moi aussi. » « Ce n’est pas grave. » « Ne t’inquiète pas, j’ai connu pire. »

Tous ces mots, je pourrais les lui dire, mais je constate avec un sentiment d’horreur croissant que sa main me fait de l’effet. Bien plus que je ne l’aurais souhaité. Mon sexe durcit entre ses doigts. Il manifeste de façon très claire son contentement d’avoir été confondu avec Noisette. À mon grand dam !

Cette fois, elle va me cataloguer comme un pervers.

En respirant profondément, je tente de reprendre le contrôle de moi-même. Cela vaut mieux, car juste à ce moment, Madison tâtonne de nouveau mon intimité. Je frissonne lorsqu’elle se penche sur moi, conscient que mon sexe se raffermit encore plus.

Rob regarde toujours dans notre direction.

Il est évident qu’il est choqué, mais très vite, avec la maîtrise de soi que donne l’expérience des situations scabreuses de certaines stars, il sourit, prononce quelques mots que je ne comprends pas et se recule.

– Non, attendez ! panique à nouveau Madison. C’est un malentendu ! Attend…

La porte se ferme derrière lui sans que j’aie pu lui expliquer la cause de tout ça.

Je suis définitivement foutu !

Comme si l’apparition de Rob l’avait boostée, Madison reprend son exploration avec plus de volonté. Elle me touche légèrement, me frôle ici et là, sans jamais s’attarder, jusqu’à mettre la main sur Noisette. Le vrai…

– Je l’ai ! s’exclame-t-elle triomphante en l’extirpant.

Avec une joie démesurée, je suis enfin libéré de cet état de peur et d’incertitude qui me clouait sur ce canapé depuis une éternité.

Comme si je me trouvais pourvu de ressorts, je bondis et marche à grands pas vers la fenêtre, pour mettre toute la largeur de la pièce entre nous et établir une distance de sécurité raisonnable, les doigts crispés sur mon

pantalon à demi baissé. Chemin faisant, ma jambe heurte l’angle de la table basse. Je ne peux retenir un grognement de douleur, tandis que je sautille sur un pied en tentant de conserver à grand-peine mon équilibre. Le spectacle que j’offre est lamentable. Et cette fille doit s’en réjouir.

Mais non, Madison ne me regarde pas. Elle n’en a que pour cette foutue bestiole et pousse un soupir de soulagement.

– Je suis contente que tu n’aies rien, dit-elle en lui grattouillant la tête.

L’animal se love au creux de ses mains comme s’il venait d’échapper à une mort certaine.

– C’est moi la victime, dans l’histoire, je te signale. À cause de lui, j’ai failli perdre ma virilité !

– Je ne vois pas à qui ça manquerait.

– Pardon ? m’étranglé-je, outré.

– Rassure-toi, je n’en parlerai pas à Julianne.

– Tu as intérêt si tu ne souhaites pas perdre ton boulot !

Sous la violence de mes paroles, Madison presse une main sur sa poitrine, comme pour apaiser les battements de son cœur.

– Je ne veux plus te voir ! Est-ce que c’est clair ? ajouté-je.

– Tout à fait ! Qu’est-ce que tu crois ? Que ça m’a plu de te masturber alors que mon petit Noisette risquait la mort ? Il aurait pu… s’étouffer… là-dedans ! s’exclame-t-elle en désignant mon entrejambe.

Elle a les joues rouges, et se mord les lèvres. Sur le moment, et d’une façon totalement inattendue, je la trouve touchante. Puis, je me souviens de notre situation et de ce qu’elle vient de faire.

– Tu devrais te changer, observe-t-elle.

Je baisse les yeux sur ma chemise grande ouverte ; le tissu laisse apercevoir mon torse nu. Une pellicule de sueur recouvre ma peau.

– Je vais bien, affirmé-je d’une voix dénuée d’émotion. Il faut que tu partes. Rob risque d’avoir une crise cardiaque s’il te voit encore dans cette pièce.

– Pour quelqu’un qui était mort de trouille il y a quelques minutes, je trouve que tu as la langue bien pendue.

– En effet, mais toi, tu as une fâcheuse tendance à mettre ton entourage dans des situations pas possibles, quand même. Et surtout, ne me dis pas que ça aurait pu arriver à n’importe qui…

– Je suis également une indécrottable optimiste. Et remercie le Ciel que Noisette n’ait pas été affamé, poursuit-elle avec véhémence. Sans quoi, tu aurais pu dire adieu à tes…

D’un moulinet de la main, elle désigne mon entrejambe. Les mots ne parviennent pas à sortir de sa bouche. Je ne suis pas stupide au point de croire qu’un hamster se nourrit de chair humaine, mais une morsure est vite arrivée. De fait, j’ai bien envie de la faire enrager.

– Noisettes ? complété-je, un brin malicieux.

– Argh ! Tu es insupportable !

Furibonde, elle tourne les talons et quitte la pièce à grands pas, m’obligeant presque à me retenir de courir pour la rattraper. Alors qu’elle disparaît, je reste seul, comme un con, avec mes fesses à l’air. J’entends vaguement un joyeux tumulte, suivi d’un miaulement, puis c’est le silence.

 

Plus tard, Rob glisse la tête par la porte entrebâillée.

– Tout va bien, Trevor ? me demande-t-il d’une voix douce. Tu es un peu pâle…

– Mmm, grommelé-je.

Sans doute satisfait par ma réponse monosyllabique, il entre.

– Comment te sens-tu ? s’enquiert-il.

– Ça va, dis-je sur un ton raisonnablement assuré qui semble lui faire plaisir.

Penchant la tête sur le côté, il déclare :

– Cette fille est un danger public. Ne t’approche pas trop d’elle, ton image pourrait en pâtir. Imagine si les médias apprenaient que tu… enfin toi et elle…

– Tu ne sais pas ce qui s’est passé ! rétorqué-je, cinglant.

– Ah non ? Explique-moi, alors !

– En aucune façon ! Et frappe à la porte avant d’entrer, ça nous évitera d’être embarrassés.

Rob arque les sourcils.

– Parce qu’il risque d’y avoir une prochaine fois ?

– Laisse tomber ! soupiré-je en me frottant les yeux. Fais ce qu’il faut pour que cet incident ne s’ébruite pas.

Sous ses dehors légers, cet homme manipule les médias d’une main de maître. Il fomente des manœuvres qui changent le cours de toute la presse à scandales. J’ignore de quelle manière il s’y prend. Le principal est que ça fonctionne. Je suis certain qu’il ne dévoilera pas l’identité de Madison.

– En tous les cas, elle est douée, déclare-t-il en lorgnant mon entrejambe.

Je baisse les yeux, consterné. Dans mon pantalon, mon sexe pointe comme un étendard, massif et puissant. Je le fixe presque avec stupeur. Il faut que je me reprenne, que je discipline le désir qui m’habite.

Une douche glacée me semble tout à fait indiquée. Du genre à remettre les choses où elles doivent rester. Si elle ne m’avait pas palpé de cette façon, si je n’avais pas…

Attends !

Avec un choc, je réalise à retardement ce qui s’est passé.

C’est une sensation si nouvelle et déconcertante que j’en viens à ignorer ce membre rebelle…

Je n’ai pas rêvé. Elle m’a touché.

Enfin, je veux dire, elle a posé les mains sur moi sans que je sois victime d’une effroyable peur.

Sous l’effet déstabilisant de ce constat, je vacille et dois me retenir au mur pour ne pas tomber. Mon corps entier est saisi d’une série de tremblements incoercibles. Alors, ce que j’avais mis sur le compte de la surprise n’en est pas une, après tout. Et ce que cela ouvre comme possibilité est tout à fait inespéré.

– Trevor, est-ce la fin de ton calvaire ? dis-je à voix haute.

– Quoi ? dit Rob, plongé dans son téléphone.

– Non, rien.

– Bon, s’il n’y a rien, je file régler ta prochaine scène. Il faut que je retrouve ton planning. Où est donc passée cette assistante ? Ah, ces Françaises ! Millie ! braille-t-il en sortant.

La porte se referme sur lui et je reste seul.

Ma main se pose sur mon torse.

La perspective que cette fille m’offre fait palpiter mon cœur.

Je me détourne légèrement, exaspéré par ce que je ressens. Que m’arrive-t-il ? Je n’ai pas pour habitude de fantasmer sur une femme, encore moins de l’imaginer nue entre mes bras.

Mais elle a quelque chose de spécial.

 

D’ailleurs, je suis perplexe lorsque, vingt minutes plus tard, chez Julianne, je me rends compte qu’elle occupe autant mes pensées. Pourquoi cette fille, celle-là en particulier, me trouble-t-elle à ce point ? Je me comporte comme un adolescent en manque de sexe. D’accord, je n’ai pas de relation suivie en ce moment, mais ma frustration n’explique pas à elle seule une telle réaction.

– Trevor ? Je suis de retour.

Je sursaute au son de la voix de Julianne provenant de l’entrée. Je secoue la tête pour reprendre mes esprits, et délaisse immédiatement cette conversation avec moi-même.

Julianne me dévisage d’un air inquisiteur.

– Au sujet de Madison…

– Il n’y a rien à ajouter.

– Je n’ai pas encore commencé, je te signale.

– Je sais ce que tu vas dire.

– Mmm, depuis quand détiens-tu le don de prédiction ?

Je penche la tête sur le côté et lui décoche un coup d’œil entendu. Ma sœur est comme un livre ouvert. Avec moi, elle ne peut pas se dissimuler.

– Donc, j’allais t’apprendre que Ma-di-son, reprend-elle en insistant sur chaque syllabe de son prénom, est une fille charmante et pleine de vie. Je suis sûre qu’elle pourrait…

Mettre du piment dans mon existence ? Pour être honnête, c’est tout ce dont je n’ai pas besoin en ce moment.

Je me détourne.

Julianne n’est pas née de la dernière pluie. Elle est au fait que Madison a eu un contact physique avec moi. Et je n’évoque pas celui du studio. Je pense que ma réaction a dû la surprendre.

– Parle-moi, Trevor. Je sais que tu es sous pression et que tu as des milliers de choses qui te trottent dans la tête, mais il faut que tu me parles.

– Je vais bien.

– Moi, ça ne me suffit pas. Tu as promis, Trevor.

« Parle-moi. »

Je ferme les yeux.

Ces mots me ramènent dans le passé. Le psychologue que j’ai consulté, le Dr Mandeson, les a prononcés des centaines de fois. Le spécialiste de l’esprit qui m’a suivi pendant plusieurs années me répétait souvent que la clé de ma guérison empruntait le chemin de la parole.

« Parle-moi. »

Mon père, ma mère ainsi que Julianne n’ont eu de cesse d’espérer me voir remonter la pente et balayer ce passé terrifiant qui colle à ma peau. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire. Certes, j’ai progressé. D’une certaine façon…

L’unique chose qui m’est restée de ce traumatisme est le rejet de toute forme de tendresse féminine. Un crève-cœur pour ma mère qui n’a jamais pu me serrer dans ses bras sans que je sois en proie à une puissante réaction de panique. Seule Julianne a su conserver cette relation que nous avions avant l’incident. Pourtant, même si son contact ne me révulse pas, je n’aime pas lorsqu’il se prolonge. Je dois me faire violence pour ne pas reculer. Un comportement qui ne manquerait pas de la blesser. Et je m’y refuse.

« Parle-moi. »

Parler, c’est ressasser ces événements qui ont fait de moi celui que je suis maintenant. Cela signifie le retour de la violence et de la peur. Des sentiments qui ne m’ont jamais quitté. Aujourd’hui, je ne veux plus que ce soit le cas. J’ai passé toute mon enfance en thérapie intensive. Pendant leur temps libre, mes parents ont pris le relais pour m’aider à dépasser mes cauchemars. Pour les rassurer, j’ai feint d’oublier. Car malheureusement, leurs efforts ont été vains.

Les mots ne sont pas le problème essentiel. Ce sont les souvenirs, les images. Ils apparaissent dans mon esprit quand je m’y attends le moins. Ils sont là. Ils ont toujours été là. Et en dépit de toutes ces années, je suis incapable de les bannir, de les réduire à néant…

La gorge nouée, j’inspire un grand coup.

– Je vais bien, je te le promets.

Un doux sourire étire les lèvres de Julianne. Elle replace une mèche derrière mon oreille. Un geste qu’elle a conservé depuis l’époque où je refusais que l’on me coupe les cheveux. Sa main flotte au-dessus de ma tête, hésite un instant avant de s’éloigner à regret.

Mes cheveux sont un de mes atouts. Naturellement châtain clair, ils se parent de reflets dorés lorsque je demeure un bout de temps dans la lumière du soleil. Une couleur que beaucoup m’envient. Bon nombre de mes partenaires professionnelles m’ont avoué qu’un de leurs fantasmes était de plonger les mains dedans pour en éprouver la douceur.

Une attente que personne, à ce jour, n’a pu concrétiser.

Peut-être que Madison…

Non, arrête de songer à cette fille ! Tout ce qui s’est passé est une simple coïncidence !

Comme si elle lisait dans mes pensées, Julianne affirme :

– Tu vas y arriver un jour, Trevor. Je crois en toi. Papa et maman aussi. Et tu sais que nous ne t’abandonnerons jamais. Team Davies for ever !

Sous le coup de l’émotion, ma respiration se bloque dans ma gorge. Je suis incapable de parler. Pourtant, je voudrais lui dire un seul mot.

Merci.

Un mot tout simple qui ne reflète pourtant pas suffisamment la gratitude que j’éprouve à leur égard à tous les trois. Ils m’ont sauvé la vie. Littéralement. Dans mon malheur, j’ai eu la chance d’avoir une famille soudée à laquelle me raccrocher. Bien que mon histoire soit digne d’un téléfilm de l’après-midi, je sais que je suis béni de les avoir. Une aubaine incroyable. Sans leur présence à mes côtés, je pense que je ne m’en serais pas si bien sorti. En toute franchise, un établissement psychiatrique serait mon domicile s’ils ne m’avaient pas autant soutenu.

Ils m’ont offert tant d’amour, avec tant d’abnégation quand je leur faisais vivre un cauchemar que je me suis juré d’être aussi parfait que possible pour eux. Ils le méritent. Voilà pourquoi ma rencontre avec Madison me bouleverse autant.

Et si elle était mon remède ?

 

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