Intouchable (Ou Pas)

Delman · Chapitre 6 sur 35

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Intouchable (Ou Pas)

CHAPITRE 5 Madison

CHAPITRE 5

 

Madison

 

Plongée dans mes pensées, je souris bêtement et secoue la tête sans faire attention au shampoing qui coule dans mes yeux. Résultat, je pousse une litanie de jurons en les rinçant au plus vite. Ce n’est que lorsque je parviens à enlever totalement la mousse que je prends conscience que l’eau froide me glace la peau.

Décidément, je fais tout de travers !

– Quand même, il aurait pu se montrer plus reconnaissant ! me récrié-je pour la troisième fois. J’ai failli me faire un tour de reins en le portant.

Je peste avec vigueur pendant plusieurs minutes avant que la vapeur chaude réussisse enfin à détendre mes muscles contractés. Je reste sous le jet pour me vider l’esprit. Ce type ne quitte pas mes pensées.

– Qui es-tu, Trevor ? demandé-je à voix haute.

Une impression de l’avoir déjà vu quelque part me tiraille, toutefois, je ne parviens pas à le situer. J’ai la réponse sur le bout de la langue, sans doute une histoire de neurones engourdis par la chaleur, mais j’ai surtout la sensation qu’ils m’empêchent de réfléchir. Quand j’aurai le temps, il faudra que j’effectue une petite recherche sur le net. Même si, à mon humble avis, il n’est qu’un acteur de seconde zone qui a pris la grosse tête.

Je ferme les yeux. Regarder son corps nu quand il marchait était déjà troublant, alors voir ses muscles rouler librement sous sa peau, et devoir me retenir d’y poser la bouche était à la limite du supportable… En plus, il sentait bon. Trop bon.

Fébrile, je m’évente de la main. Ce qui est assez ridicule quand on se trouve dans une cabine de douche envahie par la vapeur. Mais que voulez-vous, mon côté logique a tendance à foutre le camp chaque fois que mes hormones sont excitées.

Or, mon cerveau, ce traître, ne cesse de repasser les événements en boucle. Notamment ce moment particulier où la serviette ne recouvrait plus qu’à peine son sexe, tandis que je me penchais pour examiner sa jambe.

Inutile de me mentir ni de nier le fait que j’ai eu brièvement très envie de le toucher, de faire courir mes mains sur ses pectoraux, ses larges épaules et ses hanches étroites. Ses muscles saillants, chacun d’eux, je les ai gravés dans ma mémoire.

Que ressentirais-je si je caressais sa peau ? J’aurais bien aimé le savoir… Si seulement il n’était pas en couple. Honteuse, je chasse cette pensée de mon esprit, mais elle revient s’y promener de façon insidieuse…

Comme je m’y attendais, son torse est une suite de courbes qui dénotent une activité physique régulière. Toute sa silhouette athlétique est un superbe assemblage de chair, de tendons, et chaque articulation se meut avec souplesse et puissance.

D’ailleurs, maintenant que j’y songe, je commence vraiment à avoir chaud. Je me sens toute fébrile. Quand mes yeux se baissent sur ma peau, je constate qu’elle arbore une jolie teinte rouge.

Si je reste une minute de plus, je vais finir comme une tomate pelée. En plus d’avoir un orgasme cérébral !

– Madison, reprends-toi, ma vieille. Ce genre de type fréquente les femmes riches comme Julianne. Pas les pet-sitters qui n’ont pas de quoi boucler leurs fin de mois.

Sur ce cruel constat, je quitte enfin la cabine et laisse l’eau glisser de mon corps sur le tapis moelleux. Tandis que je saisis une serviette, mon esprit prend le large.

Bon, j’avoue, je n’ai pas souvent l’occasion de rencontrer des mecs aussi sexy avec ce genre d’accent charmant. Pourtant, je dois admettre que je ne me lasserais pas de l’écouter. Si seulement celui à qui il appartenait pouvait se montrer un peu plus sympathique. Et si seulement nous n’avions pas décidé d’un commun accord de ne plus nous croiser.

Je prends mon temps pour me sécher, étudie dans le miroir mon reflet avant de peigner ma tignasse.

Puis je me plante devant ma penderie, à la recherche de la tenue idéale pour l’après-midi. Un examen expéditif m’apprend que je ne possède que des jeans, déclinés en plusieurs teintes et des hauts à foison. Je tombe rapidement sur ce que je cherche : un jean bleu, un tee-shirt d’un ton taupe crémeux, avec un décolleté sage, qui valorise ma carnation dorée. Celui-là, je ne l’ai encore jamais mis.

Autour de mon cou, je passe un fin collier en plaqué or, et choisis une paire d’anneaux coordonnée pour mes oreilles. Après quoi, je relève mes cheveux en un chignon fantaisie, ma coiffure favorite.

Me voilà prête.

Je regagne le salon et jette un regard circulaire. Salem, mon chat, dort sur le dossier du canapé. Laurel et Hardy, mes lapins nains, sont en train de se régaler et mon hamster…

– Noisette ?

Bizarre, sa cage est vide ainsi que sa caisse de transport.

Je cherche partout. Il a l’habitude de se promener en liberté dans la maison, mais je ne me souviens pas de l’avoir autorisé à le faire. Un doute affreux me saisit. Je sens un terrible pressentiment m’envahir au fur et à mesure que je reconstitue ma journée quand mon portable sonne. À peine ai-je décroché qu’une voix furieuse manque de me percer les tympans.

– Ramène tes fesses illico presto au studio si tu ne veux pas que je porte plainte contre toi !

Impossible de ne pas reconnaître ce timbre, empreint d’un léger accent américain.

– De quel droit oses…

– Si tu n’obéis pas, je te jure que ton hamster finira en hachis !

– Quoi ? Noisette ?

– Oui, Noisette ! m’imite-t-il. Dépêche-toi de rappliquer si tu ne veux pas avoir sa mort sur la conscience.

Je pousse un cri outré tandis qu’il me raccroche au nez.

– Espèce de connard égocentrique ! Mais attends, le studio… Quel studio ?

La réponse me parvient dans un SMS où toutes les coordonnées sont inscrites. Ni une ni deux, je prends mon sac et file à pleine vitesse en direction de l’arrêt de bus tout en pianotant sur mon téléphone. Si tout va bien, je serai sur place dans moins de dix minutes.

 

Le trajet semble durer une éternité. Une fois arrivée, je cours comme une dératée, sans prendre garde ni aux passants ni aux voitures. Je suis obnubilée par l’idée de rejoindre ce foutu studio au plus vite.

De nombreux véhicules sont garés sur le parking. Lorsque je m’y engouffre, je ne perds pas une seconde et file vers l’intérieur.

– Que faites-vous ici, mademoiselle ? m’interpelle un colosse à l’aspect peu commode.

Je peux deviner de gros muscles sous son costume noir, ses cheveux clairs sont coupés ras, façon soldat, et il a un air assez peu avenant, un peu machiavélique même.

– Je viens voir Trevor.

– Vous avez une invitation ? Un pass ?

– Rien de tout cela. Il m’a appelée pour…

L’homme se positionne entre l’entrée et moi tout en me dévisageant avec impassibilité.

– Je suis désolé, ça ne va pas être possible.

– Mais, je…

– Rentrez chez vous.

Indécise, je piétine quelques secondes, hésitant sur l’attitude à adopter. Je ne peux décemment pas frapper toutes les personnes qui m’empêchent de passer.

Mais qu’adviendra-t-il de Noisette ?

Illico presto, je me poste face au colosse qui n’a pas bougé d’un poil.

– Désolée d’insister, mais je dois vraiment voir Trevor.

– Vous avez retrouvé votre invitation ?

– Non, mais il m’attend. Allez lui demander si vous ne me croyez pas.

– Pas besoin. Monsieur Davies ne compromettrait pas sa réputation avec quelqu’un d’aussi…

Il s’interrompt et promène son regard sur mon corps, de mon tee-shirt délavé à mon jean déchiré.

– … original, conclut-il.

Comment lui faire entendre raison ?

J’ai beau être douée en arts martiaux, je ne me vois pas prendre l’habitude de cogner tous ceux qui refusent de m’écouter. À ce moment-là, mon portable sonne. Je fouille dans ma poche, là où je l’ai fourré en arrivant au studio.

– Qu’est-ce que tu fais ? hurle la voix mécontente de Trevor.

– Figure-toi que j’essaye d’entrer depuis dix bonnes minutes, mais ton garde du corps m’empêche de te rejoindre.

– Passe-le-moi !

Je m’exécute aussitôt. L’homme hausse un sourcil, puis l’autre. Il blêmit, rougit, puis pâlit encore. J’ignore ce que Trevor lui dit, mais lorsqu’il me rend mon portable, son comportement a changé du tout au tout.

– Je suis désolé, mademoiselle. Vous pouvez y aller.

– Pas grave.

Je lui lance un sourire amical (à quoi ça me servirait de lui en vouloir ?) avant de foncer à l’intérieur. Visiblement, Trevor possède une certaine notoriété. Il faudrait peut-être que je fasse quelques recherches sur lui, maintenant que j’ai son nom de famille.

Plus tard, ces questions, plus tard !

 

Me voici désormais dans le studio envahi par une équipe de tournage. Il y a pas mal de gens qui vaquent à leurs occupations sans vraiment se soucier de ma présence.

– S’il vous plaît !

J’attrape presque le bras d’un type et lui pose la question à un million d’euros :

– Où se trouve la loge de Trevor Davies ?

– Au fond à droite, dernière porte. Vous ne pouvez pas la rater, il y a son nom inscrit dessus.

– Merci.

Je suis les indications données pour me retrouver enfin à destination. Je frappe au battant et entre sans attendre de réponse, bien qu’il m’ait semblé percevoir une sorte de couinement.

Trevor est avachi de tout son long sur un canapé en tissu. La pose pourrait être celle d’une odalisque, avec son ample pantalon noir et sa chemise entrouverte qui laisse deviner un ventre dur et des muscles en relief, si son expression n’était pas aussi empreinte de désarroi.

Je me fige, éberluée.

– Où est Noisette ?

– À ton avis, pourquoi suis-je couché sans bouger ?

Je suis scandalisée lorsque je vois son index tremblant désigner sa jambe. Une bosse remue doucement tandis que le visage de Trevor se contorsionne.

Non, ne me dites pas que…

Mon regard remonte pour croiser le sien et mon horrible soupçon se confirme. J’ai l’impression d’être foudroyée sur place. Je plaque instinctivement la main sur ma bouche ouverte, choquée et abasourdie par ce que je découvre. Je ne m’attendais pas à ça. Ce n’est tout simplement pas possible.

Interloquée, incrédule, je le dévisage.

– S’il s’agit d’une plaisanterie, je la trouve de très mauvais goût.

– Cette sale bestiole a dû se glisser dans mon sac et a profité que je me reposais pour me grimper dessus. Je me suis réveillé en sursaut et depuis je n’ose bouger par crainte qu’il me morde.

Noisette ? Non, ce n’est pas possible. Comment aurait-il pu se faufiler… Oh mon Dieu ! Maintenant que j’y pense, ce n’est pas la première fois qu’il prend la poudre d’escampette de la sorte. Ne l’ai-je pas un jour retrouvé chez ma voisine en train de se gaver de biscuits ?

– Pourquoi ne l’as-tu pas mis en lieu sûr ?

– Pour la bonne raison que je ne savais pas qu’il était là ! Dire qu’on te paye pour prendre soin des animaux et que tu n’es même pas fichue de voir que ton hamster a disparu !

– Tout ça, c’est de ta faute. Si je n’avais pas dû jouer au docteur avec toi, rien de tout cela ne serait arrivé.

– Assez discuté ! Enlève-le ! ordonne-t-il, les ongles rentrés dans le revêtement du canapé. Dépêche-toi !

– Fais-le toi-même !

Non, mais pour qui me prend-il ? S’imagine-t-il que je vais fourrer la main dans son pantalon pour en extirper Noisette ?

– Je ne peux pas. Tu crois que je t’ai appelé pour le plaisir de ta compagnie ?

Soudain, j’entrevois la vérité. Un sourire moqueur étire mes lèvres.

– Attends ! Tu as peur d’un hamster ?

Il me lance une œillade furibonde.

– Et alors ? Ce n’est pas le plus important pour le moment. Fais quelque chose !

– Tu... tu n’y songes pas ?

– Et pourquoi pas ?

Incapable de penser ou de prendre la moindre décision, je me contente de le regarder. Je peux sentir la gêne qui étreint Trevor. Elle est égale à la mienne.

J’inspire un grand coup et me penche sur le pantalon que je soulève avec délicatesse, presque du bout des doigts.

– Noisette, c’est maman. Sors de là, s’il te plaît !

Non, ne dites rien, je sais ce que vous pensez. J’ai toujours eu un rapport gagatisant avec lui et si c’est le seul moyen de le faire sortir de là, tant pis ! Trevor peut croire ce qu’il veut, je m’en fiche.

Hélas, ma piètre tentative n’a pas l’effet escompté. Noisette ne m’écoute pas. Mon protégé semble follement s’amuser à remonter le long de la jambe au lieu d’en descendre.

Je m’approche de nouveau, puis recule.

– Il vaudrait mieux appeler Julianne.

– Quoi ? Non, ça ne va pas !

Sa hargne est à la hauteur de l’expression affolée qui transparaît sur son visage la seconde suivante. Ses doigts s’enfoncent dans le canapé et il pousse une sorte de gémissement désespéré.

– Laisse-la en dehors de cette histoire ! Personne ne doit savoir !

Qui pense-t-il convaincre ? Je n’ai pas l’intention de clamer à qui veut l’entendre que j’ai fureté dans son pantalon. Pourtant, rien qu’à cette idée, je me sens mal.

Son visage exprime les sentiments d’un être à l’agonie. Des perles de transpiration coulent de son front. Ses lèvres pincées ne sont plus que deux lignes horizontales. Cette fois, Noisette ne se contente plus de la jambe. Il est monté plus haut. Bien plus haut. Un endroit que la décence m’empêche de nommer.

Impossible pour moi de penser à l’extraire par le bas. Il va falloir que je passe directement par… la braguette.

Trop pour moi.

– Un de tes amis ne peut-il pas s’en charger ? balbutié-je à moitié morte de honte, refrénant l’envie que j’ai de me mettre à courir.

– Non ! C’est ton Noisette qui est en train de labourer les miennes ! Alors assume ! Et vite !

Il plaisante, n’est-ce pas ? Pourtant, ses prunelles claires sont graves, concentrées sur moi. Tout à coup, je cède à la panique.

– Je ne peux pas faire ça !

– Ne me dis pas que tu n’as jamais vu un mec à poil ?

– Il y a une différence entre regarder un homme nu et fouiller dans le caleçon d’un inconnu. Dans le premier cas, j’ai conscience de ce que je fais alors que dans le second, c’est contrainte et forcée.

– Je te le concède, mais je ne suis pas d’humeur à… ouh là… je…

Devinant que je dois avoir l’air ahuri, je tente de me ressaisir. Mais c’est un spectacle incroyablement étrange que de voir mon hamster s’amuser à courir dans le pantalon d’un homme tétanisé par la peur.

– Alors, qu’est-ce que tu attends ? gronde-t-il.

– C’est bon, c’est bon ! Je viens.

Le cœur au bord des lèvres, je m’approche.

Comment vais-je pouvoir regarder Julianne droit dans les yeux en sachant que j’aurai peloté son petit ami ? Comment vais-je pouvoir lui faire face après tout cela ?

Je secoue la tête pour me débarrasser de cette sensation désagréable : celle de commettre une erreur monumentale. Du genre qui va avoir des répercussions sur mon avenir.

Ne pense à rien d’autre, Madison. Tu dois songer à sauver Noisette. Un point, c’est tout !

Je n’ai qu’une idée en tête : sortir de cette pièce avec mon hamster le plus rapidement possible. Je m’astreins au calme alors que je suis si nerveuse. Hurler un grand coup me soulagerait !

Avec un soupir, je franchis la distance qui me sépare de lui et fixe le bas de son corps d’un regard intrigué. Au moment où j’avance la main, Trevor se contracte.

– Attends !

– Quoi ? dis-je soudain, figée.

– Pour info, je ne porte pas de caleçon…

Mes yeux s’écarquillent davantage. Je vais finir par perdre un œil si ça continue. Cette situation est totalement irréaliste !

– OK, je m’en accommoderai.

Ma main s’avance. À nouveau, il se tend.

– Une dernière chose.

– Quoi encore ?

– Promets que tu n’en parleras à personne, même pas à Julianne.

– Cela va de soi. Je ne vais pas me vanter d’avoir trifouillé le… le…, bafouillé-je en désignant son entrejambe. Enfin, merde ! Je ne dirai rien. C’est bon ?

Le regard de Trevor accroche le mien et, pendant un instant, ma respiration se bloque. Ses yeux me font autant d’effet que lors de notre première rencontre. Ils sont d’une couleur extraordinaire : un mélange étrange de bleu océan et de paillettes d’or qui lui confère un attrait magnétique, hypnotique, fantastique. Bien que je l’aie remarqué tout de suite, c’est encore plus flagrant aujourd’hui.

– Qu’est-ce que tu attends ?

Son fin visage pétri d’angoisse se crispe à nouveau, et il jette un regard médusé en direction de sa braguette. Ses lèvres deviennent de plus en plus blanches, et je redoute un instant qu’il s’évanouisse.

 

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