Intouchable (Ou Pas)

Delman · Chapitre 3 sur 35

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Intouchable (Ou Pas)

CHAPITRE 2 Trevor

CHAPITRE 2

 

Trevor

 

Je suis foutu !

C’est la seule pensée qui parvient à pénétrer mon cerveau lorsque je réalise que je suis vautré de tout mon long sur la pet-sitter dans le canapé. Nos visages sont si proches que je sens son souffle sur ma peau. Et aussi une autre odeur, plus épicée.

Bien que ses joues soient empourprées, ses yeux bruns se plissent légèrement tandis qu’un sourire se dessine sur ses lèvres.

Je la contemple avec stupeur. Le silence entre nous s’étire, devient gêné, puis gênant.

– On est mal, résume-t-elle.

– À qui le dites-vous !

Pourtant, bien enfouie dans mon subconscient, une petite voix se fait entendre et me chuchote que cette fille n’est pas désagréable à regarder. Sa simplicité naturelle me change de ces femmes apprêtées et artificielles qui m’environnent chaque jour.

Il suffirait de peu de choses pour que nos lèvres se rencontrent. Que je goûte le grain de sa peau…

Le fil de mes pensées m’effraie brutalement et j’écarquille les yeux comme si je sortais d’un cauchemar.

À cet instant, une voix féminine un peu rauque, à l’intonation énergique, retentit près de la porte :

– Trevor ?

Merde, c’est Julianne !

La situation vient d’empirer dramatiquement.

Les compromettantes, je connais. Les femmes qui veulent se faire photographier avec moi dans des positions pour le moins préjudiciables sont légion. Mais cette fille remporte le pompon. En toute innocence, elle est parvenue à m’attirer dans ses filets.

Je dois faire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard.

Je me redresse autant qu’il m’est possible de le faire. Ce faisant, mon bassin appuie sur ses hanches et accentue mon malaise. D’autant que je ne maîtrise pas une partie précise de mon corps qui se manifeste de manière tout à fait inopportune.

– Barry ! grogné-je à l’attention du chien qui tire sur sa laisse en sautillant avec entrain.

– Je peux peut-être…

– Non, ne faites pas un mouvement ! Je vais essayer quelque chose.

Elle pousse un soupir à peine audible quand je me tortille pour ne pas perdre mon équilibre, déjà précaire. Coincée sous moi, elle ne peut pas ignorer l’excitation soudaine qui me rend aussi dur que du granit. Un comportement en tous points déplacé de ma part, mais non moins surprenant. Je ne m’attendais pas à éprouver un désir si fort envers une parfaite inconnue. Ce qui, naturellement, ne m’aide pas à éclaircir mes idées.

Ce plan qui consistait à garder le contrôle de moi-même… ne fonctionne pas tout à fait comme prévu. La fille lâche un petit cri lorsque je soulève mon bassin en prenant appui sur mes mains.

Espérant sans doute avoir plus de chance que moi, elle parvient à glisser les siennes le long de mon corps pour atteindre la laisse. Mais en agissant ainsi, elle se rapproche davantage.

– Cessez de bouger ! ordonné-je, les mâchoires crispées.

– D’accord, souffle-t-elle, soudain très obéissante.

Intrigué, je l’observe et nos regards se verrouillent. À cet instant, un étrange courant chargé d’une note d’érotisme nous enveloppe. Au fur et à mesure que les secondes s’écoulent, je sens mon pouls s’accélérer de façon désordonnée et inhabituelle. Son teint arbore une jolie couleur rouge pivoine.

Comment suis-je censé réagir ? Avant tout, je dois garder le contrôle de moi-même, voilà tout. C’est la seule solution. 

Au prix d’un effort, je me détourne le premier.

Le charme est rompu.

De la main, je détache le collier de Barry qui nous observe d’un air satisfait, la langue pendante. La laisse perd de sa tension et je parviens alors à dégager mes pieds. Je me redresse aussitôt avec souplesse.

– Trevor ? Que fais-tu ? interroge Julianne en apparaissant sur le seuil.

La fille bondit du canapé à l’image d’un clown. Encore entravée par la laisse de Barry, elle chancelle et il s’en faut de peu pour qu’elle s’affale de tout son long sur la table du salon. Un rire forcé franchit ses lèvres quand elle réussit à demeurer stable.

– Madison ? s’étonne la nouvelle arrivante.

Alors, c’est ainsi qu’elle se prénomme. Joli prénom même si celle qui le porte ne lui rend pas justice avec cet accoutrement.

– Que faisiez-vous tous les deux ? enquête Julianne dont le regard soupçonneux oscille entre nous deux.

Il ne manque plus que ça. Si elle s’imagine que la pet-sitter et moi avons partagé un moment intime, elle ne va plus me lâcher. Décidément, cette journée se déroule mal.

– Il s’agit en fait d’un malentendu ! s’exclame Madison en secouant les mains devant elle.

– Vraiment ?

– Il n’y a pas à discuter là-dessus, dis-je d’une voix sèche. Si ton chien savait se tenir, ce désastre aurait été évité.

Tout en parlant, je crispe les poings comme si le souvenir de son contact me donnait la nausée. C’est un réflexe conditionné par plus de vingt années d’entraînement ! Une attitude qui n’échappe pas à la jeune femme. Son teint rouge est devenu blême.

– Madison, je te présente Trevor. Trevor, voici Madison. Je suis heureuse de constater que vous avez fait connaissance.

Madison secoue les mains en avant en un geste de dénégation.

– Oh ! C’est un bien grand mot. En fait…

– Tu as vérifié ses qualifications ? la coupé-je d’une manière grossière.

Tout comme elle, Julianne s’étonne de ma question. Ses yeux affichent une surprise palpable.

– Enfin, Trevor, bien sûr que oui ! Tu sais mieux que personne que je ne confierais pas Barry à n’importe qui !

– Mmm.

– Rhoo, allez, ne fais pas ta tête de cochon !

Je lui décoche un regard entendu avant de reporter mon attention sur la pet-sitter.

Ça lui convient tout à fait, cet air renfrogné qui gonfle ses lèvres en une moue sexy… euh, je veux dire dédaigneuse… Oui, voilà…

– Bien, je vais vous laisser. J’ai encore beaucoup de boulot, dit Madison en reculant. Au revoir, monsieur.

Je lui adresse un hochement de tête vaguement aimable et me détourne. Sans s’offusquer de mon attitude, Julianne se met à discourir avec Madison en la raccompagnant.

Une fois les deux femmes disparues de ma vue, je m’appuie au mur, les doigts crispés.

En vérité, je ne sais plus quoi penser.

J’ai besoin de reformer ma bulle protectrice, cet état de relative stabilité mentale qui me tient debout, que cette fille s’est amusée à détruire en un clin d’œil. Depuis des années, sous ce masque urbain, je suis perdu, seul, et à bout de souffle, tel un sprinteur en fin de course. J’essaye difficilement de rester campé sur mes convictions, tandis que je suis en proie à un désordre total, et de me persuader que je me trompe, car, pour l’instant, les interrogations et les doutes persistent. Et pour ne pas changer de mes habitudes, dans ma tête, c’est le chaos, tel un champ de bataille en temps de guerre où mes pensées discordantes s’écharpent, se mesurant dans un combat sans merci.

Je ravale un rire désabusé. Évidemment. Quand le destin décide de tester votre résistance, les épreuves vous tombent dessus. Cette fille semble être l’une d’elles.

Mais tandis que je formule cette pensée, je ne peux pas m’empêcher de ressentir une forme de dégoût de moi. J’ai été, jadis, le type même du jeune garçon accompli : gentil, bien intentionné, plein de noblesse, secourable…

– Et sacrément idiot, complété-je à voix haute.

Quand je regarde en arrière et que je vois où ça m’a mené, je me dis que j’aurais mieux fait de m’abstenir ! Mon innocence a été gâchée irrémédiablement. Et aujourd’hui, par la force des choses, je suis obligé de vivre avec l’amère désillusion que j’en ai retirée, sans oublier une contrainte de vie qui ferait perdre la tête à plus d’un.

– Les femmes et moi, ça fait deux.

Sur ce point, je suis clair. J’ai pour habitude de les éviter ainsi que leurs pseudo-sentiments et leurs déclarations d’amour éternel. Pour moi, elles sont comme la peste et le choléra. La seule exception est Julianne, ma sœur.

Celle-là même qui vient de revenir et me fixe en ce moment d’un œil réprobateur.

– Quoi ?

– Tu n’as pas été très aimable avec Madison.

– Pour quelle raison le serais-je ?

– Parce que tu loges chez moi, déjà.

– Temporairement. Une fois ma salle de bains rénovée, je te rends ta liberté. Je ne pouvais pas prévoir que les conduits étaient si défectueux.

Elle lève la main pour m’arrêter.

– Une dernière chose. Sache que je ne laisse personne entrer chez moi, et encore moins avoir un double de mes clés, si je ne suis pas certaine que rien ne cloche. Concernant Madison, j’ai pris la liberté de me renseigner auparavant. Elle a reçu une solide éducation. C’est une fille avec le cœur sur la main.

– C’est bon.

– Ne lui fais pas peur. Elle est parfaite pour mon loulou.

– OK, j’ai saisi.

– Je suis certaine que vous pourriez vous entendre, tous les deux.

– Julianne, nous avons déjà abordé le sujet. Je te l’ai dit, je n’ai pas l’intention de…

Elle fronce le nez dans une mimique réprobatrice.

– D’accord, j’ai compris ! Mais, tu ne m’empêcheras pas de te le répéter. Franchement, Trevor ! Ton comportement m’échappe. Je croyais que tu désirais faire des efforts sur ce terrain-là.

– Pense ce que tu veux.

– Bouh ! Voilà ta mauvaise humeur de retour.

Une conversation mille fois ressassée. Je la laisse se moquer gentiment de moi avant de regagner ma chambre.

 

Une fois seul, je m’appuie contre la commode et observe mon reflet dans le miroir.

Que de chemin parcouru depuis mes débuts !

Il y a si longtemps que je peine à m’en souvenir. Poussé par ma mère, j’ai intégré cet univers alors que mes amis allaient encore à l’école en culottes courtes.

Je me peigne rapidement du bout des doigts, pour replacer quelques boucles rebelles, me regarde un instant et plaque un sourire factice sur mes lèvres. Pour le moment, je suis l’un des plus élégants mannequins du monde. C’est un fait.

Ce voyage à Orléans me permet de joindre l’utile à l’agréable. D’un côté, je fais mon boulot en honorant mes contrats. Ainsi, j’ai accepté de jouer un rôle dans le clip de mon ami Shane entre deux shootings. D’un autre côté, je me ménage des moments de relâche dans l’appartement que je loue à l’année. Une manière d’être proche de Julianne, qui vit en France depuis plusieurs années, sans l’avoir constamment sur le dos. Elle est adorable, mais un peu trop maternante à mon goût.

Je profite également de cette opportunité pour réfléchir à mon avenir.

Car je ne suis pas du genre à me voiler la face. Un jour ou l’autre, ma beauté s’affadira. Bien que je dispose d’une excellente éducation, je ne suis pas suffisamment brillant pour me distinguer. Tôt ou tard, il me faudra trouver une autre occupation. Rob a déjà entamé ma reconversion avec la signature d’un premier contrat pour un rôle dans un film. J’ignore où cela me mènera, mais je suis prêt à tenter l’aventure.

 

Tard dans la nuit, je me tourne et me retourne dans mon lit, cherchant le sommeil. Dès que je ferme les paupières, je revois le visage de cette fille. Ses lèvres entrouvertes sur son souffle court. Le rythme de sa respiration qui soulève sa poitrine. Sa peau tentante à portée de ma bouche…

Merde !

Une raideur dans mon pantalon de pyjama, bosselé par une érection qu’il est désormais impossible de contenir, me démontre de manière irréfutable que mon corps n’est pas insensible à la jeune femme.

C’est n’importe quoi !

Je viens à peine de la rencontrer ! Et malgré cela, l’attirance que j’éprouve pour elle est singulière. Est-ce à mettre sur le cas de mon abstinence prolongée ? Sans doute, cela fait trop longtemps que je ne me suis pas soulagé… Ce doit être un réflexe physiologique. Une réaction à toute ma frustration accumulée.

Bon sang ! À quoi penses-tu, Trevor ? C’est parce qu’elle t’a pris au dépourvu que tu as répliqué comme ça !

 

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