Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 29 Madison
CHAPITRE 29
Madison
Nous courrons en direction de la sortie quand un type nous fait barrage. J’ignore d’où il vient.
Comme je suis en tête, il me lance un coup de poing, balayant assez large pour me laisser le temps de le parer. En agissant ainsi, l’idiot me facilite la tâche. Trevor se dégage de mon emprise comme s’il ne me croyait pas capable de me défendre toute seule. Libre, j’esquive l’attaque de l’idiot avant de lui bloquer le bras en frappant un nerf du coude. J’enchaîne au niveau de la cage thoracique : un choc à courte distance que je maîtrise bien. L’homme tombe au sol, le souffle coupé.
– Ne bouge pas si tu tiens à la vie ! grondé-je, le regard féroce, lorsqu’il esquisse un geste pour se relever.
Trevor lève les yeux au ciel et l’assomme purement et simplement.
– Ne perds pas ton temps avec ce gars.
– Désolée, j’ai toujours eu envie de balancer cette réplique. Ça fait trop classe, comme dans les films !
– Ne traînons pas !
Une seconde plus tard, un type, dont le physique de déménageur pourrait en faire vaciller plus d’un, fonce droit sur moi. Je perds l’équilibre sous le choc de l’assaut et me retrouve plaquée au sol. La brute épaisse enserre ma gorge pour m’étrangler, mais je refuse de céder à la panique. Je n’ai pas suivi des cours d’autodéfense et d’arts martiaux pendant des années pour finir à la merci de ce crétin. Son visage proche du mien m’offre une parade idéale. Avec vigueur, j’enfonce mes pouces dans ses yeux.
Il se met à hurler.
Venant à mon secours, Trevor passe un bras autour de son cou et j’en tire profit pour décocher au crétin un coup de coude au thorax. Il lâche prise et je roule sur le côté pour me relever. Sans attendre, je ramasse de la terre détrempée et la lui jette en pleine figure. Quasi aveuglé, l’homme se met à tituber et est incapable de se défendre lorsque je lui administre un violent coup de pied dans l’entrejambe.
– Ça, c’est pour Trevor, murmuré-je avant de chercher mon homme du regard.
Le soulagement de le savoir en vie le dispute à la colère qui gronde en moi. Trevor garde des cicatrices depuis son enfance. Cette femme a bafoué son désir d’évoluer. Moi, je veux juste qu’il se sente en sécurité. Et je vais tout faire pour. J’en fais la promesse solennelle.
Alors que je nous croyais enfin tranquilles, j’entends des bruits de course. Avec horreur, je vois trois inconnus foncer dans notre direction. Ils fuient visiblement la police qui les talonne. Ils n’ont pas l’air commodes.
Nom d’un chien, combien sont-ils ?
Seulement, Trevor et moi sommes sur leur chemin. Le cœur tambourinant dans ma poitrine, je fais un premier pas vers eux.
Trevor est déjà mal en point à cause de sa captivité. Si en plus son visage est blessé, sa carrière pourrait être ruinée. C’est à moi d’agir. À l’instar des héros de films d’action, je fais rouler ma tête de droite à gauche afin d’assouplir mes muscles.
– Madison, que fais-tu ? s’exclame Trevor en venant près de moi.
– Reste derrière, j’en ai pour quelques minutes. Je suis prête !
– Tu plaisantes ! Ces types ne sont pas là pour s’amuser. Filons !
– Ils sont sur notre chemin On n’a pas d’autre choix que de les affronter.
– Alors, on fait face ensemble !
– Tu es sûr ?
– Oui !
L’espace d’une seconde, je laisse jaillir les mots que je n’ai pas eu le temps de prononcer. Peu importe ce qui arrivera. Au moins, il saura ce que je ressens pour lui.
– Je t’aime, Trevor Davies.
La lueur qui fait briller son regard vaut bien toutes les réactions du monde. Mais cet instant parfait de bonheur ne dure pas. Je me retourne vers nos assaillants.
– Allez, approchez qu’on règle ça tout de suite ! harangué-je nos ennemis.
L’un des hommes me prend au mot. Il lâche un rugissement et se précipite vers nous, arme levée.
Sans m’octroyer le temps de réfléchir, je repousse Trevor pour le mettre à l’abri. Dopée par la volonté de le protéger, je bloque l’arme en encerclant de ma main le poignet de l’assaillant, tandis que de l’autre, je lui assène un coup de poing sur la trachée pour le faire reculer. Me remémorant une technique de pression jugulaire, je projette mes deux doigts dans le creux de son cou et les y enfonce. L’homme s’effondre à genoux sur le sol dans un râle. Sonné par mes attaques successives, il ne parvient plus à réagir.
Enfin, c’est ce que je croyais.
En voulant l’enjamber, il tend le bras. Je trébuche et tombe face contre terre. Le souffle coupé, je ne peux pas me redresser tout de suite. Comme les autres approchent, je roule sur moi-même afin de me mettre hors de sa portée. Mais il se jette sur moi, un mauvais sourire aux lèvres.
– Je te tiens, à présent !
Alors que je tente frénétiquement de me remettre sur mes pieds, une haute silhouette apparaît. D’un mouvement sec, l’homme abat violemment une planche sur la tête de mon adversaire.
Trevor !
Tellement concentrée sur nos ennemis, je l’avais complètement perdu de vue. Je me redresse à demi, tandis que l’autre s’effondre à genoux. Avec ce coup, Trevor aurait pu le tuer, mais il est vivant. J’imagine sans peine qu’il ne tenait pas à être inculpé pour meurtre. Je le vois s’avancer, prêt à anticiper le moindre mouvement des assaillants encore présents.
Il n’est plus homme à se laisser vaincre par quiconque, désormais. Cela se lit sur l’expression de son visage. Rien ne l’empêchera plus d’avancer.
Il s’approche de moi.
– Tu es blessée ? me demande-t-il doucement.
– Non, ça va.
M’efforçant de leur couper l’envie de poursuivre, je saisis le petit doigt de l’homme et le retourne jusqu’à entendre l’os craquer. Il hurle de douleur instantanément.
– Remercie-moi de ne pas te tordre autre chose, murmuré-je avec un sourire sadique.
Interpellant ses complices, je lance :
– Je vous conseille de ne pas faire un pas de plus si vous ne voulez pas subir le même sort.
Sidérés par cette démonstration de force, ils demeurent figés, la bouche béante et les yeux exorbités. Je me sens pousser des ailes.
Au moins, ils hésitent à attaquer. Alors qu’en toute logique, je n’aurais clairement pas le dessus s’ils s’y mettaient tous en même temps.
En fin de compte, je les vois lever les mains pour montrer leur intention de ne pas nous nuire.
Le cœur battant à tout rompre, je pousse un soupir de satisfaction. Il ne reste plus personne à combattre. Je n’en reviens pas d’avoir si bien réussi. Mes efforts ont payé. Je n’ai pas sué sang et eau sur les tatamis en vain. Mais la hargne que j’ai déployée pour me défendre commence à se faire sentir. Mon corps est fourbu, je dégouline de sueur et de boue. Bref, même le Yéti aurait peur de moi s’il me croisait.
Toutefois, je ne savoure pas longtemps ma victoire, puisque quand je me retourne pour prendre Trevor à témoin de mon autorité, je constate que la plupart des policiers sont présents, armes au poing. En fait, ce n’est pas de ma démonstration que ces voyous ont eu peur, mais des pistolets pointés sur eux.
Mon orgueil en prend un coup. Je me sens un peu bête. D’ailleurs, Trevor a les yeux qui brillent. L’animal se moque de moi. Il ne perd rien pour attendre !
– Embarquez-moi ces hommes ! ordonne l’officier de police.
Témoin du combat qui vient de se dérouler, il s’approche avec une expression ahurie.
– Mademoiselle, vous n’avez jamais envisagé de travailler pour les forces de l’ordre ? demande-t-il.
– Euh… non…
– Vous êtes rudement efficace, pourtant.
– Merci du compliment.
– Vous feriez une super recrue. C’est sincère. Vous devriez y réfléchir.
– Elle m’a cassé le doigt ! pleurniche mon dernier assaillant, les yeux écarquillés de douleur en montrant son auriculaire plié dans un angle improbable.
Le policier s’approche pour l’examiner.
– Arrêtez de vous plaindre, il est seulement déboîté.
Il l’entraîne vers les véhicules, après l’avoir menotté.
– Avez-vous trouvé la femme ? se renseigne Trevor auprès de l’officier. C’est elle qui a tout commandité. C’est l’ancienne assistante de mon agent.
– Elle a été appréhendée.
En effet, je la découvre en train d’être menottée.
Qui aurait pu croire que cette femme à l’allure commune cachait de si noirs desseins ? Son regard fou croise le mien. Une expression de haine prend naissance sur son visage. Un sentiment violent, démesuré, au-delà de toute logique.
Dans ma tête se déroule un film dans lequel je m’imagine ce qu’il pourrait advenir si tout à coup, la captive repoussait la policière lui faisant face et, tout entravée qu’elle était, parvenait à se saisir de son pistolet. Comprenant le danger, je bondirais et me posterais face à Trevor au moment où un coup de feu retentirait. Mon corps tressaillerait sous l’impact et mon petit ami me recevrait alors pantelante entre ses bras.
– MADISON ! hurlerait-il.
– Je meurs, Trevor.
– Non, tu ne peux pas, tu es l’amour de ma vie, je ne suis rien sans toi. Si tu disparais, il ne me restera plus aucune raison de vivre. Madison ! Madison !
Je pousserais un dernier soupir. Tandis que mon âme s’envolerait au paradis, j’entendrais les louanges que m’adresseraient les personnes autour de moi. Qui aurait pu croire que ce roman finirait ainsi, hein ?
– Madison ! Madison !
Hein ?
Je sursaute, renouant avec la réalité. En fait, je suis toujours en vie et c’est Trevor qui me hurle dans l’oreille pour me sortir de mon hébétude.
Tout ce que je viens de vivre, cette rébellion de la prisonnière, cette balle qui m’a percutée… Ce n’était que le fruit de mon imagination !
Bon sang, ai-je reçu un coup sur la tête sans m’en apercevoir ? Suis-je en train de devenir folle ?
Avant tout, je crois que je vais vomir. Désormais, l’adrénaline a quitté mon corps et je me sens molle comme un vieux chewing-gum tout mâchouillé.
– Madison, répète Trevor.
Il est indemne, c’est le principal. Certes, son beau visage est écorché. Il a les phalanges abîmées et sa tenue laisse à désirer, mais il est près de moi.
Dieu merci, il est sauf.
Et la foldingue, en direction de la prison. (Je sais, je fais un raccourci).
Je tente de me relever (tiens, quand me suis-je effondrée ?), mais mes genoux me trahissent et je reste à terre. S’approchant de moi, Trevor s’abaisse à ma hauteur. Doux, ses doigts repoussent les cheveux qui encombrent mon visage.
– Comment vas-tu, ma guerrière ?
– Tu as vu ça, je me suis bien battue, hein ?
– Tu es redoutable.
Il se penche sur moi, glisse une main sous mes aisselles et l’autre sous mes genoux. Avec mes vêtements humides et boueux, je n’ai rien d’une princesse à secourir…
– Non, je t’en prie, protesté-je. Je t’assure que je peux marcher. Rien ne t’oblige...
Faisant fi de mon objection, il me soulève sans effort et je ne peux que me retenir autour de son cou pour ne pas le déstabiliser plus que nécessaire. Puis, j’esquisse un pâle sourire d’excuse avant de détourner le visage pour cacher ma gêne.
Dire que je suis censée être celle qui le délivre !
Mais je dois admettre qu’il y a quelque chose de romantiquement désuet à être ainsi emportée par un homme qui allie autant de force à autant de charme. Car fort, il l’est. Pas comme un culturiste, mais comme quelqu’un qui connaît son corps et le maîtrise. Je le sens à la façon dont il me serre dans ses bras. Et l’épaule contre laquelle je me blottis est large et ferme. Je le sais d’autant plus que j’ai laissé mes lèvres la parcourir il y a peu.
– Je peux marcher, tu sais…
– Hors de question.
– Je suis toute cracra.
– Et alors ? Moi aussi, plaisante-t-il. Et puis, c’est toi qui as fait tout le boulot. Sans ton intervention, qui sait ce qu’il serait advenu de moi ?
En dépit de sa charge, de sa fatigue et de sa blessure, il avance d’un pas cadencé. Il respire toujours du même souffle mesuré et son teint n’est pas rougi par l’effort, bien que quelques couleurs ne lui auraient pas fait de tort. Je le trouve affreusement pâlot.
Je souris quand une silhouette attire mon attention.
Un photographe bardé d’appareils regarde dans notre direction et je me recroqueville instinctivement à l’instar d’un escargot dans sa coquille.
Soudain, je perçois le bruit de clics successifs tout près de nous. En tournant la tête, je remarque un autre homme qui nous mitraille sous toutes les coutures, immortalisant notre mésaventure sur sa carte mémoire.
Hormis une image floue parue dans un magazine people, et vite oubliée, la presse n’a jamais parlé de moi depuis que je suis en relation avec Trevor. Surtout parce que nous sommes restés discrets sur ce qui nous lie.
Mon sang ne fait qu’un tour.
– Espèce de vautour ! Vous n’avez donc aucun respect ? craché-je, excédée.
Au même instant, un second photographe surgit et l’éclair blafard d’un flash m’aveugle.
– Trevor ! lance l’homme en nous mitraillant. C’est votre petite amie ? Comment s’appelle-t-elle ?
Saisie d’une envie de meurtre, je m’agite de plus belle.
– Fichez-nous la paix ! crié-je en essayant de me libérer des bras de Trevor.
– Madison…
– Repose-moi par terre que j’aille lui faire une tête au carré, à ce sale type !
– Madison…
– Quoi ?
– On s’en moque.
– Hein ? Mais non… ce type, il a pris…
Je me débats tellement qu’il est contraint de me lâcher, mais il déplace son corps de manière perceptible, et je devine qu’il s’érige en bouclier. Il est même prêt à les affronter.
Hors de question que je laisse un homme se battre pour moi. Je suis assez grande pour me débrouiller toute seule !
« Non », mimé-je avec les lèvres en tentant de régler moi-même le problème.
« Chut », me retourne-t-il pareillement.
– Madison, je te préviens : c’est un vrai cirque, derrière ces barrières. Toutes les chaînes sont présentes, m’informe-t-il.
Je soupire.
– Comptes-tu faire une déclaration ? interrogé-je.
– Seulement si tu es d’accord avec tout ça.
Ce qui implique de dévoiler notre amour au grand jour et tout le tralala ?
– Je le suis.
Un sourire lumineux éclaire son visage. Il disparaît aussitôt quand il se tourne vers les journalistes.
– Messieurs, je vous demanderai de ne pas publier de mensonges quant à ce qui vient de se passer. Si jamais j’en note un seul, mes avocats vous traqueront jusqu’à ce que vous ne soyez plus capable d’écrire une ligne. Me suis-je bien fait comprendre ?
La soi-disant courtoisie de Trevor a disparu, laissant place à un ton glacial. L’expression heureuse et soulagée qu’il affichait quelques secondes auparavant s’est évanouie. Plus la moindre trace. Je réprime une grimace. Il est impressionnant d’autorité. Tout comme moi, les journalistes semblent désarçonnés par son comportement. D’ordinaire, je sais qu’il cherche à les éviter à tout prix.
Décidément, ce nouveau Trevor n’a de cesse de me surprendre. La crainte d’une tempête médiatique ne paraît pas le perturber outre mesure.
– Partons, murmuré-je.
– La route est inondée à cent mètres d’ici, nous renseigne alors un policier. Votre voiture ne passera pas.
– Le sort s’acharne, maugréé-je.
– Faites comme vous le sentez, mais je ne suis pas sûr que vous y parviendrez.
– Quel autre choix avons-nous ?
– On peut se rabattre chez moi en attendant que l’effervescence cesse, suggère Trevor.
– Mais, les journalistes…
– Rob va s’en charger. Ne t’inquiète de rien.
Je réfléchis un instant aux différentes options qui s’offrent à moi. Soit je m’entête et je cours le risque de vivre les prochaines heures à jouer à l’arche de Noé avec une voiture. Soit, j’écoute la voix de la raison et je passe mon temps en compagnie d’un top model sexy, en tête-à-tête pour une durée indéterminée dans son appartement.
Y a-t-il seulement besoin d’y réfléchir ?
Ne me suffit-il pas d’accepter ce qui est la proposition la plus excitante que j’aie reçue ces dernières vingt-quatre heures ?
– Va pour chez toi.
– À partir de maintenant, ça ne va pas être facile d’être avec moi, je ne veux pas te mentir.
– Je vais gérer, t’inquiète. Et toi ?
– Ça ira, assure-t-il.
Puis, il ajoute très poliment :
– Merci d’être arrivée au bon moment.
– Je t’en prie.
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