Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 26 Trevor
CHAPITRE 26
Trevor
Madison et moi sommes toujours connectés.
Physiquement, c’est une certitude. La chimie entre nous est présente, bien vivante, mais je désire autre chose que du sexe. Je réclame son amour. Je sais qu’elle tient à moi, mais, têtue, elle ne veut pas le reconnaître. Charge à moi de la convaincre.
Je ne peux pas m’ôter de la tête son corps souple, son esprit curieux et tordu parfois, ce cœur énorme qui la caractérise. Si j’avais agi avec moins de désinvolture, je n’aurais pas créé cette situation entre nous... Mais la bonne fortune est avec moi. Je souhaite plus que tout inspirer le désir et la passion à Madison. J’ai besoin de regagner sa confiance, de retrouver l’affection complice que nous avons partagée. Je veux récupérer cette connivence, ces instants magiques qui ont fait de moi celui que je suis devenu aujourd’hui.
Je ne renoncerai pas à Madison.
Jamais !
Même si ma carrière se trouve mise en balance par la pression des uns et des autres. Alors tant pis, je chercherai un nouveau travail. Et j’ai assez d’argent de côté.
Madison, elle, est irremplaçable.
Je refuse de me tracasser et de me demander ce qui va se passer ensuite. Cette fois, je vais jouer finement cette partie. Je vais tout faire pour savourer ces précieux moments en sa compagnie. Elle finira par craquer, par se rendre compte que nous sommes faits l’un pour l’autre.
J’inspire un grand coup.
Son parfum est présent sur ma peau. J’adorerais qu’il ne s’efface pas. Madison et moi sommes heureux de partager du temps ensemble, c’est indéniable. J’admire sa culture, son intuition, sa joie de vivre et ses réparties à mourir de rire. Et, cerise sur le gâteau, notre entente sexuelle est magique.
Madison est de ces êtres qui ont tendance à faire passer les autres avant eux. Je ne l’en aime que davantage pour cette empathie naturelle qui la porte vers autrui. Si j’ai pu supporter ces derniers mois ce programme de réhabilitation sociale, c’est à elle que je le dois en partie. Souffrir le martyr rien qu’en touchant une personne, essuyer échec sur échec, pleurer dans mon coin sur ma propre faiblesse. Jamais je n’aurais cru pouvoir endurer tout cela.
À ce détail près, tout aurait été idéal.
C’est la force de mes sentiments pour elle qui m’a permis de vaincre ces obstacles.
Je reviens désormais guéri, même si cela reste fragile, avec la volonté de prouver à Madison que je suis celui qui lui convient.
Elle m’aime. Et moi, je l’aime.
C’est la base d’une saine liaison.
Néanmoins, c’est à moi qu’il incombe de gérer ce problème. Je ne peux pas l’obliger à m’aimer si elle doute.
Pourtant, elle est attachée à moi. Je le sais. Elle l’a dit, l’a prouvé. Son corps ne peut pas mentir. Mais ma conduite a fragilisé notre relation.
J’étouffe un soupir.
Qu’y a-t-il de plus douloureux, de plus insécurisant, que d’être épris d’une femme qui tient sincèrement à vous, mais refuse de le reconnaître ?
Je saisis mon portable et appuie sur son prénom. La tonalité se fait entendre. Je déglutis comme un ado.
Sa voix étouffée résonne immédiatement dans mon oreille.
– Allô ?
– À quoi penses-tu ? demandé-je aussitôt.
– À rien. Je me sens bien.
– Où es-tu ?
– Allongée dans mon lit.
Je l’imagine sans souci, alanguie dans les draps froissés. Mon corps réagit dans la seconde. Elle me fait un effet incroyable alors que des femmes d’une beauté sans pareille, que je côtoie dans mon milieu professionnel, me laissent de marbre.
– Je porte ton odeur, ajoute-t-elle.
– Que puis-je y faire ? Moi, ça me plaît.
– Je ne sais pas. J’ai besoin de réfléchir.
– Il n’y a pas à réfléchir.
– Pourquoi ? C’est une mauvaise idée ?
– Non, non ! Mais avec tout ça, nous n’avons pas eu l’occasion de discuter.
– À quel sujet ?
Elle aime me torturer.
– Tu le sais parfaitement.
Elle ne répond pas tout de suite.
– Tu marches en ville ? demande-t-elle soudain. J’entends tes pas et ta respiration.
– J’avais besoin de penser à nous.
– Est-ce une bonne idée ?
– Tout à fait. Et j’en ai encore une meilleure. Pourquoi ne pas dîner ensemble, ce soir, pour parler ?
– Dîner ?
Madison répète ce mot comme si je venais de lui faire une révélation incongrue. La perspective d’aller au restaurant me plaît bien. Sortir avec elle, après ce qui m’a semblé être une éternité...
– Que dirais-tu d’un restaurant ?
– Pour manger ou discuter ?
– Les deux de préférence. Je tiens à ce qu’il n’y ait plus aucun malentendu entre nous. Je te promets de tout te raconter.
– Tout ? souffle-t-elle.
– Absolument tout.
La rive nord de la Loire est l’un des endroits d’Orléans les plus réputés pour ses bons restaurants. Il y en a un qui m’a été recommandé. J’ai bien l’intention d’y emmener Madison. Dans ma tête, tout est clair : nous y passerons une soirée détendue, à profiter de l’ambiance agréable et de l’excellente nourriture tout en dévoilant nos cœurs l’un à l’autre.
– Pourquoi pas ? dit-elle après un silence.
– Alors, c’est oui ?
Devant mon insistance, elle sera incapable de refuser. J’en suis sûr.
– Tu as dit que coucher ensemble ne règle pas tous les soucis. Je te propose que nous mettions cartes sur table, insisté-je. Donc, je t’invite à dîner.
Il y a un autre silence. Plus lourd que le précédent. J’imagine son esprit en train de fonctionner à plein régime.
Tout en prenant une profonde inspiration, je prie le Ciel pour que la chance me sourie encore. Avec Madison, je veux être clair. Lui faire comprendre que je ne désire pas juste passer du bon temps avec elle. Je croyais qu’elle avait saisi, mais il semblerait que je doive le lui prouver.
– D’accord.
Je suis prêt à me dégonfler de soulagement sur place.
– Ne sois pas en retard, ajoute-t-elle, sinon, je ne te pardonnerai pas.
Et elle raccroche.
Je suis incapable de ravaler le sourire un peu bête qui étire mes lèvres. Tant pis si j’ai l’air niais.
La conversation s’est déroulée exactement comme je l’espérais. Et cette fois, je ne peux pas m’empêcher de penser que ma bonne étoile va m’offrir une merveilleuse seconde chance.
Cette perspective chasse mes dernières appréhensions. Madison ne peut pas mentir quand son corps s’exprime de cette manière.
Soudain, des éclats de voix retentissent et je lève la tête, renouant avec la réalité qui m’entoure. Au loin, je distingue un groupe de six personnes qui viennent dans ma direction. Je me crispe instinctivement et resserre les mains dans mes poches après avoir baissé ma casquette sur mon visage. Un coup d’œil en arrière me rassérène. Mon garde du corps n’est pas loin. Silhouette sombre et solitaire qui sait passer inaperçue. Rassuré par sa présence, je continue d’avancer.
Il me serait tellement plus facile de déterminer ce que je dois faire si je connaissais avec certitude la décision finale de Madison !
Elle ne pourra pas résister, songé-je, satisfait par mon plan.
Le groupe de passants me dépasse et je me tends d’instinct, mais aucun d’eux ne m’interpelle.
Soulagé, les mains dans les poches, je parcours les rues qui mènent au centre d’Orléans, remontant les principales artères, déambulant devant quelques-uns des immenses magasins les plus chics de la ville, ainsi que de nombreux cafés et librairies, mais sans vraiment y prêter attention.
Les grandes villes, ce n’est pas mon truc. À la circulation dense, aux tours de béton cachant le ciel, aux voies prioritaires, secondaires et perpendiculaires, je préfère le charme désuet des villages. Ils ont un cachet que les autres n’ont pas.
On peut s’étonner d’une telle inclination de ma part. Sans doute cela vient-il aussi du fait que je suis en perpétuel voyage depuis mon enfance. Je n’ai jamais véritablement goûté au repos ou à la tranquillité.
Pour l’avoir vécu aux États-Unis, je plains ces piétons qui affluent tous les jours au pas de course pour aller travailler. Souvent vêtus de costumes sombres, l’air absorbé par leurs écrans, le visage fermé, ils n’apprécient en rien ce qui les environne.
Ici, les badauds sont moins stressés. Bien que bombardés par des panneaux publicitaires qui les poussent à dépenser, acquérir toujours plus, ils ne me semblent pas subir la pression qui existe outre-Atlantique. C’est à Madison que je dois cette nouvelle passion pour la marche, moi qui ne me déplaçais qu’en voiture.
– J’ai faim, murmuré-je. Je devrais m’arrêter quelque part pour acheter un truc à grignoter.
Une sandwicherie au présentoir bien fourni attire mon attention,
réveillant un autre gargouillis de mon estomac. Devant la porte, je ne peux m’empêcher cependant de marquer une pause, le temps de prendre une grande inspiration pour me donner le courage d’entrer.
J’en franchis le seuil et débouche dans une pièce carrée, décorée avec goût. De hauts tabourets de bar permettent aux clients de déguster sur place. Il y a peu de monde, en dehors de deux étudiantes qui me jettent un coup d’œil appréciateur avant de pouffer de rire. Leurs œillades sont éloquentes. La vue d’une plastique enviable déclenche souvent ce genre de réaction. J’ai l’habitude qu’on me regarde à la dérobée et qu’on murmure sur mon passage. À mon âge, et avec mon expérience, je ne m’en formalise plus.
Sans me laisser démonter, je choisis un sandwich au poulet avec des crudités. Depuis que je fais davantage de sport, je peux m’autoriser des écarts alimentaires de temps à autre. Ne disposant pas de monnaie sur moi, j’abandonne un pourboire conséquent à la vendeuse qui me remercie plusieurs fois, courbée en deux.
Dehors, le trafic est fluide, aussi avancé-je d’un pas tranquille, tout en me livrant à une évaluation rapide des voitures qui circulent. Beaucoup de citadines en ce jour de semaine. Quelques familiales. Les gabarits me font sourire lorsque je les compare à celles de Los Angeles. La ville de la démesure.
– Attention !
Une fourgonnette manque de percuter un cycliste sous mes yeux et bloque une partie de la rue principale. Deux longues files de véhicules se forment rapidement de part et d’autre de la chaussée. Hélas, mon chemin doit m’emmener sur le trottoir opposé. Je suis un peu anxieux. Cette configuration me contraint à traverser et à emprunter une voie parallèle. D’instinct, je hausse mon niveau de vigilance et scrute les lieux du regard.
Dans la rue, il n’y a pas la moindre voiture, aucun piéton. On pourrait croire qu’il est 3 h du matin et non à peine 13 h. Je me rassure en me disant que mon garde du corps sera là en cas de pépin.
Après quelques mètres, près d’une intersection, je vois une fourgonnette blanche remonter la voie au pas. Lorsqu’elle se trouve à une dizaine de mètres, je remarque que le chauffeur arbore un masque chirurgical. Chose courante, mais je tique quand même sur ce détail. Ce n’est pas comme si l’atmosphère était encombrée de pollution ou que les virus avaient fait leur réapparition.
Haussant les épaules, je poursuis mon avancée.
Sur mes gardes, je risque un coup d’œil vers la camionnette qui progresse lentement dans ma direction.
Quand le véhicule pile à ma hauteur, je sais que quelque chose ne tourne pas rond. Avant que j’aie pu prendre la moindre initiative, la portière latérale s’ouvre, et plusieurs hommes vêtus de noirs sautent sur la chaussée. On m’empoigne, je me débats de toutes mes forces, mais c’est peine perdue. Un coup à la tête me rend docile. À demi assommé, je n’oppose plus qu’une dérisoire résistance.
Mon garde du corps bondit et court en direction du véhicule pour me porter secours, mais est fauché quand ce dernier le percute au redémarrage.
Horrifié, je devine l’impact de son corps contre la carrosserie avant de sombrer dans l’inconscience.
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