Intouchable (Ou Pas)

Delman · Chapitre 34 sur 35

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Intouchable (Ou Pas)

Chapitre 1

 

Yaniss, quelques heures plus tôt...

 

Je tends le bras pour tenter de frapper mon réveil qui ne cesse de jacasser, mais ce dernier me donne du fil à retordre. Le visage enfoui dans mon oreiller, je pousse un grognement avant de tourner la tête et d’ouvrir un œil. Mes sourcils se froncent en constatant la situation. D’une, je ne suis pas dans mon lit, mais sur mon canapé. Deux, ce n’est pas mon réveil, mais la sonnette de mon appartement. Trois, ma tête n’est pas sur un coussin, mais sur une paire de seins. Quatre, je suis sur le point de me rétamer au sol. Je me rattrape de justesse avant que mon corps n’atterrisse sur le parquet. Assis par terre, il me faut quelques minutes pour émerger, temps durant lequel mon visiteur ne cesse de s’acharner sur ma porte d’entrée.

– Putain…

Je me lève en grognant, prêt à faire regretter à cet invité de m’avoir dérangé quand un gémissement me fait tourner la tête vers mon sofa. Je l’avais complètement oubliée, elle. Sohane, la rouquine avec qui j’ai profité de cette courte sieste, est allongée nue et s’étend paresseusement en pestant contre le vacarme qui vient de la réveiller à son tour. Elle n’aurait pas dû rester, j’aurais dû la dégager avant de m’assoupir. Quel con ! Ce n’est pas dans mes habitudes de laisser mes plans cul s’attarder, j’ai horreur qu’elles s’immiscent dans ma vie. On baise et chacun repart de son côté, ça a toujours été comme ça, ce n’est pas maintenant que ça va changer.

 

Je jette un coup d’œil par la fenêtre de mon salon, la nuit commence à tomber. Je ne pensais pas avoir dormi aussi longtemps. Fait chier ! J’en connais un qui va encore avoir une raison de me casser les pieds. D’ailleurs, à bien y repenser, il n’y a qu’une seule personne capable de venir m’emmerder jusque chez moi.

– Barre-toi, Sohane.

Elle souffle et me fixe avec son regard de chien battu.

– Pourquoi ? 

J’enfile mon caleçon rapidement et attrape mon portable, posé sur la table basse. Huit appels manqués et cinq messages non lus. Il est en forme aujourd’hui !

– Tu le sais très bien, craché-je sans la regarder.

Elle pouffe légèrement.

– Yaniss, j’ai dépassé le stade de plan cul depuis longtemps.

– Même si c’est régulier entre nous, les règles sont les mêmes.

Sa mâchoire se contracte, son amour-propre en a pris un coup. Je n’en ai rien à faire. Elle savait très bien à quoi s’attendre en venant se frotter à moi. Et si ça ne lui convient pas, j’ai toute une liste de bonnes meufs qui n’attendent que de prendre sa place.

J’attrape le string de Sohane et le lui balance à la figure avant de me diriger vers l’entrée où la sonnette continue de retentir inlassablement. Il va me la péter, cet enfoiré. Je tourne la clé et ouvre la porte dans la foulée. Mon frère est appuyé contre le chambranle, le doigt toujours pressé sur le bouton, une mine que je définirais entre lassée et énervée.

– Heureux de voir que t’es toujours en vie, ducon.

Il cesse enfin de me casser les oreilles et entre sans m’en demander la permission. Une habitude chez lui. Mike a 23 ans. Physiquement, il n’a rien à envier à personne. Ses cheveux noirs sont systématiquement bien coiffés sur le haut de son crâne. Ses yeux noisette virent au brun foncé quand il est furax. Sa peau mate, dont il perfectionne le bronzage tous les étés, et son corps élancé avec ce qu’il faut de muscles lui permettent de faire tomber toutes les jolies minettes à ses pieds.

Du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, Mike est mon seul frangin, il est l’aîné. C’est un mec sérieux, posé, et très vigilant. Il ne laisse jamais rien au hasard, quand il dit quelque chose, il le fait. J’ai toujours pu compter sur lui, dans n’importe quelle circonstance. À chaque pépin, il était là. Il me connaît par cœur, peut-être même mieux que je ne me connais moi-même. Bon, il a aussi des tonnes de défauts, comme sa manière de me protéger alors que je ne suis plus un gamin de douze piges. Ou encore, me surveiller quand je m’apprête à sortir, mais au fil du temps on finit par s’y faire.

Notre relation n’a jamais connu de débordements, on est très soudés, pour nous, la famille c’est ce qu’il y a de plus important. Celui qui y touche est mort. Voilà pourquoi je l’ai rejoint à Philadelphie à ma majorité. À l’époque, nous habitions en France. Quand il nous a annoncé, à mes parents et moi, qu’il comptait partir s’installer aux États-Unis, j’ai bien cru qu’il m’abandonnait pour de bon. 

À ma majorité, j’ai pratiquement sauté dans l’avion. J’ai pris le strict nécessaire avec moi et je l’ai rejoint. Il m’a accueilli dans son appart à condition que je me tienne à carreau. Pour ne pas glander sur le canapé toute la journée, j’ai fait des petits boulots à droite à gauche, et je me suis surpris à aimer ça. J’ai trouvé mes marques et Mike et moi sommes redevenus les deux frères inséparables que nous étions autrefois.

Puis, ce grand soir est arrivé, c’est ce jour-là que j’ai découvert ce qu’était l’adrénaline, la soif du danger, les nanas à gogo, les bastons pour un oui ou pour un non. Cet univers est devenu le mien, et plus je m’y plongeais, plus j’en voulais. 

Les courses de voitures sont devenues une passion impossible à virer de ma vie, rien ne peut plus m’empêcher d’y participer. Je me donne à fond pour être le meilleur, et chaque victoire gonfle toujours un peu plus mon ego. Les sommes que je gagne au fil des rodéos me permettent de vivre comme je le veux. Je n’ai plus besoin de bosser comme un acharné, j’ai pu économiser pour avoir mon propre appartement et les meufs se sont mises à faire la queue pour atterrir dans mon pieu. 

Évidemment, en bon grand frère moralisateur, Mike n’a pas du tout aimé quand j’ai commencé. J’ai mis un bon mois et plusieurs courses pour lui prouver que ce n’était pas simplement un caprice ni des rodéos sans intérêts. Je me sentais vivre, mais vraiment vivre. Les émotions intenses que l’on ressent quand notre bagnole s’élance à toute vitesse sont indescriptibles. Seul un coureur peut le comprendre. Mike a fini par accepter ma décision, de toute manière, je ne lui ai pas vraiment laissé le choix et comme je ne vivais plus chez lui, il n’avait plus son mot à dire.

Je laisse la porte ouverte et me dirige toujours en caleçon vers la cuisine pour me faire un café bien noir. Pendant que le liquide chaud coule dans la cafetière, j’observe mon frère foutre Sohane à la porte. Il n’aime pas les relations que j’entretiens avec ces nanas, mais il les tolère car il sait que je me fiche bien de ce qu’il pense. Après tout, je suis majeur et vacciné, ce n’est pas mon père et je me protège pour ne pas attraper une saloperie. Il y a pire comme enfoiré, non ?

– C’est bon, c’est bon, s’exclame Sohane en ramassant ses affaires sous l’œil menaçant de Mike. Pas besoin d’être si agressif, putain. T’as pas tiré ton coup ou quoi ?

C’est sous mes yeux amusés qu’il lui claque la porte au nez alors qu’elle est à moitié à poil. Nous entendons sa voix stridente le traiter de tous les noms d’oiseaux qui existent, puis quelques minutes plus tard, c’est le calme plat. J’aurais pu la dégager moi-même, mais c’est tellement plus drôle quand c’est Mike qui s’en occupe. Ce dernier me rejoint au comptoir et s’installe sur l’un des tabourets en face de moi. Il me fusille du regard en m’entendant ricaner.

 

Contrairement à lui, on pourrait penser que je prends tout à la légère alors que pas du tout. C’est juste que nous avons deux personnalités différentes, ce qui explique pourquoi Mike a autant besoin d’être sur mon dos. Je suis un sale gosse, c’est peut-être vrai. J’aime provoquer. Je suis intrépide, le danger ne me fait pas peur, bien au contraire, c’est ce qui me fait vibrer. À bien y réfléchir, je crois avoir plus de défauts que de qualités. L’une des choses que mon frère et moi avons en commun, c’est que nous pouvons nous comporter parfois comme des cons. Il n’y a qu’à voir la façon dont il a dégagé Sohane.

Je sors de ma transe quand le portable de Mike se met à sonner.

– Je reviens, c’est un client qui rapporte un max.

Je hoche la tête alors qu’il s’éloigne dans le salon pour prendre son appel. Pendant ce temps-là, je sors deux tasses du placard et nous verse du café. La discussion qui va suivre va être d’une importance capitale, une bière ne fera pas l’affaire. En plus, je ne bois jamais avant une course. 

Mike revient cinq minutes plus tard, un sourire carnassier aux lèvres, son client a dû lui filer un boulot particulièrement intéressant. Je fais glisser sa tasse vers lui et lui passe le sucre avant de boire une gorgée de liquide brûlant.

– Bon, tu te doutes bien que ma venue n’est pas sans raison, commence-t-il en soupirant.

À en voir sa tête, nous avons bien fait d’envoyer quelqu’un à la pêche aux infos.

– T’as eu la confirmation, c’est ça ?

– Ouais, lâche-t-il le poing serré. Kylie nous a bien tourné le dos pour rejoindre Pedro, elle ne courra plus de notre côté.

– Fait chier, merde !

Je tape du poing sur le comptoir après avoir posé ma tasse et passe mes mains dans mes cheveux, énervé. Mike ne rajoute rien de plus, il me laisse quelques minutes pour digérer la nouvelle. Même si j’avais déjà des doutes sur la loyauté de Kylie depuis plusieurs jours, je m’efforçais de penser qu’elle ne pouvait pas nous faire ça. Depuis mes débuts dans les rodéos, c’est avec elle que je cours, je n’ai jamais eu d’autre partenaire. Tout se passait toujours très bien, on roulait, on gagnait, on baisait. Mais depuis quelque temps, j’ai remarqué que Kylie n’était plus dans ce qu’elle faisait. Elle ne m’aidait plus durant les courses, arrivait en retard, de l’extérieur on aurait dit qu’elle faisait tout pour me faire perdre. 

Alors quand je l’ai vue près de la bagnole de Pedro hier matin, la rage m’a pris aux tripes. Même si c’est mal, ma seule envie a été de lui rentrer dans le lard et de lui faire regretter de se frotter à l’ennemi. Mon impulsivité a été contrôlée par mon frère qui m’a fait comprendre avec beaucoup de mal que c’était loin d’être la solution. Il nous fallait des preuves. Aussitôt, j’ai ordonné à Mike d’envoyer l’un de nos potes sur le coup pour savoir ce qu’elle fichait avec ce connard. Maintenant, je suis fixé, elle nous a planté un couteau dans le dos. Cette connasse me l’a mis à l’envers !

– Tu sais ce que ça veut dire ?

Je tourne comme un lion en cage, la mâchoire contractée. Évidemment que je le sais. Elle vient de me foutre dans un sacré merdier. Sans partenaire, je ne peux pas courir. C’est l’une des règles de nos rodéos. Le conducteur doit faire équipe avec une nana. On pourrait penser que c’est inutile, mais ce n’est pas le cas, si la meuf sait ce qu’elle fait, elle peut donner un gros coup de main au pilote. Sans Kylie, je suis foutu.

– Il me faut une nouvelle partenaire, dis-je froidement.

– La course est dans seulement quelques heures, Yaniss. Impossible que tu trouves une nana fiable en si peu de temps, il vaut mieux que tu déclares forfait.

– Jamais je ne ferai ça.

Abandonner, c’est pour les merdes.

– Alors quoi ? Tu vas prendre la première venue ? Dans ces cas-là, autant demander à Sohane, ça t’évitera une perte d’énergie.

Ça non plus, je ne peux pas. Jamais je ne l’ai autorisée à monter dans ma caisse. Je ne laisse pas n’importe qui s’y installer. C’est mon bolide, mon gagne-pain, là où je passe la plupart de mon temps, j’ai besoin que les bonnes ondes m’entourent quand je roule. 

J’empoigne le bord du comptoir avec mes mains et laisse mon regard se perdre dans le vide. Quelques heures, c’est court pour trouver une fille qui fera l’affaire, mais pas impossible comme semble le penser Mike. J’ai l’œil pour ça, il suffit qu’elle soit là au bon moment. Mon frangin soupire théâtralement comme s’il lisait dans mes pensées.

– OK, capitule-t-il. Il te faut une nana de confiance, qui ne te fera pas de coup de pute, mais aussi qui a la même hargne que toi. Sinon, la minette va nous faire un AVC dès que tu hausseras la voix sur elle.

Je lève les yeux au ciel, un sourire taquin sur les lèvres. Avec l’aide de Mike, je suis certain de trouver ma nouvelle partenaire sans problème. Même s’il ne court pas, c’est devenu mon binôme. Il a intégré mon équipe, celle qui me soutient à chacune de mes courses. Son rôle, c’est principalement d’être notre mécano. Dès son arrivée à Philadelphie, mon frère a tout donné pour monter son garage, il a toujours été passionné de mécanique, et il a fini par réaliser son rêve. Je ne confierais ma bagnole à personne d’autre, je sais qu’entre ses mains, elle est en sécurité. Avoir un gars comme lui est un avantage que nous ne pouvons pas négliger. À tout moment, notre caisse peut tomber en panne avant un rodéo, et c’est là que Mike nous montre l’étendue de son talent. Le jour où il me laissera tomber, je serai grave dans la merde, mais ce jour n’arrivera pas.

– Tu penses pouvoir trouver une nana comme Kylie ? Parce que soyons franc, c’était une conne, mais elle a l’expérience des courses que beaucoup n’ont pas.

La question ne se pose même pas. Je ferai ce qu’il faut pour garder mon titre de meilleur pilote. Il est hors de question que quelqu’un d’autre me passe devant. Si je dois dénicher ma prochaine partenaire dans le trou du cul du monde, eh bien soit, allons-y.

– Je trouverai mieux qu’elle, t’en fais pas.

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