Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 27 Madison
CHAPITRE 27
Madison
Je pousse un soupir. Au moins le centième.
La pluie qui a dessiné des rigoles sur les fenêtres en début d’après-midi s’accorde à mon humeur morose. D’ordinaire, par un temps pareil, j’apprécie de me retrouver seule dans ma maison silencieuse, au milieu de mes animaux qui paressent de-ci de-là dans leur panier confortable. Mais, ce soir, j’ai rendez-vous.
– Madison ?
Je sursaute au son de la voix qui m’interpelle. Donna me fixe d’un air entendu.
– Désolée.
Quand la brosse passe dans mes cheveux, je ne peux pas m’empêcher de penser à ma mère. Petite, je les avais laissés pousser jusqu’à mes reins. Seulement, ils avaient la fâcheuse tendance à faire des nœuds. Ce qui aurait dû être une agréable séance de complicité mère-fille se transformait généralement en séance d’exorcisme.
– Te voilà de retour parmi nous ! plaisante-t-elle.
– Désolée.
– Change de refrain, par pitié ! Tu penses encore à lui, n’est-ce pas ? Non, ne prends pas la peine de me dire que c’est faux, ça se lit sur ton visage.
– Tu es sûre que tu n’es pas un peu sorcière ?
– Pas le moins du monde ! Ferme les yeux !
Je soupire de soulagement quand Donna achève de me maquiller. L’incessant ballet des pinceaux et des brosses n’effleure plus ma peau. Admirant son œuvre, ma patronne bat des mains avec un claquement de langue appréciateur.
– Je crois que j’ai fait du beau travail. Pas à dire, je suis douée.
J’ouvre prudemment les paupières. En découvrant mon reflet dans le miroir, je dois retenir un cri étouffé. En temps normal, je ne suis pas vilaine à regarder, mais cette fois, je présume qu’effectivement, Donna a fait preuve de virtuosité.
Je me penche en avant pour observer les détails. Les ombres à paupières marron magnifient le brun de mes yeux. Le mascara noir allonge mes cils et les recourbe en un arrondi parfait, car leurs pointes se dressent vers mes sourcils. Sur mes joues, une touche de blush me confère la mine rosée de quelqu’un qui est sous l’emprise d’un sentiment puissant. Quant au rouge à lèvres, il les sculpte et les rend pulpeuses à souhait.
– Du rouge sans transfert, précise-t-elle en voyant que mes yeux sont posés sur ma bouche. Tu pourras embrasser ton chéri sans lui en mettre partout.
L’idée est plutôt plaisante. J’imagine très bien ce que je pourrais infliger comme douce torture à Trevor.
Donna pouffe de rire en rangeant ses ustensiles.
– Bon, inutile de me proposer de devenir la marraine de votre premier enfant pour me remercier, déclare-t-elle. Je n’accepte que le liquide.
Je ne peux pas m’empêcher de glousser à ses paroles. Je crois qu’elle se projette un peu trop loin. Même si j’aime Trevor, je ne suis pas certaine de notre histoire sur la durée. Personne n’est à l’abri d’une déconvenue et son métier peut être une sacrée entrave. Mais pour la toute première fois, j’ai envie de me battre pour un homme.
– À présent, tu devrais bouger tes fesses et aller vite le rejoindre. Je boirai une bouteille en pensant à vous deux.
Toujours face à mon reflet, je suis du bout de l’index le tracé noir qui confère à mon regard une expression charbonneuse presque envoûtante.
– Tu es sûre que c’est une bonne idée ?
– Pourquoi pas ?
– Ça fait un peu fille désespérée, non ?
– Tu n’as pas envie de le voir ?
– Si.
– D’entendre ce qu’il veut te dire ?
– Bien sûr.
– Alors, quel mal y a-t-il à être sexy de temps en temps ?
Je ne comprends pas en quoi me pomponner m’aidera. Moi, ça ne me dérangeait pas de le rencontrer en jean et baskets. Pas besoin de faire autant de chichis. Mais bien entendu, Donna ne le voit pas de cet œil.
– Trevor ne pourra pas te résister, résume-t-elle.
J’éprouve une curieuse et merveilleuse sensation : celle d’avoir confiance en mon pouvoir de séduction. Comme une armure, ce maquillage me transforme jusqu’aux tréfonds de l’âme et je me sens prête à affronter cette mise à nu que j’ai tant de fois espérée et redoutée.
Pendant ces trois mois sans lui, je n’ai reçu aucune nouvelle.
Pas une seule fois Trevor n’a tenté de me joindre.
Au fil des semaines, je me suis convaincue que notre histoire était bel et bien terminée.
Cependant, les explications – bien qu’encore vagues – lancées au sujet de cette thérapie ont ébranlé mes certitudes. Le résultat est là, réel. Trevor ne craint plus le contact d’autres femmes.
Dois-je reprendre confiance en nous ainsi que je l’ai espéré si longtemps ?
J’ai souffert de cette distance physique et émotionnelle qu’il a mise entre nous. Hormis celles des magazines, je n’avais que quelques photos pour me consoler de son absence. Les premiers jours ont été terribles. Son regard saphir, sa manière de m’enlacer, son sourire me manquaient comme à un voyageur perdu en plein désert l’oasis qu’il recherche.
Pour moi, il était évident que ses sentiments à mon égard, maintenant qu’il avait retrouvé son ancienne vie, avaient changé. Il se comportait avec moi comme il l’avait fait avant que nous couchions ensemble, n’éprouvant plus qu’un vague intérêt et un besoin viscéral de se préserver de toute attache.
Dans mes moments les plus sombres, je me figurais même que Trevor regrettait jusqu’à notre rencontre. Puis une partie de moi plus obstinée renâclait face à cette conclusion. Alors je me souvenais du feu de notre passion, de ces étreintes folles que nous avions partagées. Avec un délicieux frisson, je me remémorais la façon dont Trevor se perdait en moi comme dans un océan d’infinie plénitude. Comment regretter de tels moments ?
Les restaurants d’Orléans sont remplis d’une foule qui a envahi les terrasses. Autour de moi, les gens rient, bavardent avec gaieté... Récemment décoré, avec ses murs ocre et ses lumières tamisées, celui que Trevor a choisi est le lieu idéal pour un dîner intime.
– Madame, vous avez une réservation ?
– Oui, euh... je crois que je suis en avance. Monsieur Davies a dû réserver une table.
– Ah oui, en effet, dit-il en listant les noms sur l’ordinateur. Suivez-moi, s’il vous plaît.
Lorsque j’y parviens, je retiens de justesse une exclamation émerveillée. Des bougies brillent dans des photophores qui y sont disséminés et de minuscules guirlandes lumineuses sont accrochées dans la végétation qui grimpe le long des murs, évoquant une colonie de papillons scintillants. La table est couverte d’une nappe blanche et l’argenterie étincelle.
Trevor n’a pas fait les choses à moitié !
Assise droite sur ma chaise, je commence à appréhender sa venue et tente d’envisager la situation avec philosophie. Mais il semble que mon cerveau ne soit pas de cet avis. Il échafaude des tas de scenarii plus improbables les uns que les autres. Mes jambes se mettent à trembler au fur et à mesure que l’heure approche. Je les croise, histoire de les contenir, mais ce sont mes escarpins qui prennent la relève. Au point que j’ai peur d’en faire voler un au milieu du restaurant.
Nerveuse, je consulte ma montre. Mon comportement est ridicule quand on sait que nous nous sommes envoyés en l’air dans l’après-midi. Mais c’est plus fort que moi.
– Tout va bien, madame ? s’enquiert un serveur.
– Oui. Non. Est-ce que je peux commander un truc à boire ?
– Bien entendu. Que désirez-vous ?
– Je ne sais pas. Quelque chose de costaud. Amenez-moi un jus d’orange bio !
Le serveur me fixe comme si j’étais une folle échappée de l’asile.
– Ne cherchez pas à comprendre ! déclaré-je avec un geste de la main.
– Très bien, je vous apporte votre boisson.
Je hoche la tête et essaye de me calmer. Affronter Trevor va être compliqué, mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle je me sens si nerveuse. Un mauvais pressentiment m’étreint.
D’ailleurs, je sursaute quand la sonnerie de mon portable s’élève.
La voix aiguë de Julianne me vrille aussitôt les tympans.
– Madison, est-ce que Trevor est avec toi ? Dis-moi oui, je t’en prie !
– Pas encore. Nous avons rendez-vous, mais il est en retard.
– Oh non ! Ce n’est pas possible !
Julianne n’étant pas du genre à virer dans l’hystérie sans raison, je me tortille sur mon siège, soudain saisie d’appréhension.
– Que se passe-t-il ?
– Trevor a disparu.
– Quoi ?
– Je pense qu’il a été kidnappé.
Un froid mortel m’envahit.
– C’est une plaisanterie ?
– J’aimerais bien, mais j’ai passé l’âge de ce genre de conneries. Son portable a été retrouvé dans une rue pas loin de chez toi, impossible de le contacter. Son garde du corps est dans le coma. Il souffre de nombreuses contusions.
Je suis si choquée que je ne parviens pas à parler.
– La police est déjà sur le coup. Rejoins-moi au commissariat. Il se pourrait bien que tu sois l’une des dernières personnes à avoir vu mon frère en vie.
– OK !
Sans rien ajouter, elle raccroche.
Dévorée d’inquiétude, je me force à rester assise une minute pour ne pas courir en hurlant comme une possédée. Dans les séries, il est conseillé de ne pas se laisser envahir par les émotions, mais de raisonner avec lucidité. En théorie, ça semble facile à appliquer. En vérité, je dois prendre sur moi pour y parvenir. Et encore…
Après le choc de la nouvelle, je me secoue pour retrouver des pensées cohérentes. Sans prendre garde à ma tenue, je sors du restaurant en trombe et fais signe à un taxi. Il pleut de nouveau, mais je m’en fiche. Je m’engouffre dans le véhicule et me rends au commissariat comme me l’a demandé Julianne.
Au poste, elle se précipite sur moi. Non loin de nous, deux policiers discutent avec un homme.
– Ils l’ont embarqué. Ils l’ont jeté dans la fourgonnette et ils sont partis ! J’ai tout vu ! s’exclame-t-il, affolé.
Visiblement paniqué, le témoin indique d’un geste du bras une scène imaginaire.
– Calmez-vous, monsieur, dit l’un des officiers de police. Qu’avez-vous vu ?
La main sur le torse, il prend plusieurs inspirations.
– Un type, avec un masque, au volant, et deux autres derrière. Ils entraînaient un homme vêtu d’un jean et d’un tee-shirt. Le véhicule s’est arrêté devant lui, la porte sur le côté s’est ouverte et…
– De quelle voiture s’agissait-il ?
– Je vous l’ai dit, une fourgonnette blanche, je crois. Je… je ne m’en souviens pas. Mais elle est immatriculée dans le département, ça, j’en suis sûr. Ils ont démarré sur les chapeaux de roues. Et ils ont écrasé ce type. Nom de Dieu ! C’était terrible à voir.
Je me renfrogne. Combien peut-il y avoir de fourgonnettes blanches qui correspondent à cette vague description dans Orléans ? Des dizaines ? Des centaines ?
– Dans quelle direction sont-ils partis ?
– Quand est-ce arrivé ? intervient alors l’autre policier.
L’homme réfléchit.
– Vers 13 h. 13 h 30 maxi. Je rentre toujours du boulot à cette heure. Après ils ont descendu la rue et tourné à droite, au feu. Je n’en sais pas plus puisque je me suis porté au secours du blessé.
Un des deux policiers transmet l’information par radio, pendant que son coéquipier continue à l’interroger.
– Pourquoi ne pas l’avoir signalé plus tôt ? l’apostrophé-je. Si vous pensiez que c’était louche, il fallait prévenir la police tout de suite.
– Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? m’interpelle soudain un officier.
– C’est la petite amie de mon frère. Je vous en prie, dit-elle sur un ton désespéré, faites quelque chose pour le retrouver !
– Nous y travaillons, madame. Vous ! dit-il en me désignant de l’index. Suivez-moi.
– Je n’arrive pas croire que j’aie été témoin d’un enlèvement ! murmure l’homme en secouant la tête.
Je suis le policier qui m’emmène dans un bureau, Julianne sur mes talons.
Je passe l’heure suivante à raconter avec le plus détails possible ma rencontre avec Trevor à la base de loisirs ainsi que notre dernière conversation téléphonique. Une analyse de ses appels confirme mes dires. Julianne se répète sans cesse que tous les cas de figure ont été prévus, cela n’empêche qu’elle a les nerfs en pelote. Tout comme moi. N’importe qui est capable de tuer pour échapper à la prison. Cela a été démontré. Et Trevor court par conséquent le plus grand danger.
Dans le couloir, de lourds bruits de pas annoncent l’arrivée d’un homme. De corpulence mince, il marche cependant comme s’il pesait cent kilos. Il m’adresse un sourire poli, puis rejoint son équipier à la table.
– J’ai déjà informé les équipes de la manière dont les choses se présentent ici, et je devrais bientôt recevoir des renseignements sur la situation financière personnelle et professionnelle de la victime. Je vais aller interroger son agent. Pendant ce temps-là, je veux que Mathieu et toi cherchiez un ordinateur portable dans sa maison, et que vous mettiez le nez dedans. Voyez s’il y a eu une activité inhabituelle pouvant nous fournir une piste sur ce qui s’est passé.
L’homme acquiesce.
– Plus tard, j’aimerais que vous alliez tous les deux poser des questions à droite et à gauche.
J’ai le sentiment qu’ils ne sont pas plus avancés dans leur enquête qu’ils ne l’étaient à mon arrivée, deux heures plus tôt.
– Et moi, que puis-je faire ? l’interpellé-je. Je voudrais aider. Je connais bien la ville.
– Vous n’êtes pas habilitée à mener ce genre de recherches. Vous devriez rentrer chez vous. Nous vous appellerons s’il y a du nouveau.
Julianne, plus morte que vive, s’appuie sur mon bras tandis que nous quittons le commissariat.
Incapable de la laisser seule dans cet état, je l’ai raccompagnée chez elle. La culpabilité me ronge tel un acide dans mes veines. C’est ma présence qui a provoqué cet enlèvement. S’il n’était pas venu me retrouver, rien de ceci ne serait arrivé.
– Tu vas creuser une tranchée, lancé-je à Julianne en levant les yeux de mon téléphone.
Elle cesse d’arpenter la pièce et se laisse tomber dans un fauteuil.
– Je donnerais tout ce que je possède pour que cette histoire soit terminée. Toute cette attente ne te pèse pas ?
– Bien sûr que si ! riposté-je sèchement. Désolée…
Déposant mon portable sur la table, je passe à la salle de bains, où je me débarrasse bien vite de ma robe. Debout en sous-vêtement, je m’asperge le visage d’eau fraîche. Quand je sors, Julianne a préparé un pyjama à mon intention. Notre stature étant proche, il me va. Ensuite, je m’installe dans le canapé, récupère mon téléphone afin de procéder à quelques recherches sur les différents faits relatés jusqu’ici. Puisque le sommeil me fuit, autant employer ce temps à quelque chose d’utile.
Hélas, aucune bonne nouvelle ne vient nous rendre espoir.
***
Le lendemain, à la première heure, Julianne et moi attendons au poste. Ni elle ni moi n’avons pu fermer l’œil de la nuit. C’est avec un air renfrogné qu’un officier nous annonce qu’ils ne disposent pour le moment d’aucun indice susceptible de déterminer ce qui est arrivé à Trevor qui, semble-t-il, s’est volatilisé sans laisser de traces.
Tandis que Julianne s’effondre, je me révolte. Avec mes modestes moyens, je peux sans doute aider. Bien que Julianne se récrie, je pars en ville. Toutes ces années passées à arpenter les rues m’ont permis de dresser une carte mentale dans mon esprit. Je connais les raccourcis, les déviations et les gens. Un par un, je les questionne. Comme je m’y attendais, ils se confient plus facilement à moi qu’à la police. Je rassemble des informations, prends des notes et, comme à l’accoutumée, perds la notion du temps et de l’espace à mesure que mes recherches m’accaparent.
À force de recouper les témoignages, les vidéos de surveillance des magasins, j’en viens à tracer un itinéraire approximatif de la fameuse fourgonnette. La pluie qui martèle les vitres du taxi qui me conduit à l’endroit de détention supposé s’accorde à l’angoisse qui me noue l’estomac.
Parvenue au point indiqué, je fais stopper le taxi quelques mètres avant et lui demande de m’attendre. Tant pis si je paye le prix fort. Au cas où la piste ne mènerait à rien, il me faut un transport pour le retour.
Mon intuition et mes investigations sont récompensées quand je vois la camionnette garée en retrait devant un bâtiment. Je cherche fébrilement mon téléphone portable dans ma poche pour prendre des photos.
Mes jambes se mettent à trembler.
Reste calme, OK ? Tu contactes discrètement la police et tu attends leur arrivée.
D’une main incertaine, j’appuie sur la touche « appel ». Le numéro y est préenregistré.
– C’est au sujet de l’enlèvement de Trevor Davies. Il se trouve rue de Cornay. Au niveau des pépinières. Dans un bâtiment désaffecté. Faites vite !
Puis je raccroche et regagne mon poste d’observation pour passer l’endroit en revue une dernière fois. Il ne reste plus qu’à patienter.
J’aurais voulu aller inspecter l’intérieur, mais mon côté rationnel m’en dissuade, arguant que les hommes surveillent peut-être les alentours. Par conséquent, s’y rendre sans aucune précaution serait condamner Trevor. J’attends donc la venue de la police.
Comme il n’y a pas une grande distance à parcourir, ils arrivent rapidement et stationnent à plusieurs mètres de là, afin de ne pas éveiller l’attention des ravisseurs. Une fois la logistique en place, une réunion est organisée par les agents qui vont participer à l’assaut. J’ai la chance d’y collaborer en tant que spectatrice, mais ça me permet de visualiser le plan qu’ils ont obtenu.
Il est convenu que je reste en arrière avec une policière dans la camionnette de surveillance garée dans l’usine voisine. Mais ça me démange de les accompagner.
Lorsque les premiers policiers s’approchent, un coup de feu éclate. Les hostilités sont ouvertes. Cette fois, jetant toute prudence aux orties, je m’élance…
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