Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 1 Madison
CHAPITRE 1
Madison
Le quartier est vraiment très calme aujourd’hui. Chose étonnante pour cette ville toujours en mouvement. J’ai presque l’impression d’évoluer dans une cité fantôme. Presque, je précise. Parce qu’il y a tout de même des badauds qui flânent devant les vitrines. Impossible de ne pas me montrer de bonne humeur par cette belle journée.
Les mains dans les poches, je parcours la rue pour aller effectuer ma visite biquotidienne à Perceval, un vieux matou qui ne sait plus bouger aussi bien que dans ses jeunes années. À presque 19 ans, il est encore vif, mais son arthrose le ralentit. Sa maîtresse s’est absentée quelques semaines chez sa fille dans le nord de la France. Du coup, je suis chargée de venir deux fois par jour pour m’assurer qu’il va bien. Bon, ce vieux Perceval passe le plus clair de son temps à dormir, mais il peut aussi avoir envie de jouer.
Au fait, je m’appelle Madison, j’ai 22 ans. Je suis pet-sitter.
Comment ça, ce n’est pas un job ?
Bien sûr que si ! Je vous mets au défi de me prouver le contraire. Je travaille depuis deux ans chez Youpianimo, une entreprise orléanaise.
Alors que je m’engage dans une ruelle peu fréquentée du cœur de ville, un raccourci que j’affectionne, car il permet d’admirer les styles anciens d’architecture, je remarque que des barrières métalliques en ferment l’entrée.
Je consulte ma montre des yeux. Bien que je dispose d’une marge confortable pour me rendre à mon rendez-vous suivant, je n’aime pas être en retard. Ce n’est pas professionnel.
De plus, je ne vois pas ce qui peut gêner la circulation au point de bloquer une rue entière. Il n’y a ni engin de travail ni trou béant dans la chaussée.
Un mouvement circulaire de la tête me permet de balayer les alentours. Personne. Ni une ni deux, je passe outre l’interdiction et poursuis ma route. Oui, je vis dangereusement !
Une bourrasque fait soudain virevolter mes cheveux. Je remets mes mèches en place et change mon sac à dos d’épaule. Il contient tout un tas d’ustensiles intéressants, voire indispensables, quand on fait un métier comme le mien. Ne jamais être prise de court est un leitmotiv que je connais par cœur.
Tout comme il est dans ma nature d’être toujours à l’affût. Sans doute mon côté animal qui ressort à force de travailler en leur compagnie. Enfin, je dirais chez moi que c’est une qualité innée.
À mi-parcours, je me surprends à rêvasser en regardant le soleil jouer sur les façades. En tournant au coin de la rue, je sens mon sixième sens s’affoler alors qu’il n’y a aucune raison. En traverser une déserte ne me pose aucun problème, même à une heure tardive. Je ne suis pas du genre à être effrayée pour un rien. Ici, les agressions ne sont pas monnaie courante. Tandis que la chaleur suffocante semble faire fondre l’asphalte, je poursuis mon chemin.
J’ai presque dépassé le dernier immeuble lorsqu’un cri strident me fait soudain tourner la tête. Il provient de l’une des rues et paraît empli de malveillance. Un second cri lui répond. Enfin, je dirais plutôt un couinement. La personne qui l’a lancé souffre.
Je baisse mes lunettes de soleil sur le bout de mon nez.
Sur mes gardes, je m’approche. C’est alors que je découvre un spectacle bouleversant. Au bout de la rue qui débouche sur un petit square, une femme est aux prises avec deux types, bâtis comme des armoires à glace. Elle a beau se défendre, elle ne parvient pas à les repousser.
Je scrute la scène d’un air incrédule, quand une bouffée de colère me submerge. Le genre qui vous met des œillères et ne vous fait pas prêter attention à ce qui se passe autour. Sans attendre, je dépose mon sac près d’un mur et me dirige en trombe vers eux. Aucun des trois ne m’a aperçue.
La femme sanglote et je vois l’un des deux types lever la main pour la frapper. Ma combativité se réveille et j’accélère sans prendre garde à ce groupe de personnes amassé dans un recoin, mais je n’ai pas le temps de m’y intéresser. Cette femme a besoin d’aide !
Alors, d’aucuns diraient qu’il est impensable pour une jeune femme de mon âge de se porter ainsi au secours d’une inconnue. Toutefois, je suis extrêmement confiante dans ma force et mes réflexes. Je n’ai pas pratiqué les arts martiaux pendant plusieurs années pour me défiler à la première occasion.
– Hé, vous ! Lâchez-la tout de suite !
Les deux types se tournent. Près d’eux, la femme ne bouge pas.
Qu’est-ce qu’elle attend pour s’enfuir ?
Je lui fais signe du menton, mais elle me fixe comme si j’étais une parfaite abrutie. Peut-être est-elle trop sonnée pour réagir ?
– Je pense que tu devrais partir d’ici ! déclare l’un des deux hommes en reportant son attention sur la femme.
Je le vois venir. Il espère m’amadouer pour me maîtriser. Hors de question que je me laisse prendre au piège. Je force sur les derniers mètres qui nous séparent avant de lui asséner un coup au niveau de l’épaule. Je le percute avec une violence qui lui arrache un cri. Profitant de l’effet de surprise, j’enchaîne avec un coup de coude à la hauteur du menton qui le fait chanceler. D’un magistral coup de pied rotatif, je le plaque durement contre le mur.
Concentrée sur mes ennemis, je n’entends pas vraiment les autres bruits qui emplissent l’air. Des pas précipités qui s’approchent. Un « Coupez ! » retentissant. Ou les hurlements de la femme qui réclame de l’aide.
Elle ne pouvait pas donner de la voix avant, celle-là !
Sans laisser mon adversaire se ressaisir, je lève mon genou aussi vite que je le peux, visant son entrejambe. Il ne peut pas l’éviter et se plie en deux tandis que son compère vient à son secours. Jusque-là, je n’ai pas souvent utilisé mes talents en combat, sauf sur quelques crapules sans grand intérêt, mais tandis que je l’observe en train de s’approcher, la démarche fluide de cet homme montre qu’il est peut-être doté de réflexes assez affûtés pour esquiver mes mouvements agiles. Mais j’ai plus d’un tour dans mon sac ! Un tacle bien placé l’atteint au niveau du mollet. Ça ne lui arrache qu’une légère grimace. De toute évidence, il est accoutumé à la douleur. Je ne lui laisse pas le temps de réagir et lui décoche un coup de poing dans le plexus solaire qui le plie en deux.
Je suis la meilleure !
Toute cette scène s’est déroulée très vite. Quelques minutes à peine. Je suis remontée à bloc.
Je me sens l’âme d’un David contre Goliath.
– Ça suffit ! Qui est cette folle ? hurle une voix de stentor derrière moi.
Des bras puissants m’encerclent par derrière, je suis incapable de bouger. Un homme bâti comme une armoire à glace me ceinture. On dirait que je suis prise au piège.
– Tu as un direct du droit redoutable, observe l’un des deux types en massant son ventre là où je l’ai frappé. Hein, Shauna ?
Il s’adresse à la femme qui me fixe d’un regard furieux en glapissant comme une dinde.
– Espèce d’idiote ! Ils ne m’attaquaient pas, c’était une mise en scène. Nous sommes des comédiens !
– De quoi me parlez-vous ?
Elle a peut-être reçu un coup sur la tête. Pourtant, je ne me rappelle pas l’avoir frappée, elle.
– Qui vous a autorisée à nous interrompre ? tonne la voix d’un homme.
Coiffé d’une casquette olive, le stentor me fixe de ses yeux sombres cachés derrière une paire de lunettes cerclées d’argent. Il mâche sans distinction un chewing-gum, et l’image rapide d’une vache qui broute son herbe me traverse l’esprit.
– Elle a… basculé du côté obscur, balbutie la femme en me désignant de l’index. Comme Anakin Skywalker.
– Anakin est un homme. Pas moi ! précisé-je.
– Est-ce une raison pour nous frapper ? riposte-t-elle.
– Désolée, mais je croyais qu’ils s’attaquaient à vous.
– En tous les cas, elle a de la poigne ! reconnaît le premier que j’ai mis à terre.
– Oui… euh…, bafouillé-je. Ne recommencez pas, hein.
– C’est mon boulot. Je suis acteur. Tu peux la libérer, dit-il à mon cerbère.
S’il y a une chose à laquelle je ne m’attendais pas, c’est celle-là. Libre, je prends maintenant conscience de la présence de plusieurs personnes autour de moi qui me dévisagent comme si j’étais un alien. Je remarque également des caméras, sur le côté.
Nom d’un chien ! Ne me dites pas que ma prestation a été filmée !
Je me sens si mal à l’aise que je suis sur le point de tourner les talons, surtout après ce que je leur ai fait. Tout ça sous les yeux attentifs des objectifs qui ont enregistré mon exploit. Rouge de honte, embarrassée, je fais mine d’ouvrir la bouche pour m’excuser, mais je suis interrompue.
– Une minute !
Un homme qui me fait penser à un garde du corps, baraqué, en costume et au visage fermé, m’interpelle.
Et merde ! Dans quelle galère me suis-je fourrée ?
Je lui fais un signe de la main.
– Salut ! bredouillé-je.
– Tu la connais, Trevor ? demande-t-il sans me répondre à un autre type à quelques mètres de lui.
L’espace d’un battement de cils, j’oublie tout ce qui m’entoure : ma confusion, les caméras… En vérité, il est vraiment trop sexy. J’ai du mal à ne pas béer d’admiration.
Les lèvres serrées, la bouche dure, il me lance un coup d’œil dédaigneux avant de jeter du bout des lèvres :
– Pas du tout.
Pouf ! La petite bulle dans laquelle je me suis retrouvée enfermée durant quelques secondes explose. Retour à la réalité.
La phrase « si les regards pouvaient tuer » ne m’a jamais semblée aussi adaptée qu’en cet instant.
Pour qui se prend-il, ce bellâtre ?
Dommage que son magnifique physique ne semble pas refléter son caractère.
Je hausse les épaules et me détourne de lui.
Plus tard, alors que je viens de récupérer Barry pour sa promenade, je ne cesse de pester. J’ai encore les oreilles qui bourdonnent de la longue logorrhée du réalisateur qui m’a chapitrée comme une gamine pendant près d’une demi-heure devant tout le monde. Je ne me plains pas. Je m’en sors plutôt bien. Si j’avais dû payer les dommages occasionnés par mon arrivée fracassante sur le plateau, j’aurais été condamnée à travailler même après ma mort. Une situation qui a visiblement beaucoup amusé ledit Trevor. Pour avoir une attitude aussi odieuse et injuste, il doit être une star, je ne vois que ça.
Argh ! Comment aurais-je pu deviner qu’ils étaient en train de tourner leur foutu clip ? Je n’ai vu qu’une personne en danger et j’ai foncé.
Idiote, idiote, idiote ! Il n’y a que toi pour faire pareille connerie !
Je marche à grandes enjambées, la tête baissée sous mon rideau de cheveux, tout en m’évertuant à maîtriser le mélange de colère, de honte et d’humiliation qui monte en moi, par crainte d’éclater en sanglots, me jurant de ne plus jamais croiser le chemin de ce sinistre individu.
– Barry ! Attends-moi !
Peine inutile. J’ai beau essayer de me montrer compréhensive, il abuse un peu trop de ma gentillesse. Voilà deux minutes qu’il avance à toute allure comme s’il avait le diable aux fesses. Les gens me lancent des regards étonnés, apitoyés ou réprobateurs. Il faut dire que je ne passe pas inaperçue, à gesticuler et houspiller mon compagnon en plein milieu de la place du Martroi.
Heureusement que je ne me formalise pas pour si peu. J’ai l’habitude de traiter avec un large éventail de caractères différents. Il y a les doux, les timides, les pressés, les dynamiques… Bref, à moi de m’adapter à la situation. Barry, en temps normal, est un amour, mais aujourd’hui, je ne sais pas ce qu’il a. J’ai beau l’apprécier énormément, il va falloir que je le remette au pas.
Surtout quand il va s’immiscer sous la jupe d’une demoiselle et lorgner ses dessous d’un air approbateur, avant de reprendre sa folle course. Sans obtempérer à ma énième injonction, bien entendu.
C’est décidé : je sévis.
Aux grands maux les grands remèdes.
– Barry, si tu continues à me désobéir, tu n’auras pas ton nonos !
L’animal s’arrête aussitôt de tirer et vient s’asseoir sur son derrière à côté de moi, dans l’attente de la récompense promise.
– C’est bien. Bon toutou, déclaré-je en le flattant tandis que la friandise disparaît dans sa gueule, laissant sur mes doigts un joli filet de bave bien gluant.
Maintenant qu’il est maîtrisé, je peux gagner la station de tram la plus proche.
J’inspire un grand coup.
Orléans est une jolie ville.
Située à une centaine de kilomètres de la capitale, c’est une ville dynamique. Elle dispose d’une richesse culturelle que beaucoup nous envient, ainsi que d’un centre historique, mis en valeur par des manifestations variées dont la Pucelle Jeanne est l’une des figures emblématiques. Grâce à un réseau de transports interurbains bien développé, la voiture n’est pas nécessaire. Moi, par exemple, j’effectue la majeure partie de mes déplacements en bus, tram ou vélo.
Les nuages filent dans le ciel, masses claires étonnamment fascinantes pour ceux qui, comme moi, y cherchent une image. Les yeux rêveurs, j’admire ce spectacle dont je ne me lasserai jamais à travers la vitre sale du tramway. Le véhicule sillonne les rues bondées dans un circuit rodé.
Je sors du tram, m’étire, les membres endoloris par le poids de Barry qui a effectué le trajet sur mes genoux. Je manque de culbuter la tête première à cause d’un étourdi qui ne regarde pas devant lui, plongé dans la contemplation niaise de son écran d’iPhone. Le système de détection d’obstacle n’est pas encore en option.
Avec un soupir résigné, je liste la suite ininterrompue de SMS non lus provenant de ma mère. Demeurés dans un village à plus d’une heure de route, elle et mon père n’ont jamais vraiment compris mon engouement pour les animaux. Je me souviens du jour où elle a tenté de m’imposer son point de vue et que nos définitions du travail se sont confrontées. Ce jour-là, j’ai décidé de revendiquer mon indépendance. Elle a terminé sa diatribe en m’assénant que, quoi qu’en disent les gens, les visites à domicile pour nourrir et choyer des animaux ne pouvaient pas être qualifiées de véritable métier.
Prenons l’exemple de la propriétaire de Barry.
C’est une femme charmante. Âgée de 36 ans, elle est directrice de communication dans une grande entreprise. Je l’ai rencontrée par le biais de l’agence. Depuis que je m’occupe de son chien, elle m’a toujours accordé sa confiance et je suis ravie de prendre soin de son animal, à qui elle voue un amour inconditionnel. Même si son travail l’accapare un peu trop, cela n’en fait pas pour autant un mauvais maître.
Grâce à moi, elle peut travailler sans s’inquiéter puisqu’elle sait que son animal sera choyé. Comme en ce moment même.
– Allons retrouver ta maman ! dis-je en m’adressant au chien.
Celui-ci penche la tête sur le côté comme pour me dire qu’il a compris et sa queue se met à battre l’air.
Parvenue à destination, dans le hall de l’immeuble où habite Julianne, j’enfonce le bouton d’appel de l’ascenseur.
La porte de l’appartement numéro 3 s’ouvre juste au moment où je m’apprête à appuyer de nouveau. La vieille femme me sourit, puis elle me fait un signe de la main.
– Bonjour, madame Dubois ! lancé-je avec amabilité.
– Il est en panne, dit-elle en désignant l’ascenseur de son index biscornu.
– Oh non ! Pas encore.
– La société vient demain. Tout devrait rentrer dans l’ordre.
– Ce n’est rien, dis-je avec entrain. Je vais prendre les escaliers. Merci, madame Dubois !
J’emprunte les marches, Barry sur mes talons. Comme d’habitude, l’ascenseur est en panne. Cela arrive de plus en plus ces derniers temps. Comment les résidents de cet immeuble, dont le coût des loyers permet une sélection drastique, peuvent-ils tolérer un tel manquement ?
– Quatre étages, déclaré-je d’un ton enjoué un peu forcé. J’espère que ça ne te dérange pas trop, Ton Altesse ?
Barry agite la queue. Comme il prend tout pour un jeu, je suppose que les escaliers doivent lui sembler follement amusants. Après un aboiement feutré, il entame sa montée.
Premier étage. Deuxième étage. Troisième étage.
Nous arrivons enfin au quatrième.
Si Barry demeure tout frétillant après cette centaine de marches englouties, je parviens à la porte essoufflée, les aisselles odorantes et laissant leur empreinte sur mon tee-shirt. Beurk ! J’empeste !
Je rêve de rentrer chez moi pour me mettre à mon aise, enlever mes Converse et prendre une douche fraîche pour permettre à mon corps de retrouver une température adéquate. Il n’y a que dans les romans que les héroïnes sont pimpantes après une course sous un soleil de plomb.
Mais ceci est une autre histoire.
Je glisse la clé dans la serrure et la tourne.
Incapable de brider son tempérament fougueux plus longtemps, Barry s’engouffre aussitôt dans l’appartement, sa laisse serpentant sur le sol.
Mon regard effleure les lambris dorés, le marbre parcouru de veines grises, et les tapis de la fameuse manufacture, dont je ne me souviens même pas du nom, que Julianne a achetés je ne sais où. Je n’ose d’ailleurs pas imaginer le prix.
J’inspire profondément, détends mes épaules. Plutôt mourir que d’être intimidée par cette magnificence. Dire que ça me fait ça tous les jours… Pff !
Le vestibule donne sur un salon baigné d’une lumière ambrée et embaume l’atmosphère d’un parfum de fleurs fraîches coupées.
– Sois sage, Barry ! Ne fais pas le foufou.
Sans se préoccuper de moi, il file s’installer sur le sofa, là où les rayons du soleil sont les plus affirmés. On dirait presque qu’il veut bronzer.
– Barry ! Qu’est-ce que je viens de dire ? Tu n’as pas essuyé tes grosses papattes !
Espiègle, le chien sautille et dresse son arrière-train, sa laisse toujours accrochée à son collier. Il me scrute tandis que j’avance telle une prédatrice en marquant ma cadence, agrémentant ma progression d’effets sonores comme dans les films. C’est un petit jeu entre nous.
À quelques pas de lui, je saisis la dragonne du bout des doigts avant de m’immobiliser sous le coup de ma soudaine découverte.
Un homme se tient sur le côté de la pièce, près de la fenêtre.
Waouh ! C’est la seule pensée qui me vient à cet instant.
J’ignore qui est ce type avec son mètre quatre-vingt-dix bien compté, une chevelure châtain aux mèches plus foncées par endroits et légèrement ondulée. Je ne vois pas son visage mais je pourrais mettre ma main au feu qu’il est d’une beauté à couper le souffle.
Vêtu d’un costume de ville noir, il a enlevé sa veste, et sa chemise, ouverte au niveau du col, laisse entrevoir une peau dorée à souhait.
Il y a néanmoins un je ne sais quoi d’intimidant dans ce profil parfait, impression renforcée par sa haute stature et sa silhouette nerveuse et élancée.
Je suis submergée par le désir, aussi incongru que violent, de porter autre chose pour faire bonne figure – n’importe quoi – plutôt que ce vieux jean élimé et ce tee-shirt passe-partout orné de belles auréoles de sueur.
– Bonjour ! lancé-je avec un sourire en conservant les bras le long de mon corps.
Quand il se tourne, j’ai un choc en reconnaissant le type qui m’a interpellée sur le plateau de tournage ce matin. Des traits fins, ciselés à merveille, complètent ce charmant tableau. Pourtant, ce qui me frappe le plus chez lui, ce sont ses yeux. Une merveille de la nature, un joyau dans un écrin. Pour vous donner une image, je dirais qu’ils ont la couleur turquoise des eaux d’un lagon. Il me balance un regard de travers comme si j’étais une simple mortelle insignifiante s’adressant à une divinité.
OK, j’ai dû offenser Sa Majesté.
– Euh… Qui êtes-vous, monsieur ? demandé-je, les yeux étrécis.
– Je vous retourne la question. Qui vous a autorisée à entrer en l’absence de la propriétaire ? rétorque-t-il en avançant dans ma direction.
Je ne sais pas pour vous, mais il devrait y avoir une loi contre les hommes dotés d’une voix aussi grave et sexy. Surtout ceux avec ce léger accent américain qui évoque le soleil et les plages. Encore plus quand ils rappellent un top model. Même si la moue boudeuse qu’arbore celui-ci montre qu’il est visiblement contrarié.
– Figurez-vous que Julianne m’a confié un double de ses clés pour que je puisse m’occuper de Barry. Je suis sa pet-sitter. Ça vous suffit comme preuve ? dis-je en faisant danser le trousseau sous son nez.
Il est manifestement prêt à marquer un recul, mais se retient.
Mon Dieu ! Suis-je si intimidante ?
– Vous auriez pu les subtiliser.
Je suis à deux doigts d’ouvrir la bouche en grand comme une carpe tant sa réplique me désarçonne. Il faudrait peut-être qu’il arrête de regarder la télé, lui.
– Je vous reretourne la question, dis-je en l’imitant.
– Je possède un double moi aussi, rétorque-t-il en faisant balancer un jeu de clés au bout de son index avant de m’ignorer.
Un sourire crispé étire mes lèvres. S’il y a quelque chose que je déteste, c’est être prise de haut. Surtout par un inconnu.
– Julianne n’est pas là, déclare-t-il encore.
– Je m’en suis rendu compte, merci !
Il se désintéresse de ma petite personne pour parcourir la pièce du regard. Secouant la tête, je me reprends. Je me vante d’être une fille qui a les pieds sur terre, affectueuse et d’un abord facile. J’ai des copains qui m’apprécient, des clients sympathiques et des collègues adorables. Bref, je ne suis pas certaine d’être aussi effrayante que je le voudrais !
Néanmoins, il en faut beaucoup, beaucoup plus que ce beau gosse ronchon pour me déstabiliser !
C’est pourtant ce qui m’arrive quand la laisse de Barry, dont je tiens toujours la dragonne dans la main, s’enroule autour de mes genoux. Jugeant peut-être l’atmosphère trop tendue, il a décidé d’ajouter son grain de sel en slalomant entre nous à la manière d’un skieur. Sur sa lancée, il saucissonne aussi les jambes de l’inconnu. Dans cette manœuvre, il emploie une force insoupçonnée et nous voici collés l’un contre l’autre.
– Mais…
– Je…
– Argh…
– Bon sang !
Oui, en cette minute précise, je ne peux pas dire que nous soyons loquaces. Notre objectif est avant tout de nous libérer du malicieux animal dont j’ai lâché la laisse sous l’effet de la surprise. La première chose sensée à faire est de la récupérer et de la tourner en sens inverse, après avoir stoppé Barry. Comme je suis pressée contre ce type fort peu sympathique, la manœuvre est ardue. Et il s’avère que nous avons tous les deux une idée semblable.
Comment est-ce que je le sais ? Non, non, non, je vous rassure, je ne détiens pas de super pouvoirs qui me permettent de lire dans son esprit. Ce qui, ma foi, serait bien pratique en certaines occasions, mais nous en parlerons une autre fois. L’explication est plus prosaïque : nous nous baissons au même moment. Ce qui engendre une méga collision de nos têtes. Sauf que la sienne est plus dure que la mienne.
Je pousse un cri.
Lui aussi.
À ma grande surprise, d’ailleurs.
– Vous ne pouvez pas faire attention ! s’exclame-t-il en se frottant le front.
– Parlez pour vous ! Ma parole, votre crâne est en acier ! Je vais avoir un hématome.
– Tout est de votre faute.
– Pardon ?
– Vous n’avez aucune autorité sur ce chien.
Je le fusille du regard.
– Barry est juste un peu foufou. C’est normal qu’il agisse ainsi.
L’homme me lance une œillade assassine en se massant le front.
– Pet-sitter ? Amateure, oui, grommelle-t-il.
Cette fois, je ne retiens pas ma colère.
– Pardon ? Je vous signale que j’ai tous les diplômes qu’exige cette profession. Je ne vous permets pas de remettre mon sérieux en doute, monsieur !
Se désintéressant de nous, Barry décide tout à coup de casser la croûte dans sa gamelle en inox rutilant. Il s’élance donc en toute innocence sans se soucier de notre position déjà précaire.
Résultat : je tangue et ne dois mon salut qu’à monsieur Ronchon qui me rattrape de justesse et me plaque contre lui. Pire que de la glu. Cette soudaine proximité me met mal à l’aise. D’autant que l’odeur âcre de mes aisselles remonte à mes narines.
Saucissonnés comme nous le sommes, il est ardu de conserver un équilibre. Surtout quand celui qui se trouve avec vous semble se brûler au troisième degré au moindre contact.
Bon, d’accord, je pue, mais ce n’est pas une raison pour faire le difficile comme ça !
– Ne bougez pas, vous allez nous faire tomber ! déclare-t-il d’une voix sèche.
– Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous !
– Il faut bien que quelqu’un reste logique puisque de toute évidence, vous ne pouvez pas vous faire entendre de ce chien !
Ben voyons, monsieur je-sais-tout !
Attends ! N’est-il pas en train d’insinuer que je suis un peu demeurée ?
Ulcérée, j’esquisse un pas en arrière.
Mauvaise idée. Très, très mauvaise idée…
Vous avez déjà eu cette sensation de chuter au ralenti ?
Moi, jamais.
Enfin jusqu’à cet instant précis.
Et croyez-moi, je ne suis pas près de l’oublier. On a l’impression de pouvoir tout stopper, mais en vérité, on n’est capable de rien sinon de tomber.
Moi, je vous le dis, la gravité, ça craint !
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