Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 28 Trevor
CHAPITRE 28
Trevor
Lorsque je reprends connaissance, mon crâne est la proie de violents élancements. J’ai la gorge sèche et mal à l’épaule. Avec difficulté, j’entrouvre les yeux. Je suis aveuglé par la lumière vive et les referme.
Il me faut un moment pour comprendre que je suis dans un endroit paumé à la merci de je ne sais qui.
Assis sur une chaise en bois, j’ai les mains immobilisées en arrière et entravées au niveau des poignets. Ma tête est lourde. Je me sens vaseux. Il faut dire que je ne me suis pas ménagé quand ces deux hommes m’ont attrapé et jeté dans la camionnette comme un vulgaire sac de pommes de terre. Je me suis défendu, distribuant coups de poing et de pied. Hélas, cela n’a pas été suffisant.
Un violent impact au creux de l’estomac, me prenant totalement par surprise, m’a fait perdre l’équilibre. Un choc au niveau du crâne.
Puis le trou noir.
Jusqu’à ce que je reprenne connaissance sur cette chaise.
– Tu es réveillé ! me surprend une voix féminine. Comment te sens-tu ?
Je plisse les yeux, essayant de deviner d’où elle provient. L’espace où je suis retenu me paraît immense. Il empeste l’humus, et la terre, sous mes pieds, est couverte de feuilles et de mousse.
– Heureux d’être en vie, déclaré-je sans mentir.
– Je t’ai sauvé, dit-elle avec assurance.
– Tu m’as sauvé ?
– Tous ces gens autour de toi ne font que profiter de ton image. Moi, je t’aime pour celui que tu es. Si je n’étais pas intervenue, ils auraient abusé de toi jusqu’à ce que tu chutes. Comme cette fille que tu as rencontrée, dit-elle soudain hargneuse. Elle ne te mérite pas.
Parle-t-elle de Madison ? Mes pensées se portent aussitôt vers elle. Cette femme a-t-elle découvert quelque chose qui la rend nerveuse au point de vouloir la supprimer ? Ou bien est-ce que cette histoire n’a rien à voir avec elle et c’est moi qui établis un parallèle ? L’inquiétude qui m’a troublé à mon réveil m’assaille de nouveau.
Cet incident me concerne. Et le simple fait d’avoir été aperçu avec Madison peut l’avoir mise dans une position plus dangereuse. Je dois absolument partir d’ici ! M’assurer qu’elle va bien.
– Libère-moi.
– Pas encore.
– Qu’attends-tu de moi ?
La silhouette bouge et se place derrière moi. Je ne peux pas distinguer ses traits. Ses mains atterrissent sur mes épaules et je serre les mâchoires pour ne pas me dégager. Elle les laisse descendre sur mon torse, là où mon tee-shirt déchiré montre une partie de ma peau.
– Je veux simplement passer un peu de temps avec toi. Les autres, elles méritent de mourir, ricane-t-elle.
Mon sang se glace. Non pas à cause de la douleur qui tiraille mes membres engourdis. Mais parce que cette femme est une grande malade, suffisamment folle pour mettre sa menace à exécution.
– Je vais tous les éliminer !
Aucune bienveillance ne filtre dans son timbre implacable.
– Ils sont pervertis par l’argent, tous. Je vais t’en délivrer.
Elle n’est pas très cohérente dans ses propos. On dirait qu’elle est désorientée. Pour le moment, mieux vaut jouer son jeu et gagner sa confiance. Malgré ma situation précaire, elle ne semble pas décidée à me blesser. Du moins dans l’immédiat…
– Je ne sais pas comment t’en remercier.
Contente-toi de rester en vie, ça ira, souffle la petite voix de ma conscience.
Je m’exhorte à refouler ces pensées sinistres pour essayer de me concentrer sur ce qu’elle dit alors qu’elle me contourne.
Étrangement, je me mets à rire, ce qui provoque un élancement dans mes bras.
– Veux-tu quelque chose contre la douleur ? s’inquiète-t-elle en me voyant grimacer.
– Détache-moi et je n’aurai plus mal.
Aussitôt, elle s’avance et son visage se trouve éclairé par la lumière. Avec un choc, je reconnais l’assistante de Rob qui était chargée de le seconder durant mon premier séjour en France. Millie, je crois. Une fille quelconque, sans histoire, serviable. Le genre de femme qui passe inaperçue tant elle se fond dans le décor. Ses mains se tendent vers les liens, puis elle se tétanise. Son expression change et redevient plus sévère.
– Je ne peux pas faire ça.
Brusquement épuisé, je secoue la tête.
– Je vais fermer les yeux un moment, dis-je.
– Tu as raison, repose-toi. Je reste auprès de toi.
Je me rappelle l’avoir entendue déclarer quelque chose d’approchant dans la fourgonnette.
– Dis-moi, depuis quand m’observes-tu ? demandé-je alors que mes paupières se referment.
– Je veille sur toi depuis le début, répond-elle.
– Merci.
Elle exécute un petit hochement de tête satisfait.
– Tu m’en vois ravi.
– J’ai failli te perdre quand tu as décidé de repartir aux États-Unis, mais ça n’arrivera plus. Pas cette fois.
Sa bouche se tord en un rictus plein d’animosité, tandis que je me demande comment sortir d’ici en un morceau.
– C’est stupéfiant que tu aies pu réaliser tout cela sans aide.
– Oh ! Je ne suis pas seule.
Tu m’étonnes !
– J’ai planifié ça depuis longtemps.
– Qui est avec toi ? Des fans ?
Elle tique aussitôt.
– Bien sûr que non ! Tu sais, je suis la seule pour qui tu comptes vraiment. Les autres, elles ne t’aiment que pour ton apparence.
Elle renverse la tête en arrière et laisse filtrer un regard fou sous ses paupières mi-closes.
– J’ai engagé des types pour me protéger.
– Je ne te ferai aucun mal. Mais tes complices...
– Ils sont grassement payés. Ils ne feront rien contre moi.
– Tu es très prévoyante.
Son sourire s’élargit.
– Merci.
– Quel sort me réserves-tu ?
Elle se met à réfléchir en affichant une petite moue boudeuse.
– Je l’ignore encore. Je dois méditer.
– Tu as raison. Il est important de ne pas agir sous le coup de l’émotion.
Maintenir un semblant de relation cordiale est la base de toute négociation. Je n’en étais pas capable à 6 ans, car j’étais effrayé et perdu. Mais aujourd’hui, j’ai mûri. Je suis plus fort.
Elle s’apprête à répliquer quand une voix d’homme s’élève. Une expression soucieuse marque son visage et son attention se détache de moi.
– Je reviens vite. Ne tente rien de stupide.
– Je ne bouge pas.
Elle me dévisage une dernière fois d’un air préoccupé avant de me laisser seul avec mes pensées.
Je vais crever si je ne trouve pas un moyen de quitter cet endroit.
Jugulant cette sensation familière de terreur qui cherche à monter en moi, j’inspire un grand coup.
Il faut que je repère un défaut dans l’organisation bien huilée de mes ravisseurs, une faille dans leurs défenses, n’importe quoi que je puisse utiliser à mon avantage. Maintenant que l’impression cotonneuse de mon crâne s’est atténuée et que mon corps et mon esprit fonctionnent en harmonie, je dois envisager sérieusement un plan d’évasion.
Rectangulaire, encombrée d’un incommensurable bric-à-brac, la pièce offre peu d’espoir. Les deux portes vitrées (peut-être celles par lesquelles nous sommes entrés) doivent être gardées voire cadenassées. Il n’y a pas de fenêtre à proprement parler. Le sol est terreux. Il n’y a pas d’outil ou d’objet susceptible de m’aider, hormis les fils électriques d’un éclairage ancien et défectueux. Par contre, je note la présence en grand nombre de bidons de produits hautement inflammables. Il ne faudrait pas qu’un incendie se déclenche. Sans quoi, je risque de passer un sale moment.
Alors que je me tortille, éprouvant la solidité des nœuds de mes liens, quelque chose érafle ma main droite. En tâtonnant du bout des doigts, je découvre une excroissance le long d’un montant de la chaise. À cet endroit, le métal a percé le bois et une pointe acérée offre une intéressante perspective. Voilà qui va m’être utile.
Sans attendre, j’entreprends d’y frotter la corde afin de la couper. Cela risque de me prendre un moment, mais je ne baisserai pas les bras.
Des bruits de voix rompent le silence. Ils sont plus de quatre. Autant de personnes pour me kidnapper, ça me flatte. S’ensuit un coup de feu. Cette fois, une alarme résonne dans ma tête. Il serait temps de ficher le camp d’ici !
Soudain, je vois une ombre apparaître furtivement dans mon champ de vision.
Dès que qu’elle s’évanouit, je respire profondément dans l’espoir de calmer mes battements cardiaques. Mais l’inquiétude revient me tarauder aussi vite qu’elle a disparu quand, de nouveau, la forme se met en mouvement.
Le cœur au bord des lèvres, je me sens blêmir. Quelque chose en elle me semble familier. L’attitude furtive, la manière de se redresser et la façon de se déplacer…
Ignorant les folles embardées de mon cœur, je vois mon miracle personnel se matérialiser devant moi.
Madison.
C’est bien elle qui s’avance vers moi à pas feutrés en balayant du regard les environs.
Malgré ma situation précaire, je reste encore stupéfait par la perfection de ses traits, que je ne me lasserai jamais de contempler, j’en suis convaincu. Mes yeux notent la pâleur de son visage, sa mâchoire fine crispée dans une expression dure, la courbe plus tendre de ses lèvres pleines qui, en cet instant, ne sourient pas, la ligne droite de son nez, le doux arrondi de ses pommettes, son front en partie caché par une mèche de cheveux que la pluie a plaquée…
Ses yeux, j’y plonge en dernier. Parce que je sais que ce que je vais y lire va me chavirer. Larges, encadrés de cils sombres, ses iris noisette ne manquent pas de révéler la nature de ses sentiments. Et vu leur noirceur, je devine que ses pensées ne sont pas joyeuses. Néanmoins, pris dans leur rayonnement, je sens un maelstrom d’émotions m’envahir. À tel point que je suis saisi d’un léger vertige. Sans doute à cause de ma faiblesse passagère. Peut-être aussi parce que j’ai oublié de respirer, captivé par le spectacle de cette amazone venue à mon secours.
Elle tend la main et je soupire d’aise lorsque ses doigts glacés se posent sur ma joue. Son contact m’apporte l’apaisement dont j’ai besoin, comme si je cessais brusquement d’avoir mal.
Quand elle s’abaisse à ma hauteur, je sais que je ne rêve pas. Car personne ne m’a jamais contemplé avec autant de joie. Le soulagement que je lis dans son regard à cet instant me bouleverse. On m’a toisé avec envie, avec respect, et souvent avec désir, mais moi, c’est surtout la peur que je ressentais autour de moi.
Depuis ma rencontre avec Madison, mon monde a vacillé sur ses bases et désormais, je peux envisager l’avenir avec espoir.
Depuis la première fois où j’ai posé les yeux sur elle, un lien très puissant s’est tissé entre nous, matérialisé ensuite par la laisse de ce cher Barry. Comme si elle était la réponse à toutes mes questions.
– Tu vas bien ?
– J’ai connu mieux, mais ça va.
Je souris.
C’est Madison tout craché ! Elle réussit le tour de force de pénétrer ici au nez et à la barbe des sales types qui m’ont enlevé, et sa première préoccupation est de savoir dans quel état je me trouve. Et l’inquiétude que je perçois dans sa voix est un baume sur mes traumatismes.
– Tu es blessé ! chuchote-t-elle en voyant du sang sur ma joue.
– Juste une coupure.
– Trevor, avant que tu dises quoi que ce soit... je dois te dire que je suis désolée.
– Tu as pleuré ? demandé-je en scrutant ses yeux rougis.
– Oui… Non. Bon, un peu, mais je ne pleure plus, maintenant.
– Tu n’aurais pas dû venir, c’est de la folie. Je refuse que tu meures à cause de moi.
– Désolée de briser ton rêve, mais tu ne peux pas t’attribuer le mérite de nous avoir fait tuer tant qu’on n’a pas essayé de fuir.
– Je persiste à dire que tu es suicidaire.
– Hé, on n’est pas encore morts, réplique-t-elle, tout en continuant de dénouer la corde. Tu peux seulement t’octroyer le fait d’avoir été kidnappé.
– Je suis prisonnier dans un bâtiment abandonné, surveillé par des hommes armés de fusils d’assaut et de je ne sais quoi d’autre. Tu m’excuseras, mais j’ai du mal à rester optimiste.
Je hausse les épaules.
– Tu as une idée d’où nous sommes ?
– À plusieurs kilomètres d’Orléans. Dans une zone désaffectée. Une pépinière. La police cerne les alentours, je ne suis pas venue seule !
Des paroles qui me soulagent.
Elle renifle discrètement avant de poursuivre :
– Je te signale que j’ai poireauté un moment au restaurant.
– Désolé, je ne voulais pas être en retard.
Tandis que nous parlons, ses doigts s’activent à détacher les liens qui
m’entravent. Je lui adresse un sourire de gratitude tout en essayant d’ignorer la façon dont mon cœur danse rien qu’à la voir.
– Tout ce que j’ai dit était faux, Trevor. Au lieu de me fâcher comme je l’ai fait, j’aurais dû te dire que... que tu me manquais. Tu me manques.
Elle parle de plus en plus vite, comme si elle craignait de ne pas avoir assez de temps pour tout dire.
J’avance le visage vers elle pour l’arrêter.
– Prends une minute pour respirer, tu vas manquer d’air.
– Désolée, murmure-t-elle avec un petit sourire. J’ai tellement eu peur de ne plus te revoir…
Mon regard s’ancre dans le sien.
– Je croyais que tu voulais être tranquille.
– Je sais, je sais. Mais, je ne savais pas que tu me prendrais au mot et que tu irais jusqu’à te faire kidnapper pour que je…
Enfin libéré, je glisse la main sur sa nuque et plaque un baiser passionné sur ses lèvres.
– Tu auras l’occasion de me montrer ta désolation plus tard. Pour le moment, je préférerais partir d’ici.
– D’ac ! La police ne va pas traîner à tout défoncer de toute façon, dit-elle avec un clin d’œil. Et Julianne t’attend avec impatience.
– Tu as mêlé ma sœur à ça ?
– Euh… disons que c’est plutôt le contraire, mais nous en reparlerons. Pour le moment, je préférerais quitter cet endroit, dit-elle en me parodiant.
Décidément, Madison est surprenante. Elle est aussi forte que belle. L’assurance de son regard le prouve.
Elle glisse sa main dans la mienne et me mène vers le point d’entrée qu’elle a créé pour pénétrer dans la pépinière.
Tout à coup, je remarque combien la vie est étrange. Lorsque j’ai rencontré Madison, je n’imaginais pas vivre un jour un amour si intense, si profond. Je ne pensais même pas que ça puisse exister. Une certitude qui a volé en éclats avec elle. La puissance des sentiments que j’éprouve pour elle m’a complètement pris au dépourvu. Sa force de caractère, son empathie et sa bienveillance à l’égard de ses semblables font d’elle une personne estimable. Dans mon esprit, elle se hisse bien au-dessus des autres. Et je sais, au plus profond de moi, dans chaque cellule de mon corps, que c’est avec elle que je désire passer ma vie…
– Sais-tu qui t’a enlevé ?
– Une déséquilibrée.
– Où est-elle ? murmure-t-elle.
– À l’intérieur, dis-je en essayant de récupérer ma voix qui n’est plus qu’un filet à l’instant présent. Mais elle ne se laissera pas attraper aussi facilement. Notre priorité est de fuir. L’entrepôt est rempli de produits chimiques. C’est une bombe à retardement. Et elle est peut-être du genre à tout faire exploser.
Madison me fixe avec sérieux.
– La police sera là dans quelques minutes, dit-elle. Cinq, tout au plus.
– En cinq secondes, on peut mourir, répliqué-je.
En y songeant, je crains que nous ne disposions peut-être même pas de tant de temps à vivre. Je dois absolument évacuer Madison d’ici. Je ressens le besoin impérieux de passer à l’action immédiatement.
– J’ouvre la route, déclaré-je.
– Tu es fou ? s’écrie Madison. Je ne te laisserai pas faire. Tu es blessé.
– Alors tu devras me cogner parce que c’est le seul moyen de m’en empêcher.
– Ne me tente pas !
Au loin, je perçois du coin de l’œil un mouvement qui me fait tourner la tête. Plusieurs personnes approchent.
Me prenant au dépourvu, Madison me contourne. Je ne peux pas la retenir sans éveiller l’attention des nouveaux arrivants. Elle m’adresse un sourire entendu.
Comme le jour où elle m’a soustrait à la horde de fans, je lis dans son regard une détermination sans faille.
– Allons-y !
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