Intouchable (Ou Pas)

Delman · Chapitre 17 sur 35

Pages du PDF

Intouchable (Ou Pas)

CHAPITRE 16 Trevor

CHAPITRE 16

 

Trevor

 

– Je suis content de savoir que tout s’est bien passé. C’est toujours d’accord pour dimanche ? On fait un barbecue chez moi ?

– Ma femme et moi sommes partants. Ce sera super.

Je lance un regard vers l’homme qui parle avec mon père. Il s’agit de l’un de ses collègues. Nous sommes venus lui apporter des documents confidentiels. Cela m’arrive souvent de l’accompagner.

– Ah mince ! Je crois que j’ai oublié un feuillet. Fiston, va voir dans la voiture si rien ne traîne sur le siège.

Il me tend les clés et j’obéis. Mon père est tête en l’air. C’est un défaut impossible à corriger chez lui. À 6 ans, je crois que je suis plus mature.

– Je suis impatient de présenter Trevor à ma nièce, déclare-t-il. Ils ont presque le même âge. Quelque chose me dit qu’ils vont bien s’entendre.

– Je l’espère. Trevor n’a pas beaucoup d’amis à cause de son emploi du temps chargé.

– Je comprends. Raison de plus pour faire ce barbecue !

Les échos de leur voix s’amenuisent au fur et à mesure que je m’éloigne.

Mon père va encore essayer de me trouver des amis. Incorrigible, il estime que je dois fréquenter des personnes de mon âge. À la différence de ma mère qui juge que leur compagnie ne fera que me détourner de la réussite.

J’ai encore le sourire aux lèvres lorsque je gagne ma portière. Comme je glisse la clé dans la serrure, je capte du coin de l’œil un mouvement tout près de moi, et la seconde suivante, je me retrouve plaqué contre la carrosserie avant d’avoir pu comprendre ce qui se passe. Sous le choc, le souffle coupé, je reste les bras ballants face à mon agresseur, un adulte entièrement vêtu de noir, le visage dissimulé par une cagoule. Ce sont les seuls détails que je mémorise tandis qu’un tissu se pose sur mon nez et ma bouche, étouffant toute protestation. Alors que je me démène, mes yeux s’emplissent de larmes sous l’effet du manque d’oxygène. Ma vision se trouble. Déjà, je ne vois plus grand-chose.

Que me veut cet homme ? Va-t-il me tuer ?

Mes jambes flageolent et mon estomac s’agite. Mon agresseur profite de ma faiblesse pour tenter de me soulever. Mais je possède encore assez de clairvoyance pour réaliser que s’il parvient à m’enlever, je disparaîtrai à jamais.

– Au secours ! braillé-je de toutes mes forces. Au secours !

L’esprit envahi de pensées lugubres, je me débats avec l’énergie du désespoir, évitant les affres et les hallucinations de ma mort prochaine. Je bourre mon agresseur de coups de pied et le repousse des bras. En retour, je reçois un choc sur le crâne qui me fait voir trente-six chandelles.

– Au secours ! crié-je encore une fois. À l’aide !

Puis un sac glisse sur ma tête, et un violent coup m’étourdit. Je manque de perdre connaissance.

Puisant dans mon instinct de survie la force d’appeler au secours, je crie une dernière fois, en espérant que je serai entendu. Peine inutile, personne ne vient me sauver alors que je commence à sombrer dans un sommeil dont je pense ne plus jamais me réveiller. Terrassé par la fatalité, je ne cherche plus à me défendre.

– C’est bien, dit une voix à côté de moi. Te voilà enfin devenu raisonnable.

La voix, bien que pâteuse, est sans nul doute celle d’une femme. Elle a du mal à articuler et empeste l’alcool.

– Gentil garçon. Il va falloir être sage…

En découvrant que mon ravisseur n’est autre qu’une femme, je suis submergé par une peur hystérique. Mais à celle-ci s’ajoutent vite de gros sanglots irrépressibles, des pleurs qui me secouent tout entier et me mettent au supplice. Mes côtes douloureuses me font tellement souffrir que je finis par m’évanouir pour de bon tandis qu’une voix mielleuse résonne dans mes oreilles.

– Toi et moi, nous allons bien nous amuser…

Pendant une fraction de seconde, submergé par la panique et la peur, je me demande où je suis. Avant de réaliser que je me trouve dans la voiture de Rob qui me ramène chez moi.

Encore ce foutu cauchemar !

– Tout va bien, Trevor ? demande mon agent.

– Ouais.

Bien qu’il insiste pour rester avec moi, je décline toute aide de sa part.

J’éprouve un besoin viscéral de me replier en la compagnie réparatrice de Balthazar. J’aspire à un moment de paix et de calme pour regarder mes angoisses en face. Refermer mes plaies.

 

Je me laisse glisser le long du mur dans une position quasi fœtale et me cache le visage dans les mains, des sanglots bloqués dans la gorge. J’aimerais pleurer tout mon soûl pour évacuer cette peur qui m’emprisonne, pareille à un faisceau de tentacules.

– Qu’y a-t-il, Balthazar ? Pourquoi chouines-tu ?

Il ne me répond pas et se contente de venir caler sa tête sous ma main. Son manège finit par me tirer un sourire. Il est le confident de mes plus grands désarrois, celui qui ne me juge pas et m’offre une affection inconditionnelle. Celui qui me suit partout, où que j’aille.

Mon regard se perd dans le vide alors que dans mon esprit, mes pensées ne cessent de s’entrechoquer.

Elle doit se dire que je suis pathétique…

Je ne comprends pas pourquoi j’ai craqué devant elle. Pas pendant cet incident, mais juste après. Comme un contrecoup.

Je n’arrive pas à savoir si ce sont les mots qu’elle a employés ou le ton qu’elle a adopté qui ont déclenché cette réaction. Mais je n’ai pas eu le temps de réfléchir à mes gestes. Tout a été naturel. Sur le moment, Madison s’est trouvée être le refuge dont j’avais besoin. Je pense qu’elle n’avait pas l’intention de me consoler, mais une impulsion m’a propulsé vers elle. L’enlaçant, je l’ai attirée contre moi. Rien que le fait de respirer le parfum de ses cheveux m’a apaisé.

Lamentable.

Je serre Balthazar contre moi puis je passe les doigts dans son pelage tandis qu’un ronronnement satisfait se fait entendre.

Peut-être qu’aucun avenir doré ne m’attend sur cette Terre ? Peut-être suis-je condamné à vivre dans cet état dépressif pour le reste de mes jours ?

Les larmes aux yeux, je m’adosse au chambranle et m’aperçois que j’ai placé les deux mains sur ma tête.

L’agression dont j’ai été victime tout à l’heure m’a ébranlé plus sérieusement que je ne l’ai d’abord cru. Régulièrement, un flot d’images m’assaille. Je fais de mon mieux pour les ignorer. Ces mauvais souvenirs ne doivent plus se permettre de régenter ma vie. Tant que je ne prendrai pas le problème à bras le corps, je ne pourrai pas aspirer à une existence plus sereine.

Collé contre ma jambe sur le sol, Balthazar m’écoute avec attention, comme s’il ne voulait pas laisser échapper un seul mot de ce que je raconte.

Un petit rire à la limite du sanglot sort de ma gorge. Depuis mon retour sur le sol français, je n’ai pas arrêté une minute. Au fond, je suis épuisé, et le décalage horaire dont j’ai toujours du mal à récupérer joue pour beaucoup. Du coup, il suffit d’un rien pour me mettre les nerfs en vrac.

Comme la sonnette de la porte qui me fait sursauter.

Pourtant, quand j’ouvre le battant, je me fige. Tel un cadeau de dernière minute, spécialement livré par le père Noël, Madison est là, devant moi, sur le palier, enveloppée dans sa veste en jean, et un sourire contrit aux lèvres. Malgré son assurance, je décèle un soupçon de nervosité au fond de son regard, toujours aussi lumineux.

– Salut ! lance-t-elle.

– Que veux-tu ?

Elle emprisonne mon visage entre ses deux mains. Je marque une seconde de surprise, sans pour autant me reculer.

– Souris ! ordonne-t-elle.

– Pourquoi ?

– Parce que tu n’as pas souri de la journée, et que ça me manque.

– Tu n’es pas mon psy.

– C’est vrai. Mais j’ai besoin de ton sourire. Il devrait être remboursé par la sécu. Alors, obéis ! exige-t-elle.

Malgré moi, j’en esquisse une amorce, qui relève à peine la commissure de mes lèvres.

– Allez, tu peux faire mieux.

Les traits de Madison s’éclairent soudain d’une lumière si généreusement offerte que je me sens transporté. Elle se moque peut-être de moi, mais à quoi bon tergiverser ? Ce qui est important est que mes pensées sombres ont disparu depuis son arrivée.

– Voilà, c’est parfait ! s’exclame-t-elle. Tu es bien plus beau comme ça. Comment te sens-tu ?

– J’ai connu mieux.

– OK, physiquement parlant, tu es en forme. C’est là-dedans que ça ne roule pas, dit-elle en pointant mon crâne de l’index. Tu as besoin de te changer les idées.

– Et que proposes-tu ?

– Une évasion.

– Où ça ?

– Mmm, pas très loin.

– Je ne pourrai pas sortir sans être reconnu.

– T’inquiète, j’ai prévu le coup ! s’exclame-t-elle. Je te parie que personne ne t’embêtera.

Elle me présente son sac d’un air triomphant. Quand je la vois en extirper deux costumes et des perruques, je comprends mieux. Elle me lance le tout et je sens une brutale envie de fuir s’immiscer en moi. Les pôles ou l’espace seraient des destinations appropriées.

Je lui adresse un sourire forcé et détourne les yeux.

– Crois-moi, dit-elle en posant sa main sur mon avant-bras. Je sais ce que je fais. Et puis, je ne te quitterai pas d’une semelle.

Après tout, pourquoi pas ? Quitte à choisir, je préfère passer du temps avec elle plutôt que de me morfondre avec mes idées noires.

Remettant mon destin entre ses mains, je la laisse prendre les décisions. Elle est maîtresse de ma journée. Je la lui confie.

 

En effet, après un court trajet en voiture durant lequel elle ne cesse de bavarder, voilà que je me retrouve dans un autre monde. Un endroit où je ne pourrais jamais me rendre en temps normal.

– Où sommes-nous ? questionné-je intrigué.

– Dans un festival.

– Ça, j’ai remarqué.

– C’est ici que se rassemblent les fans de fantasy. Tout ce qui tourne autour de l’univers fantastique médiéval. Tu vois le genre ?

Je le réalise en découvrant le château illuminé de couleurs. Il évoque une construction moyenâgeuse révisée. Plusieurs fanions flottent au-dessus de ses créneaux. Nous pénétrons dans la cour intérieure par un véritable pont-levis, lancé sur un fossé agrémenté de jets d’eau. L’ensemble est saisissant de réalisme.

 

Et à mon grand étonnement, je dois avouer que je m’amuse. Pas une fois, au cours de cette journée, je ne songe à ce qui est arrivé. En fait, Madison a le don rare de me faire oublier mes terreurs. Pendant tout ce temps, elle a dressé une barrière protectrice autour de moi, tel un garde du corps, éloignant les inopportuns comme des mouches.

Sur le chemin du retour, je constate que je ne me suis jamais senti aussi libre. Même l’inconfort de cet accoutrement qu’elle m’a forcé à passer me semble miraculeux.

Lorsque mon portable vibre dans ma poche, je renoue avec la réalité. Au volant de ma voiture, Madison ne réagit pas. Je liste les dix SMS inquiets de Julianne qui demande si elle doit me rejoindre.

Je coule un regard vers la conductrice. Pour rien au monde je ne veux être dérangé. Madison est ma bouée d’oxygène.

 

Parvenus à sa maison, nous entrons, fourbus. Je prends sur moi pour ne pas sursauter à chaque mouvement furtif que capte mon regard. Cet endroit est une véritable arche de Noé.

– Je suis morte de fatigue ! s’exclame-t-elle en s’avachissant sur le canapé.

– Pas étonnant, tu as quand même participé à un tournoi.

Je crois que, de toute ma vie, je n’oublierai jamais cette image de Madison sur son cheval caparaçonné, lance en avant, en train de foncer sur son adversaire. Une vraie guerrière !

– Argh ! Je pue, c’est une horreur ! gémit-elle en reniflant ses habits.

– Va prendre une douche, je me charge du repas.

– Tu es sûr ?

– Oui, file !

– D’accord, je n’insiste pas.

– Souhaite-moi bonne chance, dis-je en souriant.

Elle sourit en croisant les doigts.

– La force est avec toi !

Je regarde le mode d’emploi et la casserole dans laquelle les pâtes attendent que je prenne une décision. Dois-je ajouter les légumes crus ou cuits ? J’ai pourtant choisi une recette facile à préparer. Et la sauce, que dois-je en faire ?

Madison va bientôt avoir terminé sa douche et le repas n’est guère avancé. Il faut dire que Laurel et Hardy, les lapins nains, me fixent d’un air suspicieux comme s’ils prévoyaient que j'allais commettre un acte répréhensible. Je fais tout pour leur dissimuler mon appréhension, mais ils s’évertuent à passer dans mes jambes, ce qui ne manque pas de me faire sursauter chaque fois.

Je suis toujours traumatisé par l’expérience Noisette.

Tiens, en parlant de lui, où est-il ?

Tandis que je laisse cascader les épluchures des légumes dans le broyeur, je vois une boule rouler jusqu’au trou d’évacuation. Mon sang ne fait qu’un tour. Il s’agit encore de cette bestiole qui se fourre partout.

Des jurons, des imprécations sourdes, voilà tout ce qui me vient à la bouche. Je me force pourtant à garder mon calme :

– Noisette, ce serait sympa si tu voulais bien sortir de là.

Soudain, le broyeur se met en route. Dans mes efforts pour l’en déloger, peut-être ai-je appuyé par mégarde sur le bouton d’allumage ? Horrifié, je reste figé face au drame qui vient de se produire. Je suis à deux doigts de fuir.

Récupérant la mobilité de mes mouvements, je me rue vers le trou béant. Bien entendu, je ne distingue rien. J’y plonge une cuillère en bois, mais elle se déchiquette. Je découvre avec consternation que des morceaux ont explosé, constellant le plan de travail d’une myriade de particules… Y a-t-il des bouts de Noisette parmi ceux-ci ? Madison va me tuer après ce que je viens de faire !

– Que se passe-t-il ?

Je me tétanise en entendant sa voix s’élever derrière moi. Comment lui expliquer que son hamster adoré s’est suicidé en se précipitant dans le trou d’évacuation ?

Je pivote lentement. Mon regard croise celui de Madison, à travers la vapeur qui monte de la casserole.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demande-t-elle à nouveau.

– Noisette est…

– Quoi ?

– Il a… hop ! précisé-je en mimant un saut.

Ses yeux font l’aller-retour de mes mains au plan de travail. Quand elle comprendra, je risque d’essuyer un tsunami de reproches.

– Tu es en train de me dire que Noisette est là-dedans ?

Je hoche affirmativement la tête.

– Je te jure que ce n’est pas ma faute. J’ai essayé de l’arrêter, mais tout s’est passé si vite…

Madison me regarde fixement, puis, sans que rien ne le laisse présager, elle éclate de rire. A-t-elle reçu un coup sur la tête qui l’aurait rendue totalement insensible ? Voilà, c’est officiel, elle a perdu l’esprit. La mort de Noisette vient de la faire basculer dans la folie. Et tout est de ma faute.

– Madison, je…

C’est alors que je remarque quelque chose qui s’agite sur le sommet de son crâne. Je plisse les yeux et pousse un soupir. Jamais je n’ai été aussi heureux de voir la bouille de Noisette apparaître. Ses petits iris noirs me fixent avec étonnement.

Devant mon air ahuri, Madison éclate de rire à nouveau.

– Mais je te jure que…

– Je pense qu’il s’agit de l’éponge à gratter. Elle a dû rouler.

Ah oui ? Décidément, j’ai l’art et la manière de me sentir con.

Sans rien ajouter, elle s’approche et ses narines palpitent.

– Qui t’a appris à cuisiner ?

J’esquisse une grimace d’autodérision.

– Je ne connais que les bases : des œufs, des pâtes, des crudités... Bref, le kit indispensable de survie pour célibataire. Et ton réfrigérateur est plus fourni que le mien.

Je suis presque tenté de bomber le torse en énumérant mes maigres capacités culinaires.

 

Nous passons une excellente soirée. J’avoue, au fond de moi, que j’aurais aimé prolonger à l’infini ce moment. Comme une parenthèse dans ma vie de fou.

Juste avant de partir, elle me surprend en m’enlaçant. Je lui rends son étreinte, partagé entre le sentiment d’être compris et celui d’être un objet de pitié.

– Désolé, dis-je en souriant quand elle lève la tête vers moi, je ne suis pas un garçon facile. Je n’embrasse que des étrangères.

Une manière de tourner en dérision mon handicap.

– La bonne blague !

Sauf que mon corps chante une autre chanson.

– Est-ce que tes fans t’en réclament souvent ?

– Tout le temps. Mais, ça ne signifie pas que je leur en donne. Je reçois aussi quantité de sous-vêtements et environ une demande en mariage par jour.

– Waouh !

Difficile pour quelqu’un qui n’est pas du milieu d’imaginer la vie d’une star. Je plisse le front. Si des dizaines de séduisants jeunes hommes se jetaient à son cou, je ne le supporterais pas…

– Je trouve ça assez flippant, en vérité.

– Tu m’ôtes les mots de la bouche.

– Admettons. Mais vous, les mannequins, vous avez tout de même une image à cultiver pour les magazines. Aucun de vous n’en profite ?

– Je n’ai jamais dit que je n’en tirais aucun avantage. Mais pas celui qui consiste à jouer avec les émotions d’autrui.

J’ai été trop abîmé sur ce plan pour me permettre d’infliger un tel châtiment à ceux qui m’entourent. Je préfère de loin rester dans ma bulle, quitte à renvoyer l’image d’un type froid et égoïste. Au moins, en agissant ainsi, je ne blesse personne.

Du bout des doigts, je repousse une mèche de ses cheveux.

– J’ai passé une super journée. Merci de m’avoir accordé ce moment hors du temps, Madison.

Chevaleresque, bien que mon corps aurait souhaité une autre fin à cette entrevue, je dépose un baiser sur son front. J’ai toutes les peines du monde à la quitter. Je me rends compte qu’elle s’insinue peu à peu dans ma vie au point de prendre une place prépondérante. Je dois prendre garde à ne pas me laisser guider par mes émotions. Je suis déjà tellement dépendant d’elle !

 

Une fois chez moi, je m’adosse au mur, le corps secoué de tremblements incoercibles. J’ai beau être en sécurité, je ne me sens pas à l’aise. En fait, la chaleur réconfortante de Madison me manque.

Je sors mon portable et sélectionne son numéro avant de me raviser. Je fais de même avec celui de Julianne.

Les images qui hantent encore mes cauchemars me reviennent en mémoire : la forme vêtue de noir qui avance la main vers moi, ses yeux… ses yeux quasiment vitreux. Je me revois, épave humaine, abandonné de tous.

Au sein de cet enfer, j’ai eu la force de lutter pour survivre. Un instant, j’ai même essayé de l’aider à réintégrer le monde des vivants. Mais c’était une mission trop ardue pour un enfant de mon âge. Je n’ai jamais pu découvrir son nom. La police est intervenue juste à temps avant qu’elle ne puisse m’énucléer. Mais durant cet assaut, elle s’est suicidée.

Après cela, les femmes, toutes les femmes, me terrifiaient. Durant les semaines qui ont suivi, j’ai été incapable de parler, de côtoyer ne serait-ce qu’une seule femme, même la plus douce d’entre elles. Peu à peu, j’ai réussi à me raisonner, en me disant que je n’étais pas coupable de sa folie. Mais j’ai conservé de cet épisode traumatisant une répugnance certaine du beau sexe, un simple effleurement suffisant à me rendre malade. Ce n’est que gavé de médicaments que j’ai pu poursuivre mon métier. Un traitement qui n’est pas sans conséquence sur ma santé.

Soudain, la sonnette d’entrée résonne. Inquiet, je regarde d’abord sur l’écran.

Et mon cœur se met à chahuter.

Madison se tient sur le seuil de l’appartement. Le cœur battant à tout rompre, je me dis que je m’habitue trop à cette vision. Avant, je n’aurais eu qu’une envie : faire marche arrière, ne pas ouvrir et lui intimer l’ordre de ne jamais revenir. Mais je m’abstiens de le faire.

Ma main se pose sur la poignée et j’ouvre la porte.

 

OceanofPDF.com