Intouchable (Ou Pas)
CHAPITRE 4 Trevor
CHAPITRE 4
Trevor
La brosse à dents dans la bouche, j’entends enfin la porte d’entrée s’ouvrir. Il était temps !
– Julianne, qu’est-ce que tu foutais ? Je suis…
Sauf que la silhouette qui se dessine dans le salon n’a rien à voir avec ma sœur. Mes orteils se recroquevillent. Je sens que je vais encore passer un moment désagréable quand je reconnais Madison. Barry la salue avec gaieté. À sa main, elle tient une petite cage à la porte grossièrement bricolée dans laquelle je distingue une vague boule de poils.
– Trevor ! s’exclame-t-elle, décontenancée.
L’instant de surprise passé, je me rends compte que son regard me balaye de haut en bas. Quand je réalise que je suis à demi nu, une simple serviette nouée autour de mes hanches, avec les chaussons roses pailletés de Julianne, je sais que la vacherie va suivre. D’ailleurs, ses iris pétillent déjà…
– Ne dites rien ! lui intimé-je.
Elle pince les lèvres. Des larmes envahissent progressivement ses yeux. Sa bouche tremble. Deux secondes plus tard, elle éclate d’un rire tonitruant.
Je suis foutu !
– Désolée, c’est plus fort que moi ! hoquette-t-elle.
– Je ne vois pas ce qu’il y a d’amusant à se moquer de quelqu’un.
– C’est vrai. Désolée, monsieur, mais vraiment…
Son rire reprend de plus belle. Elle est à deux doigts de se taper les mains sur les cuisses tant l’hilarité la secoue.
– Ça suffit ! tonné-je sur un ton cassant. Que faites-vous ici ?
– Je suis juste venue déposer le carnet de Barry que Julianne m’a demandé de récupérer chez le vétérinaire. Je file. Au revoir, monsieur.
Je n’apprécie pas vraiment la manière dont elle prononce ce dernier mot. Sa formule de politesse suinte le sarcasme. Elle fait volte-face et se dirige vers la porte.
Mon cerveau se rappelle alors une donnée cruciale.
Du coup, je ne peux pas la laisser partir ainsi. Elle n’a rien fait de mal en soi. Et pour Julianne qui l’apprécie beaucoup, je peux bien faire un effort. Je dois absolument m’excuser de mon comportement.
– Attendez !
Je m’élance, brosse à dents en bouche. Dans mon empressement à la suivre, j’en oublie ma tenue minimaliste, tout comme ces chaussons ridiculement petits. Elle a déjà ouvert la porte d’entrée et s’apprête à passer sur le palier.
Elle est rapide !
Main tendue en avant, j’essaye de l’attraper, mais surprise, elle s’écarte légèrement. Je sens la catastrophe arriver, mais je ne peux rien faire pour l’éviter.
Je perds l’équilibre, mouline des bras et tente de m’agripper à la rambarde, mais mes doigts, humides, patinent sur le métal et je glisse. Je dérape sur la première marche de l’escalier et rebondis douloureusement sur les suivantes, avant de stopper durement ma course sur le palier inférieur.
Mon corps me fait si mal que les larmes montent à mes yeux, mais je fais un gros effort pour ne pas me laisser aller devant elle. Ma brosse à dents a été éjectée durant ma chute. Le souffle haché, j’inspire avec difficulté plusieurs gorgées d’air pour m’efforcer de reprendre mes esprits, puis je vérifie que je suis en un morceau et que je n’ai rien de cassé.
Madison dévale l’escalier plus vite encore que moi (mais sans tomber), franchit les dernières marches, soulevant un effluve parfumé en atterrissant à côté de moi.
– Nom d’un chien, mais qu’est-ce qui vous prend ? Cet escalier est très dangereux.
Elle s’agenouille près de moi, le visage inquiet.
– Ne bougez pas ! Est-ce que vous vous êtes fait mal ?
Mais je ne pense déjà plus à ma douleur. La colère et l’humiliation ont pris le dessus sur toute autre forme d’émotion.
– J’ai monté et descendu ces marches des dizaines de fois sans aucun problème ! Ce n’est pas un escalier dangereux, sauf si l’on doit poursuivre une tête de mule qui n’entend rien de ce qu’on lui dit ! Tout ce qui m’arrive est uniquement votre faute !
– Comment ça, ma faute ?
– Parfaitement !
– Dans le genre mauvaise foi, vous décrochez le pompon !
– Si vous aviez pris la peine de m’écouter, je n’aurais pas eu besoin de courir après vous comme ça. Aïe !
– Vous avez mal, quand je touche là ?
Elle pose la main sur mon poignet avec une singulière délicatesse. Je retiens difficilement l’envie de la repousser alors que son contact ne me procure étonnamment aucun inconfort. C’est un sentiment si déstabilisant que je choisis la seule réaction permise : l’attaque.
– Oui, bien sûr ! Tout mon corps me fait mal ! Vous croyez que dégringoler autant de marches, ça ne laisse pas de séquelles ?
– Ce n’est pas ce que j’ai dit…
– Et enlevez donc votre main de là !
En effet, sous la virulence de mes paroles, celle-ci est descendue sur ma jambe. Ma peau réagit, me démange. Je sens mon stress atteindre un point culminant. Je dois me reprendre avant d’être submergé par une crise d’angoisse. Alors que je contemple sa main, je remarque que le tissu censé me couvrir ne dissimule plus grand-chose.
Et merde !
Embarrassé, je me tortille légèrement pour remettre en place la serviette et essayer de soustraire à sa vue ce qui peut encore l’être. Dieu merci, au moins n’est-elle pas complètement tombée pendant ma cascade !
Inconsciente du trouble qui m’agite, elle secoue la tête d’un air résolu. Mon accès de colère ne semble pas la perturber le moins du monde. Enfin, elle ne paraît pas décidée à tirer avantage du fait que je me retrouve effondré sur le sol devant elle. C’est déjà ça.
– J’aimerais beaucoup que vous arrêtiez de me fixer comme ça, c’est assez désagréable.
– C’est dommage parce que je dois vérifier que tout est OK…
– Pas la peine, je vais très bien.
Innocemment, elle pose son index sur ma jambe et l’enfonce. Je grimace.
– Je constate que non.
– Ça vous amuse de me voir dans cet état, hein !
– Absolument pas. Je ne suis pas assez mesquine pour me réjouir de votre accident, même si vous n’êtes pas la personne la plus aimable que je connaisse.
Sans me laisser le temps de réagir, elle reporte son attention sur mon corps. Inquiet, stressé, je regarde ses doigts se déplacer jusqu’à mes chevilles qu’elle effleure sans s’arrêter. Je perçois le contact de sa paume sur mon pied nu. Inutile de vous dire que mes chaussons ont voltigé pendant ma cascade imprévue.
– Est-ce que vous pouvez remuer vos orteils ? Cool ! Et vos chevilles ? Parfait !
– Vous êtes médecin ? questionné-je.
– Non, mais j’ai visionné Grey's Anatomy plusieurs fois donc je pense être hautement qualifiée, plaisante-t-elle. Bon, bonne nouvelle, vous n’avez rien de cassé.
Une chance ! C’est déjà un miracle que je ne sois pas mort.
– Essayez de vous lever, maintenant…
J’obtempère, mais je ne peux contenir un gémissement. Sur-le-champ, elle faufile sa tête sous mon bras et m’entoure de l’autre pour me soutenir.
– Qu’est-ce que vous faites ? demandé-je, effaré.
– Je vais vous aider à remonter.
Soufflé, je ne sais pas quoi répondre.
– Vous ne pensiez tout de même pas que j’allais vous laisser vous débrouiller tout seul ?
Je détourne les yeux, troublé. J’ai l’impression qu’elle me considère comme le dernier des crétins.
– N’importe quoi ! grommelé-je en serrant les dents.
– OK, allez, on y va !
À peine a-t-elle fait un pas que ce que je redoutais arrive. Bien que je la maintienne de ma main libre, mes efforts s’avèrent vains. Ma serviette achève de se dénouer et glisse le long de mon corps. Mes jambes menacent de céder, mon cœur tambourine dans mon torse.
Consciente que quelque chose d’important vient de se passer, Madison se tourne vers moi, des points d’interrogation dans les yeux.
Mes lèvres s’entrouvrent pour la prévenir, mais les mots ne sortent pas. En cette minute capitale où je me retrouve les fesses nues dans un escalier avec la pet-sitter de ma sœur, plus rien n’a de sens. Il n’y a rien que je pourrais dire pour me tirer de cette situation scabreuse. Ma dignité chèrement acquise (et grandement malmenée) est tout ce qu’il me reste.
– Ne baisse pas les yeux ! ordonné-je en passant au tutoiement.
– Quoi ?
Automatiquement, elle fait ce que je viens de lui interdire. Je remarque son teint qui se colore et elle redresse bien vite la tête. Je pense un temps lui demander de ramasser la serviette, mais j’ai peur de chuter une nouvelle fois et m’en abstiens. J’aurai l’occasion de la récupérer une fois habillé.
– Je n’ai rien vu ! clame-t-elle d’une voix un peu trop aiguë à mon goût.
Ce faisant, elle raffermit son étreinte, ce qui me fait à nouveau grimacer.
– Tu as mal ? interroge-t-elle.
– Mes côtes ont frôlé la fracture quand j’ai ricoché sur toutes ces maudites marches, et même mon cu… mon posté… enfin, ne me serre pas trop fort. Ça fait mal !
– OK, désolée. Mais ne te débats pas de trop sinon je te lâche ! menace-t-elle.
Chancelant, je l’observe à la dérobée tandis qu’elle est concentrée sur notre progression. Pas à dire, elle assure comme une pro. Mais, plus que tout, je suis envoûté par sa proximité. La pulpe de ses doigts sur ma peau. Je frissonne, essayant de reprendre mes esprits. Ce que je vis est inespéré. Incroyable. Hors du temps. C’est tellement contraire aux sentiments que m’inspirent les femmes habituellement. Guidé par un inexplicable besoin de faire durer cet instant, je serais presque tenté de surjouer ma faiblesse.
Mais pourquoi, de toutes les personnes sur cette Terre, faut-il que ce soit elle qui me fasse me sentir ainsi ? Elle n’est que la pet-sitter de ma sœur et une catastrophe ambulante de surcroît.
– Ça va ? s’inquiète-t-elle.
– Mmm…
– Plus que quatre. Y’a pas idée d’être aussi lourd. Dis-moi, simple curiosité, mais d’où vient ton accent ? demande-t-elle en escaladant une nouvelle marche.
Se peut-il réellement qu’elle ne mesure pas qui je suis ?
Il est vrai que Julianne ne dispose d’aucune photo de moi dans son appartement.
– Tu ne vas pas me le dire, hein ?
C’est con pour un mec, mais je me sens comme une héroïne de roman, épaulée par le héros, et en proie à un maelstrom d’émotions généralement qualifiées par la gent féminine de bouleversantes, enivrantes ou palpitantes… Bref, une injure à ma masculinité qui se rebelle contre cette position que le destin la force à adopter.
Dans mon malheur, j’ai une chance infinie. Celle de ne pas être sous le feu des projecteurs. Personne n’aime se voir photographier alors qu’il vient de glisser sans aucune élégance dans un escalier. Et si je ne suis pas mort, la honte que je ressens à déambuler à poil va sans doute me coller à la peau pendant un bon moment. D’autant que mes fesses valent plusieurs millions de dollars.
Quant à celle qui est responsable de tout ce fatras, elle se montre secourable au possible. En dépit de nos différends, je pense qu’il n’y a pas plus désintéressée qu’elle. À force de côtoyer ces femmes qui recherchent ma compagnie pour l’image que je renvoie, je peux affirmer qu’elle n’est pas une séductrice aux pulsions inavouables sous un mince vernis de charme et de courtoisie.
– Tu ne réponds pas ? Tu as perdu ta langue en même temps que ta serviette, me nargue-t-elle insolemment.
– Tout ceci est entièrement ta faute ! clamé-je si fort qu’elle en sursaute.
Elle lève les yeux au ciel et me désigne quelque chose du menton. Je suis son geste et réalise que nous sommes arrivés à destination. Je me dégage aussitôt de son emprise. Bien que chancelant, je refuse d’abandonner le peu de dignité qu’il me reste.
– Tourne-toi ! ordonné-je.
– Pourquoi ?
– Parce que je n’ai pas l’habitude de me promener nu devant une employée, persiflé-je.
M’assurant qu’elle ne triche pas, je presse maladroitement le pas, sentant sa présence brûlante, voire moqueuse, dans mon dos. Bien qu’il m’arrive de poser pour des marques de sous-vêtements, je n’ai pas coutume de parader en tenue d’Adam en privé. Pourtant, le contact de l’air frais sur mon corps me procure une réaction étrange : je ne me sens pas agressé. Pour la première fois depuis longtemps.
Mes pas m’entraînent vers la chambre dans laquelle je me dirige tant bien que mal pour enfiler un jean et un tee-shirt. Quand je ressors de la pièce, Madison n’a pas bougé et me tourne toujours le dos. J’en profite pour examiner mes mains. Elles tremblent et je ne peux rien faire pour les en empêcher.
– C’est bon ? demande Madison à ce moment-là.
– Oui.
Elle pivote aussitôt. Nos regards se nouent l’un à l’autre, et ne se quittent plus. Figé, je ne bouge pas. Elle avance vers moi en premier.
– Tu es blessé dans le dos.
Je sens mon visage changer de couleur. En effet, j’ai perçu une douleur au niveau de mes reins en m’habillant.
– Comment le sais-tu ?
– Je l’ai vu.
– Tu as regardé !
Elle arque un sourcil tandis qu’un sourire amusé se dessine sur ses lèvres.
– J’avoue.
J’ouvre la bouche pour vitupérer, mais une fois de plus aucun mot ne sort. Sans se formaliser de mon état, Madison va chercher la boîte qui contient le nécessaire de premiers secours de Julianne. Preuve s’il en est que cette maison est loin de lui être étrangère.
– Assieds-toi, je vais regarder.
– Pas besoin.
– Seigneur ! On dirait un bébé ! Avoue seulement que tu as peur du sang. Ça arrive à beaucoup de gens, tu n’as pas de honte à avoir.
Je tressaille.
– Je saigne ?
– Je pense.
Merde ! Rob va me tuer si mon corps porte la moindre blessure. Un bleu, c’est déjà tout juste acceptable, alors toute une collection ! Il est bien connu que les mannequins doivent demeurer parfaits en tout temps.
– OK, vas-y !
Je m’installe, raide comme un piquet, sans bouger un muscle. Pendant que Madison soigne la contusion de mon dos, je pratique discrètement un exercice de respiration pour calmer mes nerfs à vif. Ce sera bientôt terminé, de toute façon.
– Voilà ! C’est fait ! s’exclame-t-elle en me contournant. Si ça se reproduit, je saurai quoi faire, au moins.
– Il n’y aura pas de prochaine fois ! riposté-je sèchement.
Elle me lance un regard exaspéré, et soupire d’un air accablé.
– Je crois que nous ferions mieux de ne plus nous croiser, dit-elle enfin.
– Je le pense aussi.
– Chaque fois que je te rencontre, il m’arrive une tuile.
– Avec une personne comme toi, il ne faut pas s’attendre à autre chose, riposté-je.
– Comme moi ?! fulmine-t-elle. Alors ça, c’est le pompon ! Je pars. Pas la peine de me raccompagner. Je ne voudrais pas que Son Altesse se casse un ongle.
Piqué par sa provocation, je croise les bras sur mon torse.
– Je ne te retiens pas, ajouté-je, oubliant dans la foulée mon intention première de m’excuser.
Telle une reine offensée, elle effectue un demi-tour parfait et quitte l’appartement. Malheureusement, je ne trouve rien d’autre à dire.
Je me retrouve seul.
Je n’arrive pas à être en colère de son départ, ni de ses manières. Cette expérience a été plus instructive que toutes celles que j’ai vécues auparavant.
Empêtré dans mes propres contradictions, je ne peux pas m’empêcher de me demander si c’est une bonne chose que de la balayer de mon existence. Par conséquent, mon humeur s’en ressent et je me vois contraint de me dépenser sur le tapis de course de ma sœur, puis d’enchaîner des tractions afin de ne plus laisser mon esprit divaguer quand bien même mon corps hurle sous la douleur.
Quand la voix de Julianne résonne, je suis en nage, mais apaisé.
– Trevor ?
– Je t’attends depuis une heure, bougonné-je. Qu’est-ce qui t’a pris autant de temps ?
Julianne ne répond pas tout de suite. Elle se déchausse et enlève son manteau qu’elle suspend dans la penderie. Puis elle se tourne vers moi.
– Désolée, j’ai dû repasser par mon bureau pour voir un client. Tiens, voilà ce que tu m’as demandé, dit-elle en me tendant un sac.
– Merci. C’est gentil de ta part.
Je m’en empare tout en scrutant son visage avec attention.
– Mauvais retour ?
Elle se masse la nuque en soupirant.
– Je n’ai pas obtenu le contrat que je souhaitais. Celui dont je t’avais parlé.
– Je suis désolé. Que s’est-il passé ? Je pensais que ce type avait du goût.
Elle laisse fuser un petit rire désabusé.
– Il a assuré que mon travail lui plaisait beaucoup, mais…
– Mais ?
– Mais qu’il valait mieux que je le rappelle lorsque mon projet serait plus exploitable.
– Laisse tomber, c’est un con.
Elle plisse les yeux.
– Voilà qui est catégorique. Maintenant, à toi de me dire ce qui est arrivé pendant mon absence. Tu es d’une humeur de chien.
Je lui réponds par le sourire le plus convaincant que j’aie à ma disposition.
– Rien de bien palpitant…
Tout en me remémorant les images et sensations qui me sont venues au contact de Madison, je me surprends à sourire bêtement. Je me ressaisis en regagnant ma chambre, et essaye d’effacer ce stupide rictus de mes lèvres.
Vraiment rien ?
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