Intouchable (Ou Pas)

Delman · Chapitre 20 sur 35

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Intouchable (Ou Pas)

CHAPITRE 19 Madison

CHAPITRE 19

Madison

 

Les chaudes journées du mois d’août succèdent à celles de juillet. Une sorte de routine s’installe dans ma vie. Trevor et moi passons la plupart de notre temps libre ensemble. Notre histoire se normalise. Un constat tout à fait perturbant quand on connaît le statut de mon petit ami.

Petit ami ?

En vérité, j’ignore avec quels mots dépeindre notre relation. Car tous les deux, nous sommes sur la même longueur d’onde. Nous confrontons nos points de vue, allons au cinéma, mangeons au restaurant, enchaînons de longues promenades et faisons l’amour. Pour un type qui ne pouvait pas effleurer autrui sans tomber dans les pommes, je le trouve super tactile avec moi.

Bref, tout est parfait.

Trop peut-être.

Je ne parviens pas à savourer cette idylle à sa juste valeur. Comme si je m’attendais à voir s’abattre sur moi une épée de Damoclès que j’aurais volontairement ignorée depuis le début.

L’euphorie et l’excitation des premiers jours s’atténuent. Je me questionne davantage. Au fil du temps, j’ai l’impression que quelque chose d’inédit s’est établi entre nous. Un sentiment plus nuancé que je trouve plus profond et plus riche.

Pendant la semaine, quand je suis chez moi et qu’il est occupé à son travail, même le ronronnement régulier de Salem ne parvient pas à combler le vide que j’éprouve à dormir sans lui. En fait, je deviens de plus en plus dépendante. Accro serait un terme approprié. Sans lui, je ne me sens plus moi.

Cette histoire va me rendre dingue.

D’autant que je m’efforce d’éviter Julianne autant que possible lorsqu’elle se trouve en compagnie de Trevor, car chaque fois que je la vois, j’ai l’impression qu’elle sait que je fais des choses inconvenantes de mon corps en ce moment. Elle ne pose pas de questions, mais pour moi, le secret devient de jour en jour plus lourd à porter.

En fait, je suis amoureuse.

Voilà, le mot est lâché. C’est désormais un fait. Je suis amoureuse de Trevor. Et il me semble que cet intérêt est réciproque. Cependant, la partie raisonnable de mon esprit ne se fait aucune illusion quant à une éventuelle relation sur le long terme. Elle me souffle que je ne suis qu’une nouveauté pour lui. Qu’en sera-t-il dans quelques mois, voire quelques semaines, quand il réalisera qu’il n’a plus besoin de moi ?

Trevor n’a jamais caché son ardent désir de pouvoir toucher d’autres personnes que moi. Je ne suis qu’un tremplin. Son intérêt ira-t-il décroissant s’il y parvient ?

Attention, ne vous méprenez pas, je souhaite de tout mon cœur qu’il puisse réussir. Cependant, je ne peux nier qu’une petite partie de moi craint cette étape. Je me suis lancée dans cette aventure avec l’idée que rien n’était acquis. Je ne pouvais pas deviner que je me prendrais au jeu. Que Trevor m’inspirerait des sentiments plus forts que ceux d’une sex friend.

Car quand Trevor aura vaincu sa phobie, il passera à autre chose, c’est évident. Je ne dispose pas d’atouts pour conserver son attention à long terme.

– J’ai envie d’essayer.

Sa voix me tire de mes réflexions. Assis sur un banc à la base de loisirs, nous profitons d’une pause sous le soleil.

– Je veux essayer, répète-t-il.

– Quoi ?

Intriguée, je suis son regard. Il fixe avec convoitise des personnes qui approchent.

– Est-ce que tu ne devrais pas attendre ? C’est si récent…

– J’en ai parlé à mon psy.

Ah ! Merci de me mettre au courant.

– Et ?

– Il m’a dit de patienter.

– Je suis d’accord.

– Pas moi ! rétorque-t-il. J’ai envie de voir ce que ça fait. Tu n’imagines pas ce que c’est que de vivre sans pouvoir évoluer comme tout le monde. Devoir sans cesse faire attention. Se gaver de médicaments pour encaisser ne serait-ce qu’un effleurement sans hurler de souffrance.

Non, c’est vrai, je l’ignore. Et je comprends son impatience. À sa place, je pense que je serais aussi pleine d’espérance.

– N’est-ce pas trop précipité ?

– Il n’y a qu’une façon de le savoir.

Sans attendre, il se lève et avance en direction d’une vieille femme. Le choix est judicieux. Elle fait moins peur qu’une ado aux hormones en effervescence.

Bien que désireuse de le suivre, je le laisse assumer sa décision sans intervenir. Je ne veux pas être un facteur d’échec dans cette équation très fragile.

La vieille dame le regarde venir à elle sans appréhension. Elle a une bonne bouille. D’un air qu’il souhaite décontracté, mais que je devine crispé, il se penche vers elle et engage la conversation. J’ignore ce qu’il lui dit, mais elle l’écoute avec attention, hoche la tête à deux reprises avant de lever la main.

Cette fois, c’est moi qui suis tendue à l’extrême.

Et ce que je craignais arrive.

Trevor recule de deux pas, se courbe. La vieille femme en fait autant, interdite par la crise involontaire qu’elle a déclenchée, avant de s’approcher pour l'aider. D’un signe de la main, je lui fais comprendre qu’elle doit rester à distance, ce qu’elle saisit fort bien.

Je me précipite à toute vitesse. Le garde du corps se matérialise près de nous et écarte tout danger potentiel.

Trevor ne peut plus respirer. Ni bouger.

Autoritaire, je remonte sa capuche sur lui pour dissimuler son visage à d’éventuels paparazzis.

– Je suis là, dis-je en le forçant à me regarder.

Je m’agenouille à sa hauteur et l’attire contre moi, de sorte qu’il a maintenant la tête sur ma poitrine. Je le serre dans mes bras, malgré le tremblement qui agite tout son corps, dont il ne parvient pas à reprendre le contrôle.

– Madison !

Il ferme les yeux et se love contre moi, mais je m’interdis de me laisser aller. Je dois veiller sur lui, le temps qu’il se ressaisisse.

– Tout va bien. Tu es en sécurité.

Du moins, autant que nous pouvons l’être.

Soudain, la situation bascule.

Ses tremblements s'accentuent. Cette fois, ce n’est pas seulement sa main, mais tout son corps qui est agité.

– Pourquoi ? murmure-t-il désorienté.

– Trevor…

– J’ai beau lutter de toutes mes forces contre ce qui m’arrive, ça ne fonctionne pas. Pourquoi est-ce que ça ne fonctionne pas ? Pourquoi avec toi, tout va bien ?

– Je ne sais pas, Trevor. Je ne sais pas...

J’ai retourné la question dans ma tête des dizaines de fois pour essayer de comprendre. En vain.

– Je suis fatigué.

– Ça t’a secoué. Rien de plus normal.

Je me dis que puisque sa réaction a une explication logique, il peut sans doute la contrôler. Et cesser de trembler. Mais cela lui est impossible pour le moment.

Soudain, il vacille, plaque ses mains à ses tempes.

– Qu’y a-t-il ?

– J’ai l’impression que la terre oscille et que tout s’effondre autour de moi.

Pourtant, tout est calme. Rien ne bouge.

– Non, je t’assure que tout est OK.

– Mon crâne va exploser.

Une peur panique m’envahit à l’idée qu’il me fasse un nouveau malaise.

– Ça me hante, avoue-t-il.

Je pense qu’il parle de ce qui lui est arrivé. Ses doigts s’agrippent à ma veste. Je subis stoïquement son étreinte.

– Dans ces cas-là, je suis un gamin couché dans le noir, seul et terrifié, à l’époque où on m’a enlevé à ma famille, poursuit-il.

– Je suis là.

– Et surtout, je vois son corps sans vie…, ajoute-t-il dans un murmure à peine audible.

Sa voix est hachée, douloureuse. Trevor est un homme qui cache sa propre souffrance afin de se fondre dans ce monde qui tolère difficilement tout ce qui sort de l’ordinaire. Depuis la mort de sa ravisseuse, il cherche un réconfort qu’il n’a pas encore trouvé. De mon côté, j’ai l’impression, pourtant totalement infondée, d’avoir failli. Ma conscience me souffle que j’aurais dû le retenir.

– Essaye de te détendre, murmuré-je. Je ne te lâcherai pas. Je te le promets. J’empêcherai quiconque de te faire du mal.

C’est encore frôler un précipice que d’assurer ça, mais c’est le seul moyen à ma disposition pour lui permettre de reprendre pied et d’éloigner de ses pensées les mauvais souvenirs.

Il ne peut pas se retenir de trembler. Il ne peut pas…

– Trevor, tout va bien. Tu es en sécurité. Quand tu auras retrouvé ton calme, nous irons acheter des glaces. C’est ce qu’il y a de mieux pour ce genre de situation. Le sucre est un remède à tout…

Ce que je raconte n’a aucun sens, mais parler est la seule arme à ma disposition pour ne pas perdre pied moi aussi. Parce que la sensation de perdre le contrôle est trop terrifiante.

Sans cesser de bavarder, je le maintiens fermement, et il n’a pas d’autre choix que de se blottir contre moi, de puiser en moi la force que je lui offre.

Ce n’est pas la première fois que ça lui arrive. J’ai l’impression d’être déchirée en deux. Une partie de moi ne désire que le câliner et l’autre le secouer comme un prunier pour son imprudence.

Peu importe ! Je le vois si perdu, si faible, que je n’imagine même pas une seconde m’écarter de lui. Il n’a plus aucune énergie, il a besoin de la mienne. Agenouillée sur le sol, je caresse ses cheveux en fredonnant à mi-voix. Faux, bien entendu, mais au moins, il est obligé de se focaliser sur mon timbre de crécelle plutôt que de ressasser ses sombres souvenirs.

Lorsqu’il cesse complètement de trembler, je m’arrête de chanter pour épargner les oreilles des autres promeneurs.

– Tout va bien. Nous sommes en sécurité.

Au bout de quelques minutes, le monde semble se remettre sur son axe. Progressivement, les convulsions s’amenuisent. Il est de nouveau maître de lui…

Il s’éloigne de moi, juste un peu, mais suffisamment pour rompre le contact. Comme je touche son visage, il me fixe avec une sorte de désespérance et se passe les doigts dans les cheveux.

– Désolé.

– Pas de quoi. Tu te sens mieux ?

– Je crois.

Il paraît gêné par ce qui vient de se produire.

Perdre le contrôle… Se tenir au bord du précipice et se sentir tomber dans le vide… Pour quiconque, ce n’est pas une sensation plaisante à vivre.

Autour de nous, les gens nous scrutent sans pour autant s’avancer. La vieille femme est partie.

– Madison, je suis désolé. Je…

– Qu’y a-t-il ?

Il reste silencieux alors que j’ai l’impression qu’il éprouve une envie folle de hurler. Mais il se retient. Parce qu’il a toujours érigé des barrières autour de lui. À mon avis, il ne connaît pas d’autre façon de se comporter.

– Je ne pensais pas que ça arriverait, avoue-t-il avec amertume.

– Tu veux m’en parler ?

– Te dire quoi ? répond-il avec humeur. Comment t’expliquer quelque chose que je comprends à peine moi-même ?

– Tout cela est effrayant, dis-je. Tu as vécu toute ta vie en guerrier, mais n’importe quelle cuirasse finit par s’ébrécher et devenir pesante.

– C’est vrai. Mais je m’en veux d’être si… si…

– Faible ?

– Oui. Désolé, dit-il.

Il parle plus durement que d’habitude. Peut-être est-ce consécutif à son malaise. Et à ce sentiment de honte qu’il tente de dissimuler. Il s’en rend sans doute compte, car il change de ton.

– Ça va, c’est fini, maintenant. Je gère.

– Tu n’as plus besoin de moi ?

– C’est idiot, j’ai cru que… Je crois que j’avais besoin d’être dans les bras de quelqu’un d’autre.

– Normal ! Tu es un être humain, Trevor.

– Bien sûr, murmure-t-il.

C’est la raison pour laquelle je crains qu’à terme, ça ne fonctionne pas entre nous. Il ne me laisse pas être proche de lui.

– Désolé, je ne peux pas faire autrement.

– Je comprends, dis-je d’une voix pleine de tristesse.

Nous n’en parlons plus, et il demeure une certaine réserve entre nous.

 

Je me dirige vers la cuisine d’où s’échappe un fumet agréable (quoique peut-être légèrement altéré par une note de brûlé). Trevor s’active devant les fourneaux. La vision de cet homme vêtu d’un élégant tablier noir ceint autour de ses hanches est si captivante que je suis noyée par une inévitable vague de désir. Nonchalamment occupé à élaborer je ne sais quoi, il lève les yeux en m’entendant entrer.

Sa beauté me chavire, comme si c’était trop, un excès auquel je ne m’habitue pas.

– Salut !

– Salut, toi.

Il me sourit.

Je m’avance pour l’embrasser à pleine bouche. Parfois, j’ai envie de crier haut et fort à la face du monde que nous sommes en couple. Mais pour ça, il faut posséder une confiance en soi et un courage qui me font défaut.

Je m’approche simplement et il m’enlace avec douceur. Ses yeux bleu océan me scrutent avec attention. Comme s’il allait enfin me parler.

– Qu’y a-t-il ? demandé-je.

– Rien…

– Tu étais sur le point de dire quelque chose.

– Plus tard, dit-il en glissant un bras autour de ma taille pour me presser sur son cœur.

Le sourire qu’il m’adresse est quelque peu crispé.

– Quelque chose te tracasse, insisté-je.

Il secoue la tête.

– Restons comme ça pendant quelques minutes, si tu veux bien.

– Pas de problème.

Je ne rêve pas. Son regard bleu océan trahit une certaine préoccupation. Est-ce à cause de son travail ? De sa dernière crise ?

On dirait qu’il a fourragé maintes fois dans sa chevelure, car des mèches rebelles en jaillissent. Malgré cela, il est craquant, comme toujours.

– J’ignorais que tu cuisinerais !

– J’ai beaucoup de talents cachés, très chère.

– N’étais-tu pas doué que pour les basiques ? demandé-je en scrutant le plat qu’il prépare.

– Tu te méfies ? Tu penses que je pourrais essayer de t’empoisonner ?

– J’avoue qu’à l’aspect, j’y songe sérieusement...

– Est-ce que tu tentes l’aventure quand même ?

– J’ai trop faim pour refuser !

Je remarque alors qu’il a dressé la table avec une nappe et des serviettes assorties. C’est magnifique, et son plat (une sorte de volaille aux légumes frits) est plutôt réussi en dépit de son apparence peu engageante.

 

Le dîner se déroule dans une agréable atmosphère et je frissonne chaque fois que Trevor pose les yeux sur moi. Il semble avoir décidé de ne plus aborder le sujet de sa crise. Je respecte, c’est son choix. Après le repas, on part se lover sur le grand canapé. Balthazar nous gratifie de son auguste présence. Trevor entrelace ses doigts aux miens.

– Je suis bien avec toi, avoue-t-il.

Une confidence qui me va droit au cœur.

– Moi aussi.

Je saisis son beau visage entre mes mains, éclate de rire, puis plonge dans le bleu de ses yeux, comme hypnotisée. Tout est parfait chez lui, jusqu’à cette mèche rebelle qui roule sur son front.

Nous nous embrassons avant que je reprenne ma place contre lui. Sur l’écran se déroule un film dans lequel l’héroïne a du mal à se séparer de son petit ami alors que celui-ci la fait souffrir. Une dépendance que je suis en train d’expérimenter.

– Le travail n’est pas un remède à l’absence, déclaré-je à voix haute.

Trevor me lance un coup d’œil, surpris de ma remarque.

– Désolée, c’est sorti tout seul.

Il esquisse un sourire.

– Je pense au contraire que cela permet de ne pas ressasser des choses qui n’ont plus de raison d’être.

– Du genre ?

– Une séparation, par exemple.

– Se réfugier dans le travail est un placebo. Il vaut mieux affronter la situation avec détermination, affirmé-je.

– Peut-être. Toi, je sais que tu pourrais te passer de moi si ça arrivait. Tu as un job que tu aimes, des collaborateurs qui te soutiennent.

Euh, on ne parle plus du film, là, hein ?

– Tu cherches à me faire passer un message ?

Il secoue la tête sans répondre et m’embrasse sur le front avant de reprendre le cours du film.

Je reste un moment à observer son profil, pétrie d’interrogations.

Je t’aime, Trevor.

Un moment inoubliable, magique, et douloureux que cette révélation.

 

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