Intouchable (Ou Pas)

Delman · Chapitre 14 sur 35

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Intouchable (Ou Pas)

CHAPITRE 13 Madison

CHAPITRE 13

 

Madison

 

Généralement, ma vitesse ordinaire au réveil frôle celle d’un paresseux, mais un coup d’œil à mon cadran et à l’heure qu’il affiche me procure des réflexes de super héroïne. D’un geste ample et vif, mes couvertures volent tandis que je bondis à terre, referme le lit et avale plusieurs mètres en une enjambée, manquant au passage d’écraser Salem, ce qui me fait déraper. Je vois le mur se rapprocher (tout comme la fatalité !), aussi esquissé-je un pas digne d’une danseuse professionnelle. Par chance, je parviens à éviter à la fois la douleur d’une chute et le froissement de mon orgueil.

Ces derniers jours, je ne m’arrête pas.

Trevor Davies me hante.

Littéralement.

Il s’érige en ami et sollicite une attention que j’ai de plus en plus de mal à lui accorder. En fait, il est envahissant. Une partie de moi ne peut s’empêcher de juger son comportement too much, alors que l’autre partie se régale d’avoir enfin trouvé une âme sœur. Il est évident que lui et moi sommes sur la même longueur d’onde. Sous le vernis de la star blasée, j’ai découvert un homme sympathique et ingénu à sa façon.

Trevor Davies, sexy et charmeur avec son petit sourire en coin. Ou quand il éclate de rire sans prévenir. Toutes ces images tournent dans ma tête sans m’accorder de répit. Je ne suis pas sûre de garder le rythme, car il exige trop de moi. Désemparée, je passe une main sur mon visage en avançant telle une somnambule.

– Tu es levée ?

Je sursaute en manquant de heurter mon « ami » en question. Il se tient devant moi, superbe dans son habit négligé. Même l’ombre de sa barbe, je la trouve sexy.

– Que… qu’est-ce que tu fais là ?

– Nous avons rendez-vous.

– Ah bon ?

Je ne me rappelle rien.

Sont-ce déjà les signes avant-coureurs de sénilité ?

– Comment es-tu entré ?

– Tu m’as montré ta clé de secours. J’ai frappé à la porte, mais comme tu ne répondais pas, je me suis inquiété.

Je me souviens que nous sommes allés au restaurant ensemble, puis aux arcades, où j’ai pu faire montre de ma grande dextérité, mais le reste est passé aux oubliettes.

– J’ai pris l’initiative de préparer le petit-déjeuner, me renseigne-t-il.

Je coule un regard en direction de la table. Elle est couverte de nourriture. Confiture, chocolat, fruits frais, chantilly. Je ne savais pas en posséder autant. C’est adorablement chou !

L’air satisfait, Trevor m’invite à m’asseoir.

Nom d’un chien, il faut que je garde mes distances !

Une résolution que je me sais incapable de tenir. Pourquoi ? Parce que je ne suis pas de bois. Avant tout, je suis une femme avec des besoins, des émotions, des sentiments. Et comment une femme normalement constituée pourrait-elle ignorer un type aussi beau, aussi séduisant ?

Sans un mot, il me tend un mug de chocolat chaud.

En vérité, il devient de plus en plus difficile de résister à son charme. Sauf que lui, je ne sais pas à quel jeu il joue. Son attitude, ses gestes à mon égard, tout dénote une intention de vouloir davantage. D’un autre côté, il ne se livre pas facilement. Et je spécule sur bon nombre de sujets.

– Bois, ça va refroidir.

Toujours aussi gênée, j’avale une gorgée de chocolat. Mon cœur bat la chamade et je dois tenir la tasse à deux mains pour ne rien renverser. Quand je la repose, je vois les yeux de Trevor briller.

– Quoi ?

– Tu as de la crème sur la bouche.

Oups ! Me voilà affublée d’une moustache !

Va-t-il me jouer le remake du type qui enlève le tout en embrassant la fille ?

À cette perspective, mon corps tressaille.

Comme il fait mine de s’avancer, je me fige en moins de deux. Il ne faut pas que je le laisse m’approcher, sinon mes hormones vont se mettre à faire n’importe quoi. Pourtant, mes lèvres se tendent et esquissent un baiser virtuel… qui ne vient pas.

Galant, il me présente une serviette. Le scénario mental ébauché dans mon esprit s’effondre avec fracas.

– Pour t’essuyer, déclare-t-il.

– Ah oui… Merci, dis-je en me levant.

Il ne me quitte pas des yeux tandis que j’obtempère.

Une fois de plus, je me suis comportée comme une ado dont les hormones sont en folie. Ce que j’ai le plus de mal à admettre dans tout ça, c’est à quel point je ne peux plus me passer de lui, à quel point je ne peux pas m’empêcher de penser à lui ! En quelques jours à peine, je suis devenue le cliché de la pauvre fille qui attend après un signe de l’Univers.

Trevor est-il celui que me réserve le destin ? Ou, à l’image de ses fans, suis-je éblouie par sa beauté et son prestige ? Non, impossible ! Je ne suis pas aussi superficielle.

– Madison.

– Mmm ?

D’un geste du menton, il me désigne mon pyjama. Je baisse les yeux et découvre avec horreur que j’ai saisi la bombe de crème, sur laquelle j’appuie avec force. Les serpentins blancs moelleux se sont agglutinés sur moi. En un endroit bien précis.

– Oh merde !

J’éloigne immédiatement l’aérosol, mais le mal est fait.

Le visage en feu, je tente d’essuyer mes vêtements et commence à balbutier une explication, mais il m’interrompt d’un geste de la main.

– Ne t’excuse pas. Tu es adorable.

Sérieusement ? En quoi avoir le bas-ventre plein de chantilly est-il mignon ?

Perturbée par ses paroles, je m’extrais de ma chaise, me retourne pour aller me changer, mais rentre en collision avec la porte. Mon cri retentit quand je porte la main à mon nez.

Il ne manquait plus que ça !

– Tu vas bien ? s’inquiète Trevor.

– Oui, c’est mon estime de moi qui vient d’en prendre un coup. Plus que mon nez, d’ailleurs. Je te vends du rêve, là, hein ?

– Moi, voilà ce que je rêve de faire.

Il saisit mon visage entre ses mains d’un geste empreint d’une telle douceur que je sens mon corps fondre comme de la guimauve. C’est un baiser divin que nous échangeons, aussi langoureux et passionné que la première fois. Le contact de ses lèvres, son désir frémissant sans équivoque, tout en lui me bouleverse.

Notre premier baiser a été public, et ni lui ni moi n’avons pu mesurer la réaction de l’autre à ce contact. Mais maintenant, nous sommes seuls. Et c’est une avalanche de sensations qui déferle en moi. Je ne me souviens pas avoir été embrassée avec autant de ferveur.

Pourtant, je m’écarte de sa bouche. M’attarder sur elle aurait été une erreur, j’en suis consciente, et je laisse mes mains retomber le long de mon corps, me privant par la même occasion de toucher le sien. C’est loin d’être évident, mais il faut bien que l’un de nous deux soit raisonnable, non ?

– Je voudrais aller plus loin avec toi, chuchote-t-il.

Et à mon avis, il ne parle pas de partager une expérience de randonnée…

– Je te désire, Madison…

J’ai l’impression d’être frappée de plein fouet par un éclair. Je ne m’attendais pas à une pareille demande de sa part. Car ce n’est tout simplement pas possible. D’emblée, je pose la main sur son torse et le repousse.

– Tu... tu n’y penses pas ?

– Et pourquoi pas ?

– Mais... Tu n’es pas libre !

Il se fige, abasourdi.

– De quoi parles-tu ?

Ma gorge est si sèche tout à coup que les mots s’en échappent avec difficulté.

– De ta copine ! articulé-je enfin.

– Ma... quoi ?

Il laisse fuser un rire bref, en secouant la tête.

– Impossible ! Je ne suis avec personne. Tu as lu ça sur un de ces magazines à deux balles.

Effrayée par sa désinvolture, je me recule. En fin de compte, il ne vaut pas mieux que les autres. Malgré les soubresauts de mon cœur, je refuse de passer pour une andouille.

– Tu te fiches de moi ou quoi ? Et Julianne ?

– Julianne ?

– Oui, tu sais, la maîtresse de Barry et accessoirement, la femme chez qui tu traînes parfois. Ne me dis pas que c’est faux. Rappelle-toi que je t’ai surpris dans son appartement plusieurs fois en tenue légère…

Je m’arrête, impressionnée par ma propre tirade. Je ne comprends pas la raison de sa comédie. Je pourrais le condamner aux enfers. C’est tout ce qu’il mérite pour traiter ainsi la pauvre Julianne !

– Mais… elle n’est pas ma copine !

– Ah non ?

– Il s’agit de ma sœur.

Éberluée, je plonge mon regard dans le sien et je comprends alors qu’il ne ment pas.

Une sœur... Pourquoi n’ai-je pas pensé à ça ?

– Julianne Marchand est ta sœur ?

– Oui.

– Tu te fous de moi ?

– Non.

– Julianne Marchand et Trevor Davies.

– Oui, répète-t-il. Elle est divorcée d’un Français.

– Mais vous ne vous ressemblez pas !

Cette fois, il éclate de rire.

– Depuis quand des frères et sœurs doivent-ils être des copies conformes ?

Oui, ma remarque est un peu naïve.

– Elle n’a pas le moindre accent.

Je m’enfonce, là !

– Julianne parle couramment cinq langues. Elle s’adapte très bien là où elle vit. Donc, le... le problème, c’était elle ?

Les mains sur les hanches, il me regarde. Gênée, je fixe le mur opposé sans répondre. Parce que cette vérité m’offre de nouvelles perspectives jusque-là hors de portée.

– Maintenant, je comprends, dit-il. Bon sang, Madison ! Je t’avais dit que je n’étais pas en couple. Pourquoi t’aurais-je menti ?

– Je ne sais pas, répliqué-je en haussant les épaules. Les hommes mentent... Pour toutes sortes de raisons.

– Tu sais que c’est complètement absurde de généraliser ainsi ?

– J’avoue que pour le coup, je me sens un peu idiote. Depuis le début, je suis persuadée que vous deux…

Sa main se glisse derrière ma nuque et il rapproche nos visages. Son front contre le mien, il murmure :

– Je veux continuer à te voir.

– Du genre…

– Du genre : avoir une relation avec toi.

– Oh !

– Sur la durée de préférence.

– Oh !

Il penche la tête.

– Je t’ai connue plus loquace.

– Moi aussi.

Bon sang, Madison, reprends-toi ! Tu en pinces pour lui, mais la moitié des filles de cette planète doit lui courir après.

J’ordonne à mes hormones de se calmer et de ne pas se comporter comme des groupies hystériques, mais c’est plus facile à dire qu’à faire.

– J’ai une journée bien chargée. Je te laisse réfléchir à ma proposition, mais ne me fais pas trop attendre.

– Hein ?

– Quand il s’agit de toi, je n’ai aucune patience, dit-il en posant ses lèvres sur les miennes pour un baiser aérien.

Si infime soit-il, ce contact suffit à mettre mes sens en ébullition. Je me laisserais bien tenter par une séance à l’horizontale avec ce magnifique spécimen. Quoiqu’à la verticale, ça ne doit pas être mal non plus…

Madison !

J’ai oublié l’effet Trevor Davies sur les femmes.

Quelle chance ai-je de vivre une belle histoire avec lui ? Sans compter qu’il repartira un jour pour les États-Unis et qu’une liaison à distance n’est pas la meilleure des choses. Enfin, c’est une star.

Ce rappel humiliant de nos différences tempère mon ardeur.

Et puis, il n’a pas parlé d’amour ou de sentiments. Il a évoqué une relation. Rien d’autre. Mes mains se referment sur mon cœur.

Supporterai-je cela ? Une histoire sans attachement ? Simplement du sexe jusqu’à ce que nous n’en ayons plus besoin ? Une sorte de sex friend ?

Quand je reprends pied avec la réalité, je constate que je suis seule dans la cuisine. Trevor est parti. J’ai une fâcheuse tendance à déconnecter depuis que je le côtoie. Il va falloir que j’y remédie.

 

Après une douche rapide, j’enfile une tenue plus adaptée. Je noue la ceinture de mon peignoir, repousse en arrière mes cheveux humides, prends une profonde inspiration et entre dans le salon d’une démarche zombique.

J’allume la télé et me pelotonne sur le canapé, sans parvenir à suivre l’intrigue du film que j’essaye de regarder. Principalement parce que je ne peux pas sortir Trevor Davies de ma tête. Ses paroles ne cessent de tourner en une farandole infernale.

 

Tout en buvant mon chocolat – c’est au moins ma troisième tasse –, je laisse le breuvage sucré couler le long de ma gorge et s’infiltrer dans mon organisme. De la caféine par voie intraveineuse aurait été préférable pour me remettre les idées en place. Ou bien une bonne rasade d’alcool. Quelque chose avec un effet plus puissant. Presque anesthésiant.

Les doigts refermés sur le mug, je me répète pour la centième fois que je dois arrêter de me prendre la tête. Quel mal y a-t-il à se faire du bien de temps à autre ? Trevor est de loin un des plus beaux hommes que j’aie croisés. Même si je ne rêve plus comme une midinette, je n’envisage pas une vocation de religieuse. La chasteté, ce n’est pas pour moi.

Le souvenir de son baiser et de ce qu’il pouvait ou non signifier me hante depuis ce matin. À ce rythme, je vais me gâcher aussi la journée, d’autant que je n’ai rien d’important à faire.

À force de volonté, je parviens donc à vaquer à mes tâches diverses, reléguant au fond de mon esprit ce perturbant tête-à-tête. Mais le destin s’évertue à me piétiner le cœur de la plus cruelle des manières. Quand je découvre Trevor au journal télévisé en train de gravir des marches au bras d’une femme outrageusement belle, je sens une tempête se déchaîner dans mon crâne. Alors, c’est comme ça que monsieur occupe son temps en attendant ma réponse !

Là, je dis stop !

Je me lève et pointe mon écran de l’index.

– Trevor Davies, tu n’es qu’un sale con ! Je ne veux plus jamais te voir !

Je sens des larmes de colère brûler mes yeux, tandis que je me le remémore avec son visage satisfait.

Pas la peine d’attendre pour lui lâcher ses quatre vérités. Je me retourne et m’empare de mon portable. Puis je liste mes contacts et appuie sur le bouton d’appel. La sonnerie retentit. Quand il décroche, je ne lui laisse pas le temps de parler :

– Dis donc, monsieur la star, beau parleur de mes fesses, je croyais que tu tenais à moi et que tu voulais – je te cite – « une relation sur la durée ». Alors, explique-moi ce que tu fais avec cette fille à ton bras et ce sourire niais sur ta face ? Hein ? Tu sais quoi ? Oublie-moi. De toute façon, c’était couru d’avance. Tu sais pourquoi ? Parce que je suis trop bien pour toi. Voilà.

Les mots sont sortis comme ça. Je veux m’assurer qu’il comprend ce que je lui dis. En lui balançant ces quelques vérités à la tronche (pour une fois, j’ai pu aller jusqu’au bout !), j’ai vidé ma coupe, soulagée de ne pas avoir été interrompue.

Je m’arrête essoufflée par ma tirade.

À l’autre bout du fil, je perçois un soupir.

– Madison, tu vas bien ?

– Donna ?

– En personne, ma chérie. Je crois que tu as fait erreur de numéro.

Merde !

Je regarde mon écran de téléphone. Trevor est enregistré sous le nom Davies. Et juste en dessous, il y a Donna. Mon doigt a dû glisser quand j’ai sélectionné le contact.

– Alors, tu me racontes ? demande-t-elle. Chagrin d’amour ?

– C’est compliqué…

– Qu’est-ce qui ne l’est pas avec toi quand ça concerne les hommes ?

– Euh… comment suis-je censée prendre cette remarque ?

– Avec détachement, après avoir hurlé dans mon oreille pendant dix minutes ! réplique-t-elle.

Mal à l’aise, je baisse d’un ton.

– Désolée.

– Ton petit ami a des problèmes d’argent ?

– Non.

– D’alcool, de drogue ?

– Bien sûr que non !

Trevor est souriant, poli, il sait se tenir en public et il ne semble ni toxicomane ni ivrogne.

– De famille alors ? poursuit-elle, impitoyable.

– Tu commences à m’inquiéter…

– Donc, il t’a trompée ?

– …

– Voilà, c’est bien ce que je me disais. Tu as encore extrapolé. Au lieu de lui demander en face, et sans hurler de préférence, tu te cherches des excuses pour ne pas t’engager avec lui, je te connais par cœur.

Saisie d’une frayeur incontrôlable, je raccroche et éloigne le téléphone comme s’il s’agissait d’un objet diabolique.

 

C’est tout naturellement que je suis allée faire une razzia dans mon réfrigérateur. Une heure plus tard, je me retrouve avachie sur mon canapé, un pot de glace caramel brownie Ben & Jerry’s, un flacon de sauce au chocolat, un sachet de mini-marshmallows et une cuillère sale entassés sur la table basse du salon.

Enroulée dans mon plaid, telle une sirène échouée, je rumine les paroles de Donna. Mais l’image de Trevor avec cette fille revient me hanter. Pour quelle raison me mettre dans cet état pour si peu ? Sauf si j’éprouve plus que ce que je m’y autorise pour lui…

– T’es pas dans la merde, ma vieille…

 

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