La tentation de Faust ou la science dévoyée
3 - le Syndrome de Faust
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LE SYNDROME DE FAUST
Krisis : la crise des sciences européennes
Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ? Les réponses à cette question peuvent varier selon les épistémologies. Comme l’a bien montré l’historien des sciences Thomas Kuhn, une nouvelle théorie scientifique ne s’impose pas d’elle-même par les preuves de véracité qu’elle apporte. Elle s’impose de manière révolutionnaire, exigeant d’être assimilée par le corps scientifique, suscitant des oppositions et des résistances car il n’est pas facile d’abandonner un ensemble de vérités préexistant, ce que Kuhn nomme un paradigme. « C’est-à-dire les découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des
problèmes types et des solutions26. »
En cela, la science, énonciatrice de paradigmes, est un pouvoir qui s’exerce sur les scientifiques eux-mêmes. Par là même aussi, les vérités scientifiques peuvent être l’objet de croyances. La science entraîne derrière elle des mythes, et on peut avancer l’idée que l’adhésion à un ensemble de vérités scientifiques relève autant d’une attitude rationnelle que d’une croyance et d’une adhésion symbolique. Galilée comme Darwin aident à la structuration de la nouvelle vision d’un monde lancé dans l’infinité de l’Univers et à la surface duquel est jeté un être humain qui, produit de la loi de l’évolution, doit donner sens à son existence. Des variations sur ce récit d’existence sont possibles, selon les croyances et les postures intellectuelles de chacun, mais elles ne font jamais que se mouvoir à l’intérieur d’un mythe façonné par la science.
L’art et la littérature aident à mettre en forme les vérités scientifiques, ils leur donnent une résonance symbolique et les précèdent ou les prolongent en les intégrant dans une vision du monde. Il existe un imaginaire scientifique producteur de récits mythiques, préparé par l’art et à l’intérieur duquel la raison scientifique égrène ses découvertes.
Très certainement, la fresque de Michel-Ange, La Création d’Adam, peinte entre 1508 et 1512, anticipe et prépare la vision du monde dont est porteur Copernic dans le traité De Revolutionibus Orbium Coelestium (1543). Dans un univers qui n’est plus géocentrique, l’homme, créé par Dieu, se trouve laissé à lui-même, libre d’inventer son destin. Mais il n’est pas facile d’abandonner une ancienne vision du monde. Se produit un phénomène de « tension essentielle » qui peut conduire à des dévoiements de la science lorsque l’adhésion à un paradigme ancien conduit à nier, à repousser un paradigme nouveau. Les révolutions appellent toujours des phénomènes de résistance. « Une nouvelle théorie, quelque particulier que soit son champ d’application, est rarement ou n’est jamais un simple accroissement de ce que l’on connaissait déjà. Son assimilation exige la reconstruction de la théorie antérieure et la réévaluation de faits antérieurs, processus intrinsèquement révolutionnaire qui est rarement réalisé
par un seul homme et jamais du jour au lendemain 27. »
De manière paradoxale, l’imaginaire scientifique qui préside à la science peut toucher à son contraire, l’imaginaire ésotérique. On sait notamment que l’imaginaire alchimique est le cadre mental à l’intérieur duquel Newton édifie sa théorie de la gravitation universelle. La science, parce qu’elle s’intègre dans une culture, qu’elle entre en résonance symbolique avec d’autres discours qui mobilisent l’imaginaire et l’idéologie, peut ainsi facilement se dévoyer. Les conflits auxquels elle est exposée ne sont pas seulement extérieurs, le produit d’un pouvoir religieux ou politique, par exemple. Ils sont aussi intérieurs, ils la traversent. La science, parce qu’elle n’a jamais été un discours de la raison pure, qu’elle se constitue (ou tend à se constituer) en pouvoir, est toujours menacée de se dévoyer.
En ce sens, une question mérite d’être posée : la technoscience est-elle l’aboutissement logique de la science moderne ?
Comme nous l’avons vu, il n’y a pas de science moderne sans technique. La technique, par l’instrumentation qu’elle procure, aide à faire de la science et à dépasser les apparences. La science se construit sur des observations qui dépassent ou contredisent les sens humains. En outre, la technique permet de construire des mondes à partir d’une théorie, de faire des simulations et des expériences en laboratoire. Comme l’écrit Jacques Ellul : « Toute science, étant devenue expérimentale, dépend de la technique qui, seule, permet de reproduire techniquement les phénomènes. Or, cette technique reproduit abstraitement la nature pour permettre l’expérimentation scientifique : d’où la tentation de contraindre la Nature à se conformer aux modèles théoriques, de réduire la nature
à l’artificiel techno-scientifique 28. »
Il n’y a pas de science sans (re)construction du monde grâce à l’usage d’objets techniques ou, de manière plus générale, grâce à un ensemble de techniques. Ainsi, si la science moderne, en pensant le monde tel « un livre écrit en langage mathématique », fait apparaître celui-ci comme l’objet d’une mathesis universalis, c’est parce qu’elle s’inscrit dans un vaste mouvement intellectuel qui vise à reproduire la réalité par des techniques visuelles et géométriques, dont la peinture est elle-même redevable. Les mathématiques deviennent alors un outil. L’éclosion
d’une peinture qui, à partir du XIVe siècle, a le souci d’imiter le réel en donnant un effet de profondeur grâce à l’invention de la perspective, n’est pas sans lien avec la nouvelle position acquise par les mathématiques. Celles-ci, abandonnant le statut de discipline purement abstraite, deviennent un outil de mesure et de calcul qui permet aux banquiers, aux artisans, aux ingénieurs d’accomplir des activités quotidiennes. Autrement dit, la progressive technicisation de la science ouvre la voie à une révolution artistique, l’invention de la perspective, qui elle-même rend possible la mathématisation du monde. Comme l’écrit Pierre Thuillier, Galilée a bénéficié de « certains schémas perceptifs élaborés autour de lui par des ingénieurs et
artistes de plus en plus réalistes29 ».
La science, qui s’est longtemps présentée sur le modèle métaphysique hérité des Grecs d’une theôria, d’une pure contemplation des phénomènes, est un discours qui, pour se constituer, fait appel à la technique. L’observation de ce processus nous conduit à modifier notre vision : la technique est souvent définie comme un vecteur de transformation auquel recourt l’homme pour modifier son environnement et s’adapter à lui. On voit que la technique est aussi un vecteur d’abstraction qui, si elle permet de transformer le monde, offre la possibilité de dépasser les apparences pour reconstruire de nouvelles formes de réalité. La science n’est pas un processus d’abstraction explicatif du monde par le simple effet de la raison. Elle rend le monde abstrait car elle use également de ce processus d’abstraction qu’est la technique.
Les sciences sont toujours quelque peu une reconstruction du monde et pas seulement une explication de celui-ci. Tout modèle d’explication scientifique est, en cela, une voie d’abstraction ouverte à une (re)construction réductrice du monde.
Edmund Husserl, au cours de célèbres conférences données à Vienne et à Prague en 1935, dénonce la « crise de l’humanité européenne ». Selon lui, cette crise est celle de sciences européennes qui ont oublié « le monde concret de la vie ». Un résumé en a été fait de manière magistrale par Milan Kundera dans une conférence sur « L’héritage décrié de Cervantès » :
« La crise dont Husserl parlait lui paraissait si profonde qu’il se demandait si l’Europe était encore à même de lui survivre. Les racines de la crise, il croyait les voir au début des Temps modernes, chez Galilée et chez Descartes, dans le caractère unilatéral des sciences européennes qui avaient réduit le monde à un simple objet d’exploration technique et scientifique, et avaient exclu de leur horizon le monde concret de la vie, die Lebenswelt, comme il
disait30. »
Ainsi, la science moderne devient de plus en plus spécialisée en recourant, dans le sillage cartésien, à une raison analytique qui divise le réel en parcelles de connaissances de plus en plus étroites. C’est perdre de vue la globalité du monde à quoi contribue aussi le fait de réduire le réel à un simple objet d’investigation scientifique et d’exploitation technique. C’est perdre de vue la dimension sensible du monde. La crise des sciences européennes naît de l’oubli de la part vécue, affective du monde dont l’homme est dépositaire. Se révèlent alors l’ampleur et la signification de la « crise » dont Husserl disait que la science était porteuse : la science ne laisse pas échapper le monde concret de la vie, comme par inadvertance ou par un dévoiement fortuit. Elle déblaye le réel par le pouvoir d’abstraction rationnelle qui est le sien, décuplé par le pouvoir d’abstraction propre à la technique, bien plus radical que celui de l’abstraction religieuse, ce que remarquait l’écrivain Ernst Jünger dans son fameux essai, Le Travailleur (1932) :
« La technique, c’est-à-dire la mobilisation du monde par la figure du Travailleur, étant destructrice de toute foi en général, est aussi la puissance la plus résolument antichrétienne qui soit apparue jusqu’ici. Elle l’est dans une proportion telle que son élément antichrétien apparaît du coup comme une de ses propriétés subalternes – elle nie par sa simple existence. Il y a une grande différence entre les anciens iconoclastes et incendiaires d’église et le haut degré d’abstraction qui permet à un artilleur de la guerre mondiale de considérer une cathédrale gothique comme un
simple point de repère dans sa zone de tir 31. »
La crise des sciences européennes est révélatrice d’une crise métaphysique sans pareille, annoncée dès les années 1930, mais auparavant accélérée par la révolution industrielle qui impose le pouvoir sans partage de la technique. La science, si elle ne débouche pas nécessairement sur la technoscience – qui est une bifurcation produite par la rupture qu’opère la machine à vapeur, emblématique de la révolution industrielle –, est néanmoins engagée dans un processus d’abstraction ouvrant lui-même la voie à l’artificialisation de la réalité. L’artificialisation commence par l’objectivation scientifique du monde, vidé de ses qualités sensibles et de l’empreinte humaine. Comme l’écrit le philosophe Michel Henry : « L’événement crucial de la Modernité est le passage du règne de l’humain à celui de l’inhumain : l’action est devenue objective. La surface de la Terre ressemble à son sous-sol physico-mathématique : à des tourbillons d’atomes, à des bombardements de particules, à toute cette agitation immémoriale et frénétique, sans origine, sans
cause et sans but, de la bio-évolution 32. »
La technique, qui non seulement structure la science industrielle mais l’aimante, refoule la dimension symbolique, affective, « concrète » du réel. Comme le remarque le neurologue Lionel Naccache : « La technique rend le sujet négligent à ce qui le constitue précisément comme sujet singulier. Comme un soleil de midi dont l’intense lumière nous empêche de percevoir le rayonnement discret des étoiles du ciel, la puissance de la technique nous fait perdre conscience de ce qu’est une représentation, de ce qu’est l’essence même de notre perception et de notre pensée. La technique