La tentation de Faust ou la science dévoyée
Première partie - LE POUVOIR ET LA SCIENCE
Première partie
LE POUVOIR ET LA SCIENCE
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LE POUVOIR RELIGIEUX CONTRE LA
SCIENCE
Les relations entre science et Église ne sont pas immédiatement hostiles, comme on pourrait le croire. Certes, l’attitude de l’Église est d’abord faite de méfiance à l’égard d’une science aux origines païennes. À partir de saint Augustin, celle-ci intègre physique, astronomie, biologie, médecine, botanique, zoologie, pourvu qu’elles se limitent à être des sciences auxiliaires de la théologie. Elles concourent alors à alimenter la représentation de l’univers chrétien structuré par la philosophie d’Aristote. Elles servent d’abord la voie de la religion.
Bien évidemment, cette relation ancillaire ne pouvait que dévoyer la science et contribuer à des détournements, dont la manifestation la plus fameuse est le procès Galilée, aux conséquences durables pour l’Église elle-même. Désormais, en effet, la science ne se constituera comme discours de vérité qu’en conquérant son indépendance contre un pouvoir religieux qui prétend avoir le monopole de l’accès à la vérité.
L’anatomie interdite : l’interdiction de la dissection des corps humains
Les œuvres d’Hippocrate (Ve siècle av. J.-C.) et de Galien
(IIe siècle apr. J.-C.) constituent les fondements de la médecine. Celle-ci doit composer avec l’essor du christianisme et se trouve prise dans des débats qui traduisent l’influence de la religion : l’action de l’âme sur le corps, le type de régime alimentaire ou de traitement que
l’on doit donner au patient. Saint Augustin, au IVe siècle apr. J.-C., est loin d’être étranger à la médecine. Il fréquente des médecins, tel Vindicianus, qui développe des connaissances en anatomie, tout en étant proconsul d’Afrique. Une bulle de Boniface VIII (1235-1303) limite la pratique du démembrement des corps afin de rapatrier les ossements des personnes mortes loin de chez elles. Cette lettre apostolique est interprétée comme une interdiction de toute dissection et ralentit la connaissance de l’anatomie du corps humain.
La pratique de la médecine repose sur le principe d’autorité qui privilégie la lecture des textes de Galien ou d’Hippocrate plutôt que l’expérimentation. La pratique scientifique, en l’occurrence la connaissance du corps humain, ne peut donc se faire qu’au prix de la
transgression. C’est dans la seconde moitié du XIIIe siècle que la dissection de cadavres humains est réhabilitée par l’université de Bologne qui la codifie. Elle est pratiquée l’hiver pendant quatre jours et en fonction du degré de putréfaction des corps. Elle débute par le bas-ventre, puis s’applique au thorax (le cœur et les poumons), au cerveau, mais laisse intact le squelette afin que les ossements puissent être rapatriés et enterrés. Pratiquée par un prosecteur, celui qui coupe, généralement un barbier, aidé d’un ostensor, un démonstrateur, elle se déroule sous le regard et la surveillance du magister, le professeur. Mais la dissection n’est pas alors pensée comme une conquête de la science qui se ferait contre la religion et les
enseignements des Anciens. Sa fonction, aux XIVe et
XVe siècles, est essentiellement de confirmer les observations consignées dans les ouvrages d’un Hippocrate ou d’un Galien et de renforcer l’autorité de leurs écrits. En outre, les dissections sont rares et se limitent à une ou deux par an. Les corps sont ceux de pendus ou de patients morts à l’hôpital. La dissection d’un corps féminin est encore plus rare, au point que, si le nombre d’étudiants convoqué à la dissection d’un cadavre masculin est fixé à vingt, il se monte à trente si le cadavre est celui d’une femme.
C’est à André Vésale, au XVIe siècle, que l’on doit une révolution dans la connaissance de l’anatomie et la mise en place d’une pratique scientifique. Celle-ci se construit en opposition avec la pratique du savoir qui est celle de son
époque et du XVe siècle fondée sur l’autorité des Grecs et des Latins. Il suffit pour s’en convaincre de relire l’introduction de son grand livre, La Fabrique du corps humain (1542), dédié à Charles Quint :
« Comme les médecins jugeaient que seul le traitement des affections internes était de leur ressort et [qu’ils] pensaient que la connaissance des viscères leur suffisait amplement, ils négligèrent, comme si elle ne les regardait pas, la structure des os, des muscles, des nerfs, des veines et des artères qui irriguent les os et les muscles. Ajoutez à cela que l’abandon aux barbiers de [l’anatomie] fit non seulement perdre aux médecins toute connaissance réelle des viscères, mais aussi toute habileté dans la dissection, à tel point qu’ils ne s’y livrèrent plus. […] Les médecins, à la façon des geais, parlant de choses qu’ils n’ont jamais abordées de près, mais qu’ils ont prises dans les livres et confiées à leur mémoire, sans jamais regarder les objets décrits, plastronnent, juchés sur leur chaire, et y vont de leur couplet. Les autres [les barbiers] sont tellement ignorants des langues qu’ils ne peuvent fournir aux spectateurs des explications sur les pièces disséquées ; il leur arrive aussi de lacérer les organes que le [médecin] leur ordonne de montrer. Celui-ci, qui n’a jamais mis la main à une dissection, se contente de son commentaire […]. Ainsi, tout est enseigné de travers ; les journées passent à des questions ridicules et, dans tout ce tumulte, on présente aux assistants moins de choses qu’un boucher, à l’abattoir, ne pourrait en montrer à un médecin ; et je ne parle pas des Écoles où l’idée de disséquer l’organisme humain n’est guère venue à l’esprit : voilà à quel point l’antique médecine a vu, depuis d’assez nombreuses années
déjà, ternir son ancien éclat 8. »
Vésale construit une représentation du corps humain vivant, ce qui conduit à donner à la chirurgie l’éminence de la technique d’intervention la plus efficace sur celui-ci. Si la médecine est dans le droit fil de la nature, un simple adjuvant de celle-ci, la chirurgie est une technique de transformation du corps qui conditionne sa connaissance. Science et technique construisent leur voie tout comme elles construisent leur objet, en opposition. C’est ériger un pouvoir, celui de la science contre un autre pouvoir, celui de la religion, en posant des questions à la nature, en intervenant sur le corps humain et, de manière plus générale, sur les processus naturels.
C’est ériger le discours neuf d’une science fondée sur l’observation et l’expérimentation contre un autre discours, celui du commentaire des écrits de Galien auquel recourt le magister devant le cadavre ouvert, tranché, découpé. L’observation n’est que le prétexte à une pratique scolastique du discours, dispensateur d’une vérité intangible.
Vésale se livre à ses premiers travaux en observant, à Bruxelles, les cadavres suspendus au gibet, situé non loin de la maison familiale. Ceux-ci, déchiquetés, mis à nu par les oiseaux et les rats, l’action conjuguée du froid et de la chaleur, de la sécheresse et de la pluie, laissent voir toutes leurs entrailles. Vésale va alors tenter de reproduire ce processus d’anatomisation naturelle en commençant par disséquer de petits animaux. Nommé professeur d’anatomie à l’université de Padoue en 1537, il inaugure son enseignement par une démonstration anatomique sur le cadavre d’un adolescent de dix-huit ans. À partir de 1539, il est approvisionné en cadavres de suppliciés par le podestat de Padoue, lui permettant de parfaire ses connaissances anatomiques. Le livre de Vésale, La Fabrique du corps humain (De Humani corporis fabrica), paraît en 1543, la même année que l’ouvrage de Copernic, De revolutionibus orbium coelestium libri VI.
Comme le montre le frontispice du livre, si la connaissance de l’anatomie humaine oblige à disséquer un corps humain, et non des succédanés tels le singe, le chien ou la chèvre (que disséquait Galien), cela implique « de faire du corps humain le seul document véridique sur la fabrique du corps humain », écrit le philosophe des sciences Georges Canguilhem. C’est s’opposer aux conceptions généalogiques de Galien à qui Vésale reproche d’avoir méconnu les « multiples et infinies différences entre les organes du corps humain et ceux du singe ». C’est aussi montrer que l’homme doit être extrait de l’ordre commun de la nature, ce qui, comme le montre Daniel Raichvarg, « ne peut que satisfaire une Église romaine cherchant un
Homme intermédiaire entre Lui et la Nature9 ».
Ainsi, en 1540, Vésale confirme cette hypothèse en disséquant à Bologne les cadavres d’un singe et d’un homme, ce qui lui permet de montrer que l’appendice tel que le décrit Galien dans ses écrits n’existe que chez cet animal.
Jusqu’où cet anthropocentrisme qui caractérise l’approche de Vésale est-il facteur de science et vient-il s’opposer au pouvoir religieux ? On peut légitimement se poser la question. Mais la révolution que Vésale fait subir à la connaissance du corps humain est ailleurs. Elle réside dans le fait que la dissection relève d’abord d’une reconnaissance d’un pouvoir encore dissimulé de la technique.
Vésale congédie les trois figures du prosecteur, de l’ostensor et du magister. Ce dernier, le maître en savoir, le savant, est désormais celui qui manie aussi l’outil et abandonne le commentaire pour apprendre en disséquant le corps humain, en transformant la nature. Science et technique nouent un partenariat où se révèle le rapport occidental à la connaissance. Ouvrant le corps humain, fouaillant les entrailles, les techniques d’anatomie sont les auxiliaires de la science. Celle-ci se trouve déterminée par la technique qui, elle-même, invente le corps humain. L’arrangement, le fonctionnement du corps (fabrica), s’il conduit à extraire l’homme de la nature, est également le produit de l’invention technique. La dissection ne découvre pas seulement l’ordonnance du corps, elle en dit aussi les mécanismes de fonctionnement, elle démonte le corps pour mieux donner la possibilité de le remonter sous une forme ou une autre. Bref, elle fabrique le corps humain. L’anatomie ne se livre alors que sous la forme d’un manuel technique.
Vésale lie en effet le savoir anatomique à ces formes de médiation technique qui bouleversent l’ordre mental des Temps modernes : l’écrit et l’image. L’illustration anatomique, en particulier, apparaît comme un palliatif technique au contact opératoire avec le corps disséqué. Il n’y a de savoir que par les médiations techniques de l’écrit et de l’image qui organisent la connaissance. De même, il n’y a de savoir que dans le pouvoir, c’est-à-dire, d’abord, l’adhésion du plus grand nombre aux pratiques nouvelles de la science. Cela oblige – tel est le but de La Fabrique du corps humain – à convaincre de l’importance des techniques de la dissection. Le savoir anatomique, qui, à bien des égards, est la métaphore de la science moderne en train de se constituer, vise cependant un pouvoir plus général : le pouvoir d’action sur la nature, dont le pouvoir d’action sur les hommes n’est qu’une condition.