La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 21 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

Repenser la question écologique

 

Les dévastations écologiques qui abîment la planète, et dont la prise de conscience ne cesse de croître, ne sont qu’un effet de ce bouleversement. Cette question passe par une réflexion sur l’écologie humaine qui devrait étudier non pas l’impact de l’homme sur l’environnement, mais l’impact de l’environnement technique sur le statut symbolique, ontologique de celui-ci. Le problème écologique ne passe pas seulement par une analyse des conséquences du phénomène d’anthropisation, tels l’effet de serre, le réchauffement climatique, la pollution, etc., mais par une réflexion sur la relation nouvelle de l’homme et la technique, le processus d’artificialisation qui change radicalement la donne, modifie nos capacités d’action, tend à nous accomplir comme choses.

On a raison de remarquer que « l’homme transforme ainsi sa niche écologique à une échelle et avec une rapidité qui n’ont aucun précédent dans l’histoire de la vie sur

terre 95 ». Cependant, par une illusion typique de la pensée occidentale qui procède par dualité et sépare, par exemple, l’homme et la nature ou l’homme et la technique, nous ne voyons pas que les dévastations écologiques sont, en fait, le tragique révélateur des dégâts que nous causons à une facette de la nature, la nature humaine. Ainsi, comme le biologiste Jared Diamond, on a raison de s’interroger sur l’effondrement des sociétés humaines passées, telle la société édifiée sur l’île de Pâques, dans la mesure où l’un des facteurs de destruction est constitué par les dégâts

environnementaux 96. En effet, ce type de questionnement est capable de nous éclairer sur le risque d’un effondrement de notre civilisation actuelle. Mais ce que l’on néglige, lorsque, à raison, on brandit la question écologique, ce sont les destructions que nous nous infligeons au sein d’un même vaste dispositif technico-économique. Il est devenu banal de considérer l’être humain comme un être prédateur qui, armé de la technique, assoiffé de croissance et de productivité, dévasterait la nature. Pourtant, les faits nous ramènent à nous-mêmes : en portant atteinte à la nature, nous nous portons atteinte, en un effet de miroir qui nous renvoie à l’enseignement des sagesses traditionnelles : nous sommes enfants de la Terre. S’il est fréquent de remarquer que nous sommes physiquement affectés par la pollution ou la nourriture industrielle, il l’est cependant moins de mettre en évidence que tout comme nous modifions la nature sans précaution, nous devenons nous-mêmes, au sein du même processus, un objet d’expérimentation technique. Nous nous modifions tout en modifiant la nature, sans autre réflexion sur le sens d’un tel processus, les risques qu’il engendre. Nous ne nous soucions pas plus de l’environnement que de l’être humain. Ce n’est pas la nature que nous avons dévastée, abîmée, c’est nous-mêmes. Et c’est ainsi, en nous pensant comme choses, que nous avons laissé libre cours à un processus radical et sans fin de dévastation. Car nous avons transgressé le tabou suprême. Non pas tuer des hommes, ce qui s’est toujours fait, mais montrer que nous sommes disposés à exterminer l’espèce humaine. Montrer, plus radicalement encore, que nous consentons à liquider notre place symbolique dans le monde, que nous sommes jetables, tels de simples objets de consommation. Nous avons été conduits à devenir les terroristes de nous-mêmes. Le travail libère (Arbeit macht frei), était-il écrit à l’entrée du camp d’Auschwitz. Nous savons désormais de quoi il peut nous libérer : de notre responsabilité morale et de nos actes, de notre propre humanité et de toute humanité possible.

Dans les deux cas d’Auschwitz et de Hiroshima, la technique ne sert pas seulement à exterminer, elle consume les corps et efface l’être humain de la planète. Elle efface jusqu’au fantôme de lui-même. Auschwitz et Los Alamos sont les laboratoires qui expérimentent ce monde à venir, déserté par le sens humain.

L’affirmation peut troubler, déconcerter, irriter. Les Trente Glorieuses, cette période de reconstruction de l’Europe qui succède à la Seconde Guerre mondiale, est vue comme une ère de prospérité, de confort, d’abondance et de libération croissante des individus. Il ne s’agissait là que d’un trompe-l’œil. La libération des individus n’était que la condition de la circulation des choses et de l’argent, la prolifération des objets de consommation réduisant le statut de l’être humain à celui de consommateur (de biens, d’informations), voué au travail pour être apte à consommer, auxiliaire du dispositif technique et économique capitaliste qui s’étend désormais aux dimensions de la planète. Nous avons depuis appris à voir le revers des choses : la civilisation de la consommation est une civilisation du déchet, de l’objet jetable et d’un homme réifié et devenu superflu qui peut prendre l’apparence de l’immigré, du réfugié, du sans-papiers, de l’errant en quête de ressources et de travail. Ce n’est pas par hasard que les nazis traitent les déportés juifs de poux, de déchets, de détritus, de marchandises à traiter, à éliminer : « La production de “rebuts humains” ou plus exactement d’humains mis au rebut, “en surnombre” et “redondants”, c’est-à-dire la population de ceux qui ne pouvaient pas ou que l’on ne souhaitait pas reconnaître ou autoriser à rester est un résultat inévitable de la modernisation et un

compagnon inséparable de la modernité 97. » Ces déchets, ce sont désormais tous ceux que le système industriel moderne refoule : « Les réfugiés, les déplacés, les demandeurs d’emploi, les immigrants, les sans-papiers sont le rebut de la globalisation. Mais ils ne sont pas le seul rebut rejeté en volume sans cesse croissant à notre époque. Il existe aussi le rebut industriel traditionnel qui a

accompagné la production moderne depuis ses débuts98. »

Le déporté juif, réduit à un numéro par son tatouage, transformé en cadavre puis anéanti, annonce le devenir de l’être humain dans la civilisation (post-)industrielle, qui n’est plus qu’une chose faite pour être jetée et éliminée. Que nous ayons un travail ou non, et précisément parce que nous avons un travail qui nous borne à être la pièce d’un dispositif, nous avons pour destin d’être jetables. « Plutôt que de rester comme autrefois le problème d’une partie de la population uniquement, l’assignation au “rebut” devient la perspective potentielle de tout un

chacun 99. »

Le monde de l’après-guerre est devenu un dispositif machinique d’autant plus rapidement que la logique économique du capitalisme, comme on l’a déjà dit, rejoint la logique autonome de la technique qui accroît le rendement, tout comme la circulation des marchandises. Voilà pourquoi, selon l’expression du philosophe Günther Anders, l’homme de l’après-guerre est devenu pure obsolescence. Lorsque le monde sera devenu machine, « nous n’aurons plus d’existence que celle de pièces mécaniques ou de matériaux nécessaires à la machine : en

tant qu’êtres humains, nous serons alors liquidés100. »

Les dégâts humains, les dégâts écologiques qui résultent de cette transformation du monde en machine n’engendrent finalement que des protestations morales de pure forme, des mesures de protection sans conséquences, car plus personne n’est à même de reprendre le contrôle de cet effrayant dispositif, de le penser et d’en dire les effets. Cette transformation ouvre la voie à une nouvelle forme de totalitarisme : « Notre monde actuel, dans son ensemble, se transforme en machine, il est en passe de devenir machine. […] Le monde en tant que machine, c’est vraiment l’État

technico-totalitaire vers lequel nous nous dirigeons 101. »

On peut avancer que nous sommes engagés dans un processus d’artificialisation qui, si l’on ne l’appréhende pas dans toute son ampleur, peut conduire aux pires dévoiements.

 

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