La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 39 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

Auschwitz ou la singularité technique

« L’homme est pris dans la société moderne […] à la limite comme une chose : de Moi à l’Autre, de l’autre à l’autre encore, de celui-ci à l’ouvrier, de l’ouvrier au poste de travail, du poste de travail au Golem qui le remplit, du Golem à son numéro, il y a transition progressive donc insensible. Le numéro de l’individu dans le sociogramme de l’organisme industriel n’est que l’expression de sa réduction à une chose, qui ne diffère que par de bons

sentiments du matricule du camp de concentration 189. » Le mythe du Golem renverse le mythe d’Œdipe. Celui-ci apprenait à l’homme à devenir familier avec l’énigme de son être, l’étrangeté qui était déposée en lui. Le mythe du Golem nous apprend à déplacer cette étrangeté dans le registre de l’artefact. Le sphinx, détenteur de l’énigme de l’être humain, interrogeait le passant. Maître de l’énigme, il était possesseur de la parole. Le Golem, privé de parole, nous renvoie au silence, c’est-à-dire à la privation du sens, source de la plus parfaite étrangeté. Ou, plus exactement, il n’est plus vecteur de familiarité mais principe d’étrangeté. Il nous apprend la possibilité d’un monde de l’artifice débarrassé de l’empreinte humaine qui est la forme même de la plus parfaite étrangeté.

 

Auschwitz ou la singularité technique

En cela, le camp d’extermination nazi est la figure même d’une étrangeté qui s’étend au monde qui est le nôtre. Il est

précisément cette singularité technique 190 que nous nous épuisons à imaginer dans le futur mais qui est derrière nous et détermine, à notre insu, une coupure entre présent et passé. Il est cette singularité qui fait s’effondrer le sens et l’humanité, qui ouvre une déchirure dans l’histoire et parachève la rupture anthropologique qui caractérise notre destin.

La question n’est donc pas seulement de savoir « ce qui reste d’Auschwitz » mais en quoi Auschwitz, aussi, est inaugural d’un monde qui est devenu celui de notre modernité où l’être humain a perdu sa place antérieure. En cela, les dévoiements de la science ne sont pas les aberrations d’individus ou d’États mais le fait même de trajectoires rendue possibles après Auschwitz et dans le sillage de la révolution industrielle.

Nous n’avons pas suffisamment pensé les décombres de l’humanité sur lesquelles nous édifions nos pratiques de la science. Nous n’avons pas pensé le bouleversement du monde, des catégories qui permettaient de le représenter après l’irruption de cette singularité que représente Auschwitz. Le camp d’extermination ouvre la voie à un nouvel ordre de la réalité dont l’empreinte humaine, le sens ont été effacés. Il administre une mort nue, en dehors de tout rite, de toute religion, de tout sens humain qui est l’étrangeté, en dehors de toute image et de toute possibilité de représentation car celle-ci ne dit pas l’excès de la transgression mais l’évanouissement du sens, l’effacement de la marque humaine.

Cette dépossession de l’humain est une dépossession du sens donné au monde. Dans le camp, tout disparaît, les femmes, les enfants et les hommes, le sens de la mort, la signification des êtres et du monde. Telle est la Shoah : une « destruction », un « anéantissement » essentiels, comme le suggère ce terme hébreu dans la Bible, ou, en d’autres termes, « un signifiant sans signifié, une profération brève, opaque, un mot impénétrable, infracassable, comme un

noyau atomique191 ».

Dans l’univers du camp, « il n’y a plus de pourquoi ». L’anecdote que raconte Primo Levi dans son grand livre, Si c’est un homme, a valeur forte de symbole. Alors que, poussé par la soif, il tente de saisir un glaçon qui se trouve à l’extérieur d’une fenêtre, un individu se précipite vers lui et le lui arrache des mains. « “Warum ?” dis-je dans mon allemand hésitant. “Hier ist kein warum” (ici il n’y a pas de pourquoi), me répond-il en me repoussant rudement à l’intérieur. » La négation du sens, la mise à mort des mots, la destruction de l’humanité en l’homme précèdent l’extermination finale.

Ainsi, l’extermination nazie est aussi une désagrégation du langage. Les mots ne peuvent plus dire le monde, lui donner forme et sens. Celui-ci s’est retiré hors de toute signification humaine, hors de portée d’un homme effacé du monde. Sur le camp de la mort nazi plane le silence d’un monde privé de sens humain. Le camp d’extermination est fondamentalement irréel : un univers vidé de l’homme, non humain. Il n’est pas l’enfer descendu sur la terre où le martyre du Peuple Témoin signerait la mort symbolique de Dieu, il est pire : un monde déserté par le sens, un monde étrange, qu’aucun homme n’avait pu voir jusque-là. Un monde de non-humanité, réduit à la présence de la seule matière, de l’artefact, de la chose.

Nombreux sont les témoignages de survivants qui rapportent cette expérience de radicale étrangeté due à un évanouissement du sens, de l’empreinte humaine sur le monde qui donne à celui-ci sa réalité. Filip Müller, survivant du commando spécial d’Auschwitz, remarque par exemple : « Nous nous trouvions dans la salle d’incinération du crématoire du camp 1 d’Auschwitz. Et de là on nous a poussés vers une autre grande salle. Et nous avons reçu l’ordre de dévêtir les cadavres. Je regarde autour de moi… il y a des centaines de corps. Ils étaient habillés. Entre les cadavres, pêle-mêle, des valises, des paquets… et, disséminés un peu partout, d’étranges cristaux bleu-violet. Mais tout m’était incompréhensible. C’est comme un choc sur la tête, comme si vous étiez

foudroyé. Je ne savais même pas où je me trouvais192 ! »

L’univers du camp (d’extermination et plus largement de concentration) a, de fait, imprimé cette irréalité due à un évanouissement du sens humain sur les pellicules de film, l’image compensant la désertion de la parole : « Les films que les Alliés diffusèrent en Allemagne et ailleurs, après la guerre, montrent clairement que cette atmosphère de folie et d’irréalité n’est pas dissipée par le reportage pur. Pour le spectateur non prévenu, ces images sont à peu près aussi convaincantes que des instantanés de substances

mystérieuses pris lors de séances de spiritisme 193. »

L’effacement des traces auquel procèdent les nazis n’est pas la simple dissimulation d’un forfait criminel. Il est la destruction radicale du sens, des mots, des récits qui s’attachent aux traces. Dès le printemps 1942, en effet, Himmler décide que les cadavres des Juifs assassinés dans les camps d’extermination doivent être retirés des fosses communes et que toute trace des crimes doit être effacée. Non seulement les cadavres sont brûlés, mais les os qui subsistent sont concassés jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une poudre enfouie dans des fosses recouvertes de terre. Cet acharnement à effacer les traces contribue aussi à la production d’un univers radicalement inédit, jamais vu, indicible.

De manière plus générale, dans la Shoah, la technoscience devient productrice d’un univers d’une pure étrangeté, d’une singularité où les victimes n’ont plus de mots pour dire les choses et où les bourreaux eux-mêmes ne veulent ni ne peuvent nommer leurs crimes. Si les dirigeants nazis s’évertuèrent à faire silence sur la Shoah, comme le souligne Raul Hilberg, on n’a pas davantage retrouvé d’ordre écrit d’Adolf Hitler prescrivant

l’anéantissement des Juifs d’Europe 194. Il y a là un acharnement dans l’extermination, une volonté de mettre à mort la mort elle-même. Le nazisme vise à aller jusqu’au bout de l’annihilation, en faisant retomber sur l’histoire le silence du rien. La puissance technique parachève le projet métaphysique qui la porte : elle substitue du rien, du non-humain, à la place de quelque chose. Ou plutôt, comme l’indique l’étymologie, le rien devient quelque chose car, dans l’univers nazi, l’artefact s’est substitué à l’homme.

La Shoah, anéantissement, déflagration dans l’histoire, singularité technique, accomplit grâce au pouvoir de la technoscience la rupture anthropologique mise en route par la révolution industrielle. Elle implique le silence : le silence des assassins qui refusent de signer leur crime, le silence des survivants qui ne peuvent nommer ce qu’il leur est arrivé, le silence auquel sont conduits tous ceux qui font acte de mémoire. Ce silence est celui d’une étrangeté tombée sur le monde.

L’être humain, rendu superflu par le totalitarisme nazi, est un être qui tend à devenir étranger au monde mais aussi à lui-même. Tout se passe comme si la Shoah cassait l’être humain en deux. Cette cassure affecte aussi les bourreaux. Le développement d’une rationalité technique et d’une ingénierie propres à l’ère industrielle détermine une schizophrénie de l’homme moderne dont joue le système nazi, métamorphosant les bureaucrates tranquilles en assassins impitoyables. Le criminel nazi est un être ordinaire qui effectue une tâche technique, un travail, avec conscience, discipline, expertise, application, et se réfugie derrière elle. Ainsi, « un lien étroit unit la rationalité technique à la schizophrénie sociale et morale des

assassins 195 ». Eichmann n’envisage sa tâche que sous un aspect purement technique, ce qui lui permet ensuite de mener tranquillement une vie de bon père de famille. Il n’est plus responsable de ses actes puisqu’il effectue un travail. Ainsi, à travers la figure d’Eichmann, peut se lire le processus de déshumanisation industriel : enfermé dans une logique de type technique, l’être humain abandonne toute conscience morale car il ne se vit plus que comme le rouage d’un dispositif technique dont la visée, faire fonctionner une machine de mort, lui devient totalement étrangère.

La technoscience issue de la Seconde Guerre mondiale nous oblige à entrer dans un univers inconnu, celui de l’après-Shoah, celui ouvert par une singularité technique. Dans cet univers, les êtres humains ont consenti à transformer d’autres êtres humains en cadavres industriels et à se faire les ouvriers, les instruments, de leur propre extinction. L’étrangeté est la marque même d’Auschwitz. Le monde devient étrange parce que l’homme lui devient étranger et se résigne à son obsolescence. Le projet d’étrangeté est d’abord là, dans ce consentement à l’extermination de soi, qui, sans nul doute, singularise l’espèce humaine par rapport aux espèces animales. Ce consentement à l’extermination grâce à une technoscience incontrôlée et impensée conduit à la suspension du sens humain déposé dans le monde. Si les nazis procédaient à l’effacement des traces de leurs forfaits, c’est à l’effacement de toute trace humaine déposée dans le monde que nous nous livrons, productrice d’étrangeté. Nous avons ouvert la voie à un processus d’artificialisation qui s’accroît et s’approfondit à proportion même où se dissout notre empreinte sur la réalité. Nous sommes entrés dans un univers qui, dans notre imaginaire, devient un temps d’Apocalypse. Le terme est souvent familièrement accolé au péril nucléaire, mais l’expression en dit plus long qu’on ne veut bien le croire : elle suggère la « révélation » de l’entrée dans l’ère étrange de l’artificialisation accélérée de la réalité.