La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 26 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

Littérature et technique

métaphysique que parachève la science du XXe siècle, la Big Science : la mise en place d’une relation nouvelle de l’homme et des choses.

 

Littérature et technique

 

L’art et la littérature sont là pour dire et montrer cette révolution. L’Ève future (1886) de Villiers de L’Isle-Adam relate la fabrication par un inventeur du nom d’Edison d’un être mécanique, une andréïde dont lord Ewald tombe amoureux. Précisément, l’amour, la parole dont use lord Ewald vont transformer la créature artificielle en un être conscient et aimant. Le livre, comme son titre l’indique, raconte donc une genèse : celle d’une créature favorisée par la nouvelle ère industrielle. L’homme technicien est un Dieu qui crée un monde nouveau, des êtres nouveaux, les machines. Toute machine, robotisée, est désormais une « Ève future ».

« Je prétends pouvoir […] faire sortir du limon de l’actuelle Science Humaine un Être fait à notre image, et qui nous sera, par conséquent, CE QUE NOUS SOMMES À DIEU. […] Je vous offre de tenter l’ARTIFICIEL et ses incitations nouvelles !… […] Tenez mon cher Lord, à nous deux, nous formons un éternel symbole : moi, je représente la Science avec la toute-puissance de ses mirages : vous,

l’Humanité et son ciel perdu 119. »

En 1909, Filippo Tommaso Marinetti met en scène des personnages mécaniques de forme humaine dans sa pièce Elettricità sessuale (Poupées électriques) rebaptisée plus tard Elettricità. Le futurisme dont il est le fondateur affirme la beauté de machines qui se mettent à peupler et organiser l’univers de l’homme jusqu’à le remplacer.

Tel est le sens de la pièce de théâtre de l’écrivain tchèque Karel Čapek R.U.R. (Rossum’s Universal Robots) datant de 1921. Čapek, qui invente le terme de « robot » (robota signifiant en tchèque « travailleur », « serf »), raconte une révolte de robots fabriqués sur une île par l’inventeur Rossum. Ceux-ci, qui ont une capacité de travail supérieure à celle des humains, finissent par les éliminer, sauf l’un d’entre eux parce qu’il leur est utile. Ainsi se termine la pièce, par la proclamation de l’avènement des robots : « Le pouvoir de l’Homme est anéanti. Un nouveau monde est né. C’est l’ère du robot. »

L’ère du robot ou l’ère de l’artificiel, de la chose ? Peu importe. L’œuvre de Čapek proclame à son tour l’avènement d’une nouvelle Genèse : celle de la créature artificielle qui vient se substituer à l’homme. De fait, Wiener fera lui-même référence à la pièce de théâtre R.U.R. dans son opuscule God & Golem Inc., pour constater que l’homme a tendance à se décharger mais aussi à se déresponsabiliser au profit de la machine, ce qui implique

un transfert de rôle et de pouvoir120.

Cette pièce a en effet valeur archétypale dans

l’imaginaire du XXe siècle : « Écrite en 1920 et jouée pour la première fois en 1921 sur la scène du théâtre Garrick à New York, R.U.R. a eu une influence majeure sur les histoires de robot qui ont suivi. Au-delà du discours social (l’inhumanité du travail à la chaîne et l’exploitation des travailleurs qui entraîne une révolte), son intrigue pose les bases d’une méfiance envers les dérives potentielles du robot. Čapek réaffirme le message de l’homme châtié pour

avoir voulu se substituer à son Créateur121. »

La pièce met en forme un imaginaire du robot que cinéma et littérature vont exploiter : la supériorité technique du robot sur l’homme, la rivalité avec son créateur humain dans laquelle, par ce fait même, le robot finit par entrer, le vacillement de l’être humain, finalement terrassé par l’avènement d’un ordre de la chose.

Dans une lettre, Karel Čapek lui-même avouera : « Pendant que j’écrivais, j’ai été pris d’une peur terrible, je voulais mettre en garde contre la production de masse et le déferlement de slogans déshumanisés, et soudain l’angoisse m’a saisi et j’ai compris que cela risquait de devenir bien vite réalité, que mon avertissement ne servirait à rien, que de même que j’avais conduit en tant qu’auteur les forces de ces engins obtus là où je voulais, quelqu’un un jour pourrait dresser ce stupide homme-masse contre le monde et contre Dieu. » Il y a une archéologie de la relation de l’homme au monde sous l’effet de la technique que raconte la littérature.

Mécanisation et robotisation deviennent la caractéristique même d’un monde moderne réglé par la technique. En 1920, l’ingénieur russe Eugène Zamiatine publie un roman, Nous autres, où il dénonce les risques d’un machinisme triomphant. Aldous Huxley, dans Le Meilleur des mondes (1932), décrit, quant à lui, un univers où les êtres humains sont conditionnés par la génétique et le clonage, tels de vulgaires objets manufacturés au service d’une société totalitaire. De même, dans Le Quai de Wigan (1934), George Orwell montre comment la mécanisation moderne rend toute vie humaine « authentique » impossible : « Seule [notre] époque, l’époque de la mécanisation triomphante, permet d’éprouver réellement la pente naturelle de la machine, qui consiste à rendre

impossible toute vie humaine authentique122. » Dans Scènes de la vie future (1930), Georges Duhamel dénonce l’hyper-mécanisation de la société américaine, tandis que dans La France contre les robots (1946), Georges Bernanos fustige la robotisation de l’homme.

Ce processus de mécanisation et de robotisation est aussi mis en exergue par Antoine de Saint-Exupéry qui assiste à la robotisation du pilote engoncé dans un dispositif technique, tel celui du P-38 Lightning, l’avion à bord duquel il disparaîtra le 31 juillet 1944. Dans une lettre rédigée la veille à l’attention de l’architecte Pierre Dalloz et trouvée sur sa table, il écrit : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être

jardinier123. » La lettre fait écho à une autre écrite en juin 1943 au général X :

« Ah général, il n’y a qu’un problème, un seul, de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle. Des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. […]

On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus. On ne peut plus vivre sans poésie, couleur, ni amour. Rien qu’à

entendre les chants villageois du XVe siècle on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot. Se font robots. […] Mais où vont les États-Unis, et où allions-nous nous aussi. À cette époque de fonctionnariat universel ? L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant d’un travail à la chaîne, système Bedaux, à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard, comme l’on alimente les

bœufs en foin. C’est ça l’homme d’aujourd’hui 124. »

Pilote de guerre, impliqué comme Norbert Wiener dans le développement d’une nouvelle forme de technique aéronautique au service de la guerre, Saint-Exupéry devine l’avènement d’une civilisation où l’homme se robotise et ne fait plus qu’un avec la machine, devient un rouage social, un être qui a perdu la part spirituelle de lui-même, l’élément d’un dispositif technique.

Ce processus n’a cessé de se complexifier depuis soixante-dix ans au point que le monde se confond avec une réalité technologique qui ne cesse de devenir autonome à une vitesse toujours accrue. Désormais, via l’informatique, les robots de toutes sortes, Internet, les outils de communication, c’est un véritable écosystème technologique qui se développe. « Cet écosystème possède des objectifs (se disséminer), des facultés immunitaires (pare-feu, antivirus, caméra d’observation), des stratégies d’attaque et de défense (la mondialisation), des moyens de communication (les réseaux), des systèmes d’alerte (le marché boursier), des nœuds de regroupement (les parcs industriels, les hubs), des processus de mutation (le numérique), de reproduction (les chaînes de montage automatisées) et de complexification (l’informatisation des objets). […] L’élément humain y est de moins en moins

perceptible125. »

Une archéologie de la science moderne nous montre, tout

au long des XIXe et XXe siècles, la destruction d’un ordre ancien façonné par l’être humain et l’artificialisation de la réalité. Tel est en effet le projet scientifique contemporain dominant : non plus devenir « comme maître et possesseur de la nature » en déchiffrant les lois de celle-ci, mais transgresser les lois mêmes de la nature jusqu’à en inventer d’autres grâce à une ingénierie généralisée qui fabrique de nouvelles formes de réalité. Nous vivons sans vraiment le penser dans un écosystème technologique qui procède à notre effacement. Nous avons édifié un monde qui a liquidé le statut symbolique de l’humanité par l’action conjuguée du génocide nazi et du recours à la bombe atomique, mais aussi par la primauté incontrôlée donnée à la technoscience. Le savoir scientifique se vit et se pratique de moins en moins comme l’acte de naissance rationnel de l’être humain au monde et à lui-même et de plus en plus comme une reconstruction artificielle de soi et du monde. La science change de voie tout comme bifurque notre destin.

 

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