La tentation de Faust ou la science dévoyée

Michel Faucheux · Chapitre 13 sur 43

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La tentation de Faust ou la science dévoyée

Oppenheimer et la bombe atomique

 

Le 6 août 1945, à 8 h 15, est larguée une bombe atomique sur la ville japonaise de Hiroshima. Cette arme d’une puissance inégalée, équivalente à la capacité de destruction de plusieurs centaines de bombardiers, fait entrer le monde dans une ère nouvelle, l’ère nucléaire. Elle est le résultat d’une mobilisation sans précédent de la science au service d’une entreprise de mort. On ne peut ici rappeler la généalogie des découvertes qui mènent à la fabrication de la bombe atomique. Il faut remonter à la découverte de la radioactivité atomique par Becquerel en 1896 et à celle du polonium et du radium par Pierre et Marie Curie. À la fin de l’année 1938, le chimiste allemand Otto Hahn et son assistant Fritz Strassmann, de l’institut Kaiser-Wilhelm de Berlin, montrent que, sous l’effet du bombardement d’un neutron, des noyaux d’uranium se brisent en deux pour créer des phénomènes plus légers, tels que le baryum ou le lanthane. Ce phénomène est celui de la « fission nucléaire », l’isotope 235 de l’uranium étant alors identifié comme le seul nucléide naturel fissible en deux noyaux égaux avec émission de neutrons. Cette même année, le physicien Frédéric Joliot, après avoir rassemblé l’ensemble des connaissances nouvelles sur la physique nucléaire, dépose un brevet sur les « perfectionnements des charges explosives », faisant des travaux sur l’atome un enjeu militaire. Cependant, lorsque la guerre éclate en Europe, personne ne sait encore contenir la fission nucléaire pour concentrer une réaction nucléaire en chaîne, productrice d’une grande énergie, qui ouvre la voie à la fabrication d’une bombe atomique.

De nombreux savants fuient l’Europe devant l’avancée des troupes allemandes. L’un d’eux, le Hongrois Léo Szilárd, après avoir émigré aux États-Unis en 1939, persuade Albert Einstein du danger que représenterait la possession d’une bombe atomique par les nazis. Celui-ci adresse donc, le 2 août 1939, une lettre au président des États-Unis, où il le presse de hâter la fabrication d’une bombe atomique pour parer au danger nazi. Mais c’est après l’attaque de l’aviation japonaise sur Pearl Harbor, dans la nuit du 6 au 7 décembre 1941, que Roosevelt donne son aval à la fabrication de la bombe. Un officier du corps du génie, le colonel Leslie Groves, bientôt promu général, connu pour ses talents d’organisation, est chargé de la mise en place du projet. Les premiers locaux sont situés à Manhattan, d’où son nom : « projet Manhattan ». Robert Oppenheimer en devient le directeur scientifique. C’est un savant précoce, au fait des recherches sur l’atome, mais que ses opinions politiques ne prédestinaient guère à ce poste.

Né le 22 avril 1904, titulaire d’un doctorat à l’âge de vingt-deux ans, sous la direction de Max Born à l’université de Göttingen, il a d’abord effectué des recherches sur la physique quantique. En 1928, il est professeur à l’université de Berkeley. Atteint d’une forme mineure de tuberculose, il doit cependant se retirer dans son ranch « Perro caliente » (hot-dog en espagnol) du Nouveau-Mexique. C’est là qu’il continue ses travaux et met notamment au point une méthode (« approximation de Born-Oppenheimer ») qui, en chimie quantique, facilite le calcul des niveaux d’énergie et des fonctions d’onde d’une molécule. Avec ses étudiants, il réalise l’analyse théorique de l’énorme quantité de données fournies par les cyclotrons du Berkeley Radiation Laboratory, gigantesques accélérateurs de particules imaginés par Ernest O. Lawrence, Prix Nobel de physique en 1939.

Oppenheimer n’hésite pas à s’engager politiquement. Militant très actif qui défend les communistes en lutte aux côtés des républicains espagnols, il soutient aussi les tentatives syndicales de rassemblement des employés du Radiation Laboratory au sein de la Federation of Architects, Engineers, Chemists and Technicians. Malgré les mises en garde répétées de Lawrence interdisant à quiconque de parler politique au sein du Radiation Laboratory, Oppenheimer n’hésite pas à passer outre et provoque de nombreux débats. Entre juillet et septembre 1942, lui et son équipe établissent les bases théoriques permettant la fabrication d’une bombe à fission. Voilà pourquoi, malgré les réserves des services de sécurité, vu les positions politiques du jeune scientifique, le général Groves propose à Oppenheimer, qui accepte, de prendre la direction scientifique du projet Manhattan.

Le projet Manhattan représente un défi scientifique et logistique, car il s’agit non seulement de mettre au point des matériels adéquats, mais aussi d’instaurer une organisation nouvelle de la recherche qui permette de faire travailler ensemble un grand nombre de scientifiques. C’est dans le désert du Nouveau-Mexique, près de Santa Fé, que sont implantés les laboratoires destinés au projet. Oppenheimer commence par recruter une cinquantaine de scientifiques auxquels viennent bientôt s’ajouter deux mille physiciens. Ce sont les meilleurs spécialistes de la question : on compte parmi eux de grands scientifiques tels que Niels Bohr, Enrico Fermi ou Isidor Rabi, tous détenteurs du prix Nobel.

Une nouvelle organisation de la recherche se met en place, orientée vers une visée applicative. Responsables de la conception et de l’assemblage des bombes, les scientifiques travaillent au sein de sept divisions possédant des groupes de travail aux activités bien définies : physique théorique, physique appliquée, artillerie, explosifs, balistique, chimie et métallurgie fine. La recherche scientifique devient le fait de groupes importants de scientifiques travaillant en équipe, de manière spécialisée, en vue de la réalisation d’une production finale. En outre, quatre usines permettant la séparation des isotopes de l’uranium et employant plusieurs dizaines de milliers de personnes sont construites sur des sites tenus secrets.

Le projet Manhattan, à bien des égards, va devenir le moule de l’organisation contemporaine de la recherche. Ce mode d’organisation, loin d’être neutre, a déterminé, nous le verrons, le devenir actuel de la science. Lorsque s’effondre l’Allemagne nazie et que sont arrêtés plusieurs savants allemands, dont Werner Heisenberg, une certitude s’impose bientôt aux Alliés : non seulement les nazis n’ont jamais été en possession d’une bombe atomique mais, qui plus est, le programme nucléaire allemand souffre d’un grand retard.

L’arme nucléaire a-t-elle alors encore un sens et doit-elle être retournée contre le Japon ? La seconde conférence de Québec qui réunit Churchill et Roosevelt, le 18 septembre 1944, tranche en faveur de cette possibilité. Truman, qui a succédé à Roosevelt, considère que l’utilisation de la bombe atomique peut permettre de hâter la fin de la guerre par le choc psychologique qu’elle provoquera parmi la population japonaise. Le 16 juillet 1945, à 5 h 29 du matin, il est procédé, sous la forme d’un test baptisé « Trinity », à la première explosion nucléaire d’une puissance de vingt kilotonnes sur le site expérimental d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique. Le général Groves en a fait la description : « Un nuage compact, massif, se forma. Puis monta en fluctuations en hauteur avec une puissance effrayante. À la première explosion succédèrent deux autres, de moindre luminosité. Le nuage monta à une grande hauteur, il prit une forme de globe, puis celle d’un champignon, puis s’allongea en forme de cheminée et, finalement, s’éparpilla en plusieurs directions sous des

vents qui soufflaient aux diverses altitudes 60 . »

L’explosion est ressentie jusqu’au Texas et en Arizona, provoquant au point zéro un cratère de 75 mètres de profon-deur et de 3 500 mètres de diamètre. L’essai est concluant. Le 24 juillet 1945, Truman approuve la décision de larguer une bombe atomique sur le Japon aux alentours du 3 août 1945. C’est finalement le 6 août, à 8 h 15 min et 17 s, heure locale, qu’est larguée sur la ville de Hiroshima la première bombe atomique, baptisée « Little Boy », par le B-29 du colonel Paul Tibbets.

Un éclair aveuglant de lumière fulgure bientôt, suivi d’une boule de feu qui se transforme en nuage prenant l’aspect d’un champignon qui s’élève à près de 21 000 mètres. L’opérateur radio d’un des trois autres B-29 de la mission a livré un témoignage saisissant du spectacle hallucinatoire qui s’offre à lui : « Lors de mon premier coup d’œil sur l’extérieur, les yeux encore clignotants de l’intensité de l’aveuglante lueur pourpre qui enveloppait la terre dessous et le ciel dessus, j’ai l’impression, l’impression tragique d’une effroyable hallucination… Dessous aussi loin que la vue peut s’étendre, un immense incendie, mais qui n’a pas l’aspect habituel d’un incendie. Il est fait d’une douzaine de couleurs, toutes d’un éclat violent ; il présente plus de teintes différentes qu’il n’en existe à ma connaissance. Au centre, plus éclatante encore que tout le reste, une gigantesque boule de feu rouge qui paraît plus grosse que le soleil. En vérité, l’impression est que le soleil est tombé des cieux pour s’abattre sur la terre et rebondir vers le zénith. En même temps, l’énorme sphère s’épanouit au point de paraître couvrir toute la ville de Hiroshima. De toutes parts, la flamme est enveloppée, à demi cachée, par une épaisse, une impénétrable colonne de fumée d’un gris blanchâtre, qui gagne les collines au-dessus de la cité. Elle roule vers l’extérieur et s’élève vers

nous à une incroyable vitesse61. »

La ville de Hiroshima n’est plus que cendres. Dans un rayon de 600 mètres autour du point d’impact, la température qui s’est élevée à 1 300 °C a provoqué la combustion instantanée des bâtiments, de la végétation et des corps dont les vaisseaux sanguins et les viscères ont

éclaté. La ville est rasée sur une surface de 30 km2 ; 80 000 habitants périssent en un instant tandis que 10 000 sont portés disparus et 70 000 gravement brûlés par les ondes radioactives, condamnés à une mort rapide. Une pluie noire, faite de fines particules de carbone, de restes consumés, de matière radioactive, s’abat sur les survivants, fantômes perdus errant au hasard dans les décombres, hébétés par une situation qu’ils ne comprennent pas.

Le 9 août 1945, une seconde bombe est lancée sur Nagasaki, provoquant 35 000 morts et 60 000 blessés. Pourquoi a-t-on recouru à deux bombes alors que l’effet dévastateur de la première pouvait suffire, peut-être, à entraîner la capitulation du Japon ? Il semble qu’il s’est agi pour les Américains de faire croire à l’ennemi qu’ils possédaient un stock de bombes atomiques (alors qu’une troisième bombe n’aurait été disponible qu’en septembre 1945), mais aussi de tester un second type de bombe à base de plutonium et d’en comparer les effets à la première.

Le 9 août au soir, l’empereur Hirohito se prononce pour un arrêt des hostilités. Le 15 août, il fait une allocution à la radio où il déclare : « L’ennemi a commencé à employer une bombe nouvelle et très meurtrière dont la puissance est réellement incalculable et qui cause trop de morts innocentes. Si nous continuons à combattre, le seul résultat serait l’effondrement et la disparition non seulement de la nation japonaise mais aussi de toute civilisation. » Le 2 septembre au matin est signé sur le cuirassé Missouri l’acte de capitulation du Japon. La Seconde Guerre mondiale a pris fin mais le débat sur l’utilisation de la bombe atomique, le dévoiement de la science qu’elle représente, commence. À l’époque, certains militaires se sont prononcés contre la bombe : les amiraux Leahy et Nimitz, tout comme le général Arnold, affirment qu’il n’était pas nécessaire de recourir à l’arme nucléaire car le Japon était militairement à bout de souffle. De même, le général Eisenhower ajoute qu’il n’était pas indispensable de gagner la guerre en s’aliénant l’opinion mondiale. Beaucoup de scientifiques engagés dans le projet Manhattan admettent eux-mêmes s’être fourvoyés. Oppenheimer, mesurant les conséquences du projet Manhattan, plaide pour que l’énergie atomique soit mise au service de l’humanité et les secrets de fabrication de la bombe atomique partagés. En 1948, il avoue la faute qu’à ses yeux il a commise : « Les physiciens ont connu le péché. » Léo Szilárd, à l’origine de la lettre d’Einstein au président Roosevelt, dit sa profonde opposition à la décision d’utiliser une arme qui avait été conçue pour lutter contre l’Allemagne nazie. Albert Einstein proclame sa certitude que le président Roosevelt n’aurait pas ordonné de recourir à la bombe.

Telle n’est pas cependant l’attitude de tous les scientifiques qui ont participé au projet Manhattan. Edward Teller, soutenu dans un premier temps par Oppenheimer qui, par la suite se ravisera, avance l’idée de construire, une fois la bombe atomique achevée, une arme thermonucléaire, une bombe à hydrogène, qui développerait, en explosant, une puissance plusieurs centaines de fois supérieure à celle des armes à fission. Teller, réfugié hongrois viscéralement anticommuniste, souhaite que les États-Unis, pour se défendre de la menace soviétique, puissent bénéficier, en effet, d’une puissance de feu maximale. Quand explose la première bombe atomique en Union soviétique en 1949, il retourne à Los Alamos, un an plus tard, pour travailler au projet d’une bombe à hydrogène décidé par le président Truman. Ce n’est pas lui cependant qui est choisi pour diriger le programme scientifique, vu la détérioration de ses relations avec ses collègues scientifiques. Le premier essai d’une bombe H, sous le nom de code d’« Ivy Mike », a lieu à Enewetak, atoll des îles Marshall, le 31 octobre 1952. Teller devient le défenseur d’un vaste programme de recherche nucléaire américain, s’opposant vigoureusement au traité d’interdiction partielle des essais nucléaires signé en 1963. Il est aussi, au cours des années 1980, l’un des soutiens de l’initiative de défense stratégique, le fameux programme de « Guerre des étoiles » porté par le président Reagan.

Le recours à la bombe atomique a été vécu non

seulement comme une césure dans le XXe siècle, mais aussi dans l’histoire des hommes. C’est ce qui apparaît dans le célèbre éditorial du journal Combat, le 8 août 1945, écrit par Albert Camus :

« Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner. »

Le constat que fait Camus est bien celui d’un dévoiement de la science mise au service d’une entreprise de meurtre. La logique de puissance que développe la science, devenue

technoscience depuis le XIXe siècle, est allée jusqu’au bout d’elle-même : la destruction radicale de l’humanité. Cette logique n’est freinée par aucun garde-fou car elle se combine avec l’abstraction grandissante de la science. Voilà pourquoi le philosophe allemand Günther Anders affirme que désormais la bombe est devenue la question philosophique : « Le terrain philosophique c’est la bombe, ou plus précisément : notre existence sous le signe de la bombe, car tel est notre thème. C’est un terrain

parfaitement inconnu62. » Dès lors que la puissance n’est plus incarnée par Dieu mais est devenue l’apanage des hommes, producteurs de science et de technique, ses effets s’inversent et deviennent négatifs. « Si quelque chose dans la conscience des hommes d’aujourd’hui a valeur d’Absolu ou d’Infini, ce n’est plus la puissance de Dieu ou la puissance de la nature, ni même les prétendues puissances de la morale ou de la culture : c’est notre propre puissance. À la création ex nihilo, qui était une manifestation d’omnipotence, s’est substituée la puissance opposée : la puissance d’anéantir, de réduire à néant – et cette puissance, elle, est entre nos mains. […] Puisque nous possédons maintenant la puissance de nous entredétruire, nous sommes les seigneurs de l’Apocalypse. Nous sommes

l’infini63. »

La bombe atomique à elle seule opère un renversement symbolique de notre perception de la science et de la technique. Désormais, la science n’est plus l’emblème d’un progrès social, économique, humain, elle devient figure de destruction et d’extermination. Cela a été rendu possible parce que la science s’est coupée du monde, de la perception et la compréhension que l’être humain peut avoir de ses descriptions et ses effets. La science s’est construite, grâce à la technique, au prix d’une abstraction grandissante de ses modèles, donnant à penser ce qui est invisible aux sens. Cette abstraction qui culmine au

XXe siècle dans la physique de l’infiniment grand, la relativité, ou la physique de l’infiniment petit, la physique quantique, se double d’une abstraction des conséquences et des effets de la technoscience qui échappent à notre compréhension. C’est cette abstraction qui rend la technoscience destructrice, nous libérant de toute responsabilité morale dès lors que nous perdons de vue le monde concret de la vie, l’humanité. Ainsi, le pilote du B-29 qui lance la bombe atomique sur Hiroshima ou Nagasaki ne peut imaginer l’ampleur des destructions que celle-ci va provoquer. Comme l’écrit Günther Anders qui a entretenu une correspondance avec Claude Eatherly, pilote de l’avion de reconnaissance météo, le Straight Flush, qui a assisté

les bombardiers en route vers Hiroshima 64 : « Entre notre capacité de fabrication et notre capacité de représentation, un fossé s’est ouvert, qui va s’élargissant de jour en

jour65 ». Le phénomène d’abstraction n’est pas seulement produit par l’infinité d’une puissance technique échappant à notre représentation, il est le fait de la médiation technique qui enferme chacun dans une étape séparée, lui faisant perdre de vue l’objectif de ce qu’il réalise. « Notre capacité de représentation n’est pas seulement dépassée par la grandeur démesurée de nos performances mais aussi par la médiation illimitée de nos processus de travail. Dès que nous sommes postés pour exécuter l’un des innombrables gestes particuliers dont se compose le processus de production, nous perdons non seulement tout intérêt pour le mécanisme dans son ensemble et pour ses effets ultimes mais, plus encore, nous nous trouvons privés

également de la capacité de nous en faire une image66. » L’abstraction devient obscurité : « Bien qu’étant l’œuvre des humains et maintenu en fonctionnement par nous tous, notre monde se soustrayant aussi bien à notre représentation qu’à notre perception devient de jour en

jour plus obscur 67. »

Le bombardement de Hiroshima et de Nagasaki n’illustre pas seulement la puissance d’extermination de l’homme par lui-même que recèle la technoscience occidentale. Il révèle la logique même de celle-ci, son pouvoir décuplé d’abstraction qui nous rend impuissants à contrôler une technique qui fonctionne en autonomie et nous précède toujours de ses effets. Les vagues barrières éthiques que nous prétendons opposer à des dérives scientifiques ne sont souvent qu’alibis de la conscience, emplâtres inefficaces destinés à masquer l’effacement de la place de l’homme dans le monde. Cette crise de la représentation conduit à une oblitération de la responsabilité humaine. Alors, l’acte qui engageait liberté et responsabilité cède la place au travail, à la tâche qu’il convient de mener à son terme, sans plus d’autre interrogation. Comme l’écrit Günther Anders, « le travail est l’ersatz de l’acte ». Paul Tibbets ne se pose pas de questions sur l’acte qu’il a à accomplir. Il a un travail à faire, voilà tout. « Les caractéristiques du travail aujourd’hui ? Il reste moralement neutre, “il n’a pas d’odeur” et aucune mauvaise finalité ne peut flétrir le travailleur. Presque tous les actes dont l’homme est chargé aujourd’hui ressemblent à ces sortes d’activités seules dominantes. Le travail est le camouflage de l’acte. Grâce à ce camouflage, on épargne toute culpabilité à ceux qui prennent part à un meurtre de masse parce que le travail a non seulement besoin qu’on ne se sente pas responsable mais il ne peut même pas,

prétend-on, rendre coupable 68. »

Mais cette crise de la représentation correspond aussi à une panne du langage : nous n’avons plus les mots pour dire les effets de la science et de la technique. L’utilisation dévastatrice de la bombe atomique sera, en outre, recouverte, masquée par des discours politiques visant à justifier son emploi, prétendant que la mort empêche la mort. Ce que révèle la bombe atomique, c’est la crise sans précédent du langage, ouvrant une faille dans laquelle l’homme tout entier va se trouver aspiré. Le langage n’est plus seulement corrompu, telle la LTI étudiée par Victor Klemperer, il n’a plus de sens, il fonctionne à vide. La bombe atomique annonce une crise du langage qui est la marque de la rupture anthropologique à partir de laquelle s’édifie notre modernité. Avec Hiroshima et Nagasaki, c’est à une déflagration du langage humain que l’on assiste, une catastrophe symbolique qui vient doubler la catastrophe humaine. Hiroshima et Nagasaki ne font qu’accomplir au grand jour un dévoiement de la science qui a affecté l’humanité entière lorsque celle-ci s’est mise au service d’une entreprise d’extermination, de génocide : la Shoah.

La crise des sciences européennes diagnostiquée par Husserl est aussi une crise du langage qui bouleverse la littérature dans ses tréfonds et a été ouverte par la révolution industrielle lorsqu’elle a fait de la science et de la technique un élément de puissance. « C’est une rupture de l’alliance entre mot et monde qui constitue une des très rares révolutions authentiques de l’esprit dans l’histoire de

l’Occident et qui définit la modernité elle-même 69. »

 

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