La tentation de Faust ou la science dévoyée
La non-maîtrise de la science
Mais ce qui distingue aussi la science moderne, c’est précisément qu’elle développe une logique que nous ne maîtrisons pas. Paradoxalement, le projet scientifique moderne, cartésien, de maîtrise du réel se double d’une absence de maîtrise de la science elle-même. Le projet scientifique est en effet caractérisé par la non-maîtrise de ses effets, des effets de la technique : devenus étrangers au monde fabriqué par la science et la technique, ôtés de lui, nous ne le comprenons plus. Cette intuition est celle d’écrivains tels qu’Eugène Huzar qui, dans son ouvrage La Fin du monde par la science (1855), dit son effroi face à une science manipulant des forces que ne maîtrise pas l’homme : « Je crains que l’homme qui se sert d’une science purement expérimentale, non sans quelque danger, n’en soit un jour victime, quand plus tard, il jouera avec les forces incalculables de la nature. » De fait, pour lui, « la civilisation ayant à sa disposition des forces et des énergies mille fois plus grandes que la non-civilisation, elle doit nécessairement éprouver des désastres mille fois plus considérables qu’elle ». De même, Jules Verne n’est pas le chantre de la science et du progrès technique que l’on veut bien célébrer. Il est aussi un lecteur d’Eugène Huzar qui s’inquiète des destructions que l’on dirait aujourd’hui écologiques, du progrès industriel. Ainsi, dans L’Invasion de la mer (1905), il s’indigne : « Les ingénieurs modernes ne respectent plus rien ! Si on les laissait faire, ils combleraient les mers avec les montagnes et notre globe ne serait qu’une boule lisse et polie comme un œuf d’autruche, convenablement disposée par l’établissement de chemins de fer. » De fait, comme en témoigne l’un de ses premiers livres, refusé par l’éditeur Hetzel et
redécouvert un siècle plus tard, Paris au XXe siècle (écrit en 1863), le pessimisme de Jules Verne, imaginant un monde moderne dévoré par le profit à cause de la science et de la technique, est ancien. Déjà, dans Cinq Semaines en ballon (1863), il dit sa crainte d’une destruction de la Terre par l’explosion d’une immense machine, préfigurant ainsi la
grande peur atomique du XXe siècle : « À force d’inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière à trois milliards d’atmosphère fera sauter notre planète ! »
De même, Honoré Bigot, dans La Nouvelle Humanité (1895), prévient : « Tant que l’Artificiel établi pendant des siècles d’esclavage sera considéré comme base du système de vie, il y aura spoliation, sans parler de la dégradation toujours continue et aggravée de la
Nature46. »
De fait, une catastrophe nucléaire comme celle de Fukushima en mars 2011, après Three Mile Island en 1979 et Tchernobyl en 1986, témoigne d’une non-maîtrise de la technique à la suite d’événements dont l’ampleur n’avait pas elle-même été prévue par les experts scientifiques : un tremblement de terre de grande magnitude et un gigantesque tsunami. La non-maîtrise technique se double d’une non-maîtrise intellectuelle : l’opérateur de la centrale, la firme Tepco, semble totalement démuni devant l’ampleur de la catastrophe et de ses effets.
Ce type d’accidents dissipe nos illusions et nous permet de prendre conscience du rôle d’apprenti sorcier dans lequel nous nous sommes engagés à la faveur de la révolution industrielle.
La non-maîtrise de la science devenue pouvoir et puissance est plus intrinsèquement une absence de maîtrise intellectuelle de ses effets ou ses conséquences. Ainsi se tisse une étrangeté de l’homme au monde dont Hannah Arendt a fait l’une des caractéristiques de la Condition de l’homme moderne : « Il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d’agir en habitants de l’univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire […]. S’il s’avérait que le savoir (au sens moderne de savoir-faire) et la pensée se sont séparés pour de bon, nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pas tant de nos machines que de nos connaissances pratiques, créatures écervelées à la merci de tous les engins techniquement
possibles, si meurtriers soient-ils 47. »
L’individu, engagé dans un monde façonné par la technique, enfermé dans les tâches répétitives que lui assigne le taylorisme, l’organisation scientifique du travail, perd de vue non seulement la finalité du processus de production, mais aussi le sens de ses actes. Il se trouve donc dépossédé de toute responsabilité morale effective.
Ce processus théorisé dès le XIXe siècle procède à une abstraction radicale du monde. Ainsi, dépossédé de toute responsabilité, enfermé dans des actes techniques, une logique « scientifique » déterminant son comportement, l’être humain abdique tout pouvoir et s’abandonne à un processus technique dont le mouvement ne cesse de s’emballer. Par-delà la peur d’une science que l’on ne maîtrise pas, ce qui apparaît, c’est la prise de conscience d’une autonomie de la technique que mettra en évidence Jacques Ellul dans ses écrits. « Technique autonome, cela veut dire qu’elle ne dépend finalement que d’elle-même, elle trace son propre chemin, elle est un facteur premier et non second, elle doit être considérée comme “organisme” qui tend à se clore, à s’autodéterminer. […] Même si les sciences n’avançaient pas pendant un certain temps, le progrès de l’objet technique vers la spécificité pourrait continuer à s’accomplir. Le principe de ce progrès est, en effet, la manière dont l’objet se cause et se conditionne lui-même dans son fonctionnement et dans les réactions de son fonctionnement sur l’utilisation – l’objet technique issu d’un travail abstrait d’organisation de sous-ensembles est le théâtre d’un certain nombre de relations de causalité
réciproque48. » La technique prend son autonomie, les machines se complexifient et prolifèrent en même temps sous la pression d’une logique d’engendrement interne, accrue par le développement d’une civilisation capitaliste de la consommation et du jetable, adonnée elle-même à un culte de l’objet technique dont les expositions universelles
sont le premier signe tangible dès le XIXe siècle. Le téléphone fixe, d’abord rare, se multiplie, organise un réseau serré de communications, puis s’individualise pour devenir un téléphone portable dont les fonctions autres que la communication se multiplient à leur tour, lui permettant de devenir un appareil photo, un téléviseur intégré, un support de jeux vidéo, un micro-ordinateur. Dans le même temps, alors que sa puissance ne cesse d’augmenter, le téléphone portable possède une durée d’utilisation de plus en plus courte tant la technologie est en rapide évolution. Les objets techniques pullulent. Les voies ferrées se multiplient, les automobiles abondent, les avions sillonnent des routes aériennes toujours plus nombreuses, les villes augmentent de taille et dessinent un tissu urbain souvent continu, les objets se mettent à encombrer le quotidien. Imposant une logique propre de développement et d’expansion, la technique réorganise les relations sociales, les visions du monde, les formes du travail, la société elle-même, sans que quiconque se soit finalement prononcé sur les choix qu’elle suppose.
La technique devient autonome au fur et à mesure que l’individu perd prise sur les choses. Le pacte faustien se trouve réalisé : la puissance ne s’obtient que par l’abdication de soi. La technique peut donc servir, sans vraiment de contrôle, à des tueries industrielles et à des entreprises d’extermination. La science se trouve ainsi engagée dans une voie qui la conduit à rebours d’elle-même. Et ce à quoi nous assistons alors, c’est moins à un changement de voie de la science qu’à un gigantesque tête-à-queue de celle-ci.
OceanofPDF.com